LE CINQUIÈME ACTE

Je suis dans l'épouvante. Et ce n'est plus la colère, l'indignation

vengeresse, le besoin de crier le crime, d'en demander le châtiment, au

nom de la vérité et de la justice; c'est l'épouvante, la terreur sacrée

de l'homme qui voit l'impossible se réaliser, les fleuves remonter vers

leurs sources, la terre culbuter sous le soleil. Et ce que je crie,

c'est la détresse de notre généreuse et noble France, c'est l'effroi de

l'abîme où elle roule.

Nous nous étions imaginé que le procès de Rennes était le cinquième

acte de la terrible tragédie que nous vivons depuis bientôt deux

ans. Toutes les péripéties dangereuses nous semblaient épuisées, on

croyait aller vers un dénouement d'apaisement et de concorde. Après

la douloureuse bataille, la victoire du droit devenait inévitable,

la pièce devait se terminer heureusement par le triomphe classique

de l'innocent. Et voilà que nous nous sommes trompés, une péripétie

nouvelle se déclare, la plus inattendue, la plus affreuse de toutes,

assombrissant encore le drame, le prolongeant et le lançant vers une

fin ignorée, devant laquelle notre raison se trouble et défaille.

Le procès de Rennes n'était décidément que le quatrième acte. Et, grand

Dieu! quel sera donc le cinquième? de quelles douleurs et de quelles

souffrances nouvelles va-t-il donc être fait, à quelle expiation

suprême va-t-il jeter la nation? Car, n'est-ce pas? il est bien certain

que l'innocent ne peut pas être condamné deux fois et qu'un tel

dénouement éteindrait le soleil et soulèverait les peuples!

* * * * *

Ah! ce quatrième acte, ce procès de Rennes, dans quelle agonie morale

je l'ai vécu; au fond de la complète solitude où je m'étais réfugié,

pour disparaître de la scène en bon citoyen, désireux de n'être plus

une occasion de passion et de trouble! Avec quel serrement de cœur

j'attendais les nouvelles, les lettres, les journaux, et quelles

révoltes, quelles douleurs à les lire! Les journées de cet admirable

mois d'août en devenaient noires, et jamais je n'ai senti l'ombre et le

froid d'un deuil si affreux, sous des cieux plus éclatants.

Certes depuis deux ans, les souffrances ne m'ont pas manqué. J'ai

entendu les foules hurler à la mort sur mes talons, j'ai vu passer à

mes pieds un immonde débordement d'outrages et de menaces, j'ai connu

pendant onze mois les désespérances de l'exil. Et il y a eu aussi mes

deux procès, des spectacles lamentables de vilenie et d'iniquité. Mais

que sont mes procès à côté du procès de Rennes? des idylles, des scènes

rafraîchissantes, où fleurit l'espoir. Nous avions bien assisté à des

monstruosités, les poursuites contre le colonel Picquart, l'enquête

sur la Chambre criminelle, la loi de dessaisissement qui en est

résultée. Seulement, tout cela n'est plus qu'enfantillage, l'inévitable

progression a suivi son cours, le procès de Rennes s'épanouit au

sommet, énorme, comme la fleur abominable de tous les fumiers entassés.

On aura vu là le plus extraordinaire ensemble d'attentats contre

la vérité et contre la justice. Une bande de témoins dirigeant les

débats, se concertant chaque soir pour le louche guet-apens du

lendemain, requérant à coups de mensonges au lieu et place du ministère

public, terrorisant et insultant leurs contradicteurs, s'imposant

par l'insolence de leurs galons et de leurs panaches. Un tribunal en

proie à cette invasion des chefs, souffrant visiblement de les voir

en criminelle posture, obéissant à toute une mentalité spéciale,

qu'il faudrait démonter longuement pour juger les juges. Un ministère

public grotesque, reculant les limites de l'imbécillité, laissant aux

historiens de demain un réquisitoire dont le néant stupide et meurtrier

sera une éternelle stupeur, d'une telle cruauté sénile et têtue,

qu'elle apparaît inconsciente, née d'un animal humain inclassé encore.

