A M. LE DIRECTEUR DE L'ILLUSTRATION.

Monsieur,

Vous avez inséré dans le dernier numéro de votre _Journal universel_ une

description, avec figures, d'une machine à vapeur aérienne. Il paraît

que la curiosité publique est vivement excitée, en Angleterre, par cette

prétendue invention, et qu'il en a été même question au Parlement. En

mettant vos lecteurs au courant du sujet, vous n'avez fait, ce me

semble, que justifier votre titre et la promesse de ne rien laisser

échapper de ce qui attire l'attention générale, à tort ou à raison. Vous

avez eu soin, d'ailleurs, de ne parler de la _découverte_ de M. Henson

qu'avec une prudente réserve, et je suis convaincu que tous vos

lecteurs, mis en garde par la manière dont vous la leur avez exposée, ne

l'auront accueillie qu'avec une extrême défiance, peut-être même la

plupart avec une complète incrédulité.

Pour moi, Monsieur, j'avoue que je me range décidément au nombre de

ceux-ci, et je vous demande la permission de vous soumettre quelques

réflexions au sujet du problème que M. Henson s'est proposé et de la

solution qu'il s'imagine en avoir trouvée. Si vous jugez convenable de

les communiquer à mes co-abonnés, j'ose croire que ceux qui prendront la

peine de les lire tomberont d'accord avec moi sur l'absurdité théorique

de cette solution; et quant à l'impossibilité pratique, je laisse à M.

Henson lui-même le soin de la démontrer, s'il ne l'a déjà fait.

Le principe fondamental de la nouvelle machine consiste, dit-on, en ce

qu'elle _emprunte à la Nature_ la force nécessaire pour se mettre en

mouvement et s'élever dans l'air; la machine à vapeur qu'elle porte lui

restitue d'ailleurs, à chaque instant, la vitesse que lui fait perdre la

résistance de l'air. On ajoute fort judicieusement, comme exemple à

l'appui de cette idée, qu'un oiseau s'envole beaucoup plus facilement

lorsqu'il est perché au sommet d'un rocher ou d'un arbre, que lorsqu'il

lui faut s'élever de terre.

Je trouve à ceci, monsieur Henson, une petite difficulté qui m'arrête

tout d'abord. Vous lancez votre machine dans les airs, de l'extrémité

supérieure d'un plan incliné: fort bien! Mais comment l'aurez-vous

hissée au sommet de ce plan?--à grand renfort de poulies, de cordes, de

cabestans, d'engrenages, etc.; le tout mis en action par des hommes, par

des chevaux, par la vapeur, que sais-je? En tout cas, par un moteur

qu'il faut payer; car si la _Nature_ consent à vous prêter de la force,

ce n'est, assurément, pas pour rien. Puis, lorsque vous aurez abandonné

l'appareil à lui-même, dans quel sens pensez-vous donc que s'exercera la

vitesse qu'il acquiert en vertu de sa chute? Tout le monde ne répond-il

pas, dans le sens vertical, de haut en bas.--Comment voulez-vous donc

que cette vitesse puisse servir à un mouvement de progression horizontal

dans un sens perpendiculaire à sa direction? Bien plus! comment oser

dire qu'elle puisse changer de direction, et que votre aérostat d'un

nouveau genre ait plus de vitesse à la descente? Ne voyez-vous pas que

vous nous proposez tout simplement le mouvement perpétuel? Nierez-vous

que votre histoire soit tout à fait analogue à celle du couvreur qui,

venant de glisser le long d'un toit, passe, pendant sa chute, devant une

fenêtre ouverte au premier étage, et profite de cette heureuse

circonstance pour entrer de plain-pied dans l'appartement, à la grande

surprise des locataires? Si le grand Newton ne s'est pas avisé de cette

importante modification aux lois de la pesanteur universelle, c'est

qu'il n'a philosophé qu'à propos de la chute d'une simple pomme dans son

jardin. Nous, au contraire, n'avons-nous pas appris par nos bonnes

l'anecdote de la chute du couvreur? Étonnez-vous donc un peu des progrès

de la mécanique appliquée!

Mais votre comparaison de l'oiseau me paraît tout à fait ingénieuse, et

je désire vous y suivre, monsieur Henson! Oui, sans doute, votre oiseau

vole avec moins de peine quand, d'un point culminant, il s'élance dans

les airs, pour se maintenir à la même hauteur ou pour descendre, que

lorsqu'il lui faut d'abord s'élever de terre à la hauteur qu'il veut

atteindre. Vous-même, j'en suis sûr, vous éprouvez moins de fatigue à

descendre qu'à monter un escalier. Il est vraiment à regretter que ces

grandes vérités n'aient pas été vulgarisées, depuis longtemps, par

quelque couplet _ad hoc_, dans la chanson de M. de la Palice; vous

auriez moins de mal à nous les faire comprendre.--Mais comment votre

oiseau a-t-il gagné le sommet de l'arbre sur lequel vous le perchez si

gratuitement? Comment êtes-vous parvenu au haut de l'escalier que vous

n'avez plus qu'à descendre? Je vous vois, vous et votre oiseau, dans un

cruel embarras! Il va falloir que vous commenciez, vous, par monter,

lui, par s'envoler de bas en haut. Tirez-vous de là si vous pouvez.

Encore quelques mots, Monsieur le Directeur.--M. Henson nous promet une

machine de la force de 20 chevaux, ne pesant pas plus de 500 kil., avec

l'eau nécessaire pour l'entretenir. Je regrette qu'il ne nous ait pas

parlé du temps du voyage. Mais jele suppose d'une heure seulement. Or,

jusqu'à ce jour, on n'a jamais réussi à brûler moins de 2 kil. et demi

de charbon par heure et par force de cheval; ce qui, pour 20 chevaux

fait 50 kilog.--Il faut aussi compter au moins 12 kilog. et demi d'eau

par heure et par cheval; et, pour la machine en question, 250

kilog.--Comme 50 et 250 l'ont 300 kilog., voilà, si je ne m'abuse, la

totalité du poids de la machine absorbé uniquement par

l'approvisionnement d'une heure en eau et en charbon. Quant à la machine

elle-même, il paraît qu'elle ne pèse rien du tout. Ce résultat n'est pas

moins merveilleux que le reste; car on n'a pas encore, que je sache,

réduit le poids d'une machine à vapeur à moins de 500 à 400 kilog. par

force de cheval développée; ce qui coterait à 6.000 kilog., au bas mot,

le poids de celle de M. Henson.

Il y a donc quelques raisons de croire, Monsieur le Directeur, que la

nouvelle invention doit être classée au premier rang parmi les

_puffs_-monstres dont l'imagination féconde de nos voisins d'outre-mer

nous gratifie si souvent aujourd'hui. Mais ce qui me semble fort

divertissant, c'est que, cette fois, où ils paraissent avoir dépassé les

limites du genre, ils se sont dupés eux-mêmes, semblables aux conteurs

qui finissent par se persuader de la réalité des aventures qu'ils ne

peuvent plus faire croire à personne.

Agréez, je vous prie, etc.

L'Illustration, No. 0007, 15 Avril 1843 · 第 11 / 13 题