Une défense qu'on tente d'abord d'assassiner, puis qu'on fait asseoir

chaque fois qu'elle devient gênante, à laquelle on refuse de laisser

apporter la preuve décisive, lorsqu'elle réclame les seuls témoins qui

savent.

Et, pendant un mois, l'abomination a duré devant l'innocent, ce

pitoyable Dreyfus, dont la pauvre loque humaine ferait pleurer les

pierres, et ses anciens camarades sont venus lui donner un coup de pied

encore, et ses anciens chefs sont venus l'écraser de leurs grades, pour

se sauver eux-mêmes du bagne, et il n'y a pas eu un cri de pitié, un

frisson de générosité, dans ces vilaines âmes. Et c'est notre douce

France qui a donné ce spectacle au monde.

Quand on aura publié le compte rendu _in extenso_ du procès de Rennes,

il n'existera pas un monument plus exécrable de l'infamie humaine.

Cela dépasse tout, jamais document plus scélérat n'aura encore été

fourni à l'histoire. L'ignorance, la sottise, la folie, la cruauté,

le mensonge, le crime, s'y étalent avec une impudence telle, que les

générations de demain en frémiront de honte; Il y a là dedans des aveux

de notre bassesse dont l'humanité entière rougira. Et c'est bien cela

qui fait mon épouvante, car pour qu'un tel procès ait pu se produire

dans une nation, pour qu'une nation livre au monde civilisé une telle

consultation sur son état moral et intellectuel, il faut qu'elle

traverse une horrible crise. Est-ce donc la mort prochaine? et quel

bain de bonté, de pureté, d'équité nous sauvera de la boue empoisonnée

où nous agonisons?

* * * * *

Comme je l'écrivais dans ma Lettre au Président de la République,

après le scandaleux acquittement d'Esterhazy, il est impossible qu'un

conseil de guerre défasse ce qu'a fait un conseil de guerre. Cela est

contraire à la discipline. Et l'arrêt du conseil de guerre de Rennes,

dans son embarras jésuitique, cet arrêt qui n'a pas le courage de

dire oui ou non, est la preuve éclatante que la justice militaire est

impuissante à être juste, puisqu'elle n'est pas libre, puisqu'elle se

refuse à l'évidence, jusqu'à condamner de nouveau un innocent, plutôt

que de mettre en doute son infaillibilité. Elle n'apparaît plus que

comme une arme d'exécution, dans la main des chefs. Désormais, elle ne

saurait être qu'une justice expéditive, en temps de guerre. Elle doit

disparaître en temps de paix, du moment qu'elle est incapable d'équité,

de simple logique et de bon sens. Elle-même s'est condamnée.

Songe-t-on à cette situation atroce qui nous est faite, parmi les

nations civilisées? Un premier conseil de guerre, trompé dans son

ignorance des lois, dans sa maladresse à juger, condamne un innocent.

Un second conseil de guerre, qui a pu être trompé encore par le plus

impudent complot de mensonges et de fraudes, acquitte un coupable.

Un troisième conseil de guerre, quand la lumière est faite, quand la

plus haute magistrature du pays veut lui laisser la gloire de réparer

l'erreur, ose nier le plein jour et de nouveau condamne l'innocent.

C'est l'irréparable, le crime suprême a été commis. On n'avait condamné

Jésus qu'une fois. Mais que tout croule, que la France soit en proie

aux factions, que la patrie en feu s'abîme dans les décombres, que

l'armée elle-même y laisse son honneur, plutôt que de confesser que des

camarades se sont trompés et que des chefs ont pu être des menteurs et

des faussaires! L'idée sera crucifiée, le sabre doit rester roi.

Et nous voilà, devant l'Europe, devant le monde, dans cette belle

situation. Le monde entier est convaincu de l'innocence de Dreyfus. Si

un doute était resté chez quelque peuple lointain, l'éclat aveuglant

du procès de Rennes aurait achevé d'y porter la lumière. Toutes les

cours des grandes puissances nos voisines sont renseignées, connaissent

les documents, ont la preuve de l'indignité de trois ou quatre de nos

généraux et de la paralysie honteuse de notre justice militaire. Notre

Sedan moral est perdu, cent fois plus désastreux que l'autre, celui où

il n'y a eu que du sang versé. Et, je le répète, ce qui m'épouvante,

c'est que cette défaite de notre honneur semble irréparable, car

comment casser les jugements de trois conseils de guerre, où

trouverons-nous l'héroïsme de confesser la faute, pour marcher encore

le front haut? Où est le gouvernement de courage et de salut public,

où sont les Chambres qui comprendront, qui agiront, avant l'inévitable

effondrement final?

Le pis est que nous voici arrivés à une échéance de gloire. La France

a voulu fêter son siècle de travail, de science, de luttes pour la

liberté, pour la vérité et la justice. Il n'y a pas eu de siècle d'un

effort plus superbe, on te verra plus tard. Et la France a donné

rendez-vous chez elle à tous les peuples pour glorifier sa victoire, la

liberté conquise, la vérité et la justice promises à la terre. Alors,

dans quelques mois, les peuples vont venir, et ce qu'ils trouveront,

ce sera l'innocent condamné deux fois, la vérité souffletée, la

justice assassinée. Nous sommes tombés dans leur mépris, et ils

viendront godailler chez nous, ils boiront nos vins, ils embrasseront

nos servantes, comme on fait dans l'auberge louche où l'on consent à

s'encanailler. Est-ce possible cela, est-ce que nous allons accepter

que notre Exposition soit le mauvais lieu méprisé où le monde entier

voudra bien faire la fête? Non, non! il nous faut tout de suite le

cinquième acte de la monstrueuse tragédie, dussions-nous y laisser

encore de notre chair. Il nous faut notre honneur, avant que nous

saluions les peuples, dans une France guérie et régénérée.

Ce cinquième acte, il me hante, et je reviens toujours à lui, je le

cherche, je l'imagine. A-t-on remarqué que cette affaire Dreyfus,

ce drame géant qui remue l'univers, semble mis en scène par quelque

dramaturge sublime, désireux d'en faire un chef-d'œuvre incomparable?

Je ne rappelle pas les extraordinaires péripéties qui ont bouleversé

toutes les âmes. A chaque acte nouveau, la passion a grandi, l'horreur

a éclaté plus intense. Dans cette œuvre vivante, c'est le destin qui

a du génie, il est quelque part poussant les personnages, déterminant

les faits, sous la tempête qu'il déchaîne. Et il veut sûrement que le

chef-d'œuvre soit complet, et il nous prépare quelque cinquième acte

surhumain qui refera la France glorieuse, à la tête des nations. Car,

soyez-en convaincus, c'est lui qui a voulu le crime suprême, l'innocent

condamné une deuxième fois. Il fallait que le crime fût commis, pour

la grandeur tragique, pour la beauté souveraine, pour l'expiation

peut-être, qui permettra l'apothéose. Et, maintenant, puisqu'on a

touché le fond de l'horreur, j'attends le cinquième acte qui terminera

le drame, en nous délivrant, en nous refaisant une santé et une

jeunesse nouvelles.

* * * * *

Mon épouvante, je la dirai nettement aujourd'hui. Elle a toujours

été, comme je l'ai laissé entendre, à diverses reprises, que la

vérité, la preuve décisive, accablante, ne nous vienne de l'Allemagne.

L'heure n'est plus de faire le silence sur ce mortel danger. Trop de

lumière rayonne, il faut envisager courageusement le cas où ce serait

l'Allemagne qui, dans un coup de tonnerre, apporterait le cinquième

acte.

Voici ma confession. Avant mon procès, dans le courant de janvier 1898,

je sus de la façon la plus certaine qu'Esterhazy était «le traître»,

qu'il avait fourni à M. de Schwartzkoppen un nombre considérable de

documents, que beaucoup de ces documents étaient de son écriture, et

que la collection complète se trouvait à Berlin, au ministère de la

guerre. Je ne fais point métier d'être patriote, mais j'avoue que les

certitudes qui me furent données me bouleversèrent; et, depuis ce

temps, mon angoisse de bon Français n'a point cessé, j'ai vécu dans la

terreur que l'Allemagne, notre ennemie de demain peut-être, ne nous

souffletât avec les preuves qui sont en sa possession.

Eh quoi! le conseil de guerre de 1894 condamne Dreyfus innocent, le

conseil de guerre de 1898 acquitte Esterhazy coupable, et notre ennemie

détient les preuves de la double erreur de notre justice militaire,

et tranquillement la France s'entête dans cette erreur, accepte

l'effroyable danger dont elle est menacée! On dit que l'Allemagne ne

peut user de documents qu'elle tient de l'espionnage. Qu'en sait-on?

Que la guerre éclate demain, ne commencera-t-elle pas peut-être par

perdre notre armée d'honneur devant l'Europe, en publiant les pièces,

en montrant l'iniquité abominable où se sont obstinés certains chefs?

Est-ce qu'une telle pensée est tolérable, est-ce que la France jouira

d'un instant de repos, tant qu'elle saura aux mains de l'étranger

les preuves de son déshonneur? Moi, je n'en ai plus dormi, je le dis

simplement.

Alors, avec Labori, j'ai décidé de citer comme témoins les attachés

militaires étrangers, nous doutant bien que nous ne les amènerions

pas à la barre, mais voulant faire entendre au gouvernement que nous

savions la vérité, espérant qu'il agirait. On a fait la sourde oreille,

on a plaisanté, laissant l'arme aux mains de l'Allemagne. Et les choses

sont restées en l'état, jusqu'au procès de Rennes. Dès ma rentrée en

France, j'ai couru chez Labori, j'ai insisté désespérément pour que

des démarches fussent faites auprès du ministère en lui signalant la

terrifiante situation, en lui demandant s'il n'allait pas intervenir,

afin qu'on nous donnât les documents, grâce à son entremise. Certes,

rien n'était plus délicat, puis il y avait ce malheureux Dreyfus qu'on

voulait sauver, de sorte qu'on était prêt à toutes les concessions, par

crainte d'irriter l'opinion publique affolée. D'ailleurs, si le conseil

de guerre acquittait Dreyfus, il ôtait par là même tout virus nuisible

aux documents, il brisait entre les mains de l'Allemagne l'arme dont

elle pourrait se servir. Dreyfus acquitté, c'était l'erreur reconnue,

réparée. L'honneur redevenait sauf.

Et mon tourment patriotique a recommencé, plus intolérable, lorsque

j'ai senti qu'un conseil de guerre allait aggraver le péril, en

condamnant de nouveau l'innocent, celui dont la publication des

documents de Berlin criera un jour l'innocence. C'est pourquoi je n'ai

cessé d'agir, suppliant Labori de réclamer les documents, de citer

en témoignage M. de Schwartzkoppen, qui seul peut faire la pleine

lumière. Et le jour où Labori, ce héros frappé d'une balle sur le

champ de bataille, a profité d'une occasion que lui offraient les

accusateurs, en poussant à la barre un étranger indigne, le jour où

il s'est levé pour demander qu'on entendît l'homme dont un mot devait

terminer l'affaire, il a rempli tout son devoir, il a été la voix

héroïque que rien ne fera taire, dont la demande survit au procès; et

doit fatalement, à l'heure voulue, le recommencer pour le finir par la

seule solution possible, l'acquittement de l'innocent. La demande des

documents est posée, je défie que les documents ne soient pas produits.

Voyez dans quel péril accru, intolérable, nous a mis le président du

conseil de guerre de Rennes, en usant de son pouvoir discrétionnaire

pour empêcher la production des documents. Rien de plus brutal, pas

de porte plus volontairement fermée à la vérité. «Nous ne voulons pas

qu'on nous apporte l'évidence, car nous voulons condamner.» Et un

troisième conseil de guerre s'est joint aux deux autres, dans l'erreur

aveugle, de sorte que le démenti venu de l'Allemagne frapperait

maintenant trois sentences iniques. N'est-ce pas de la démence pure,

n'est-ce pas à crier de révolte et d'inquiétude?

Le ministère que ses agents ont trahi, qui a eu la faiblesse de laisser

les grands enfants de mentalité obscure jouer avec les allumettes et

les couteaux, le ministère qui a oublié que gouverner c'est prévoir,

n'a qu'à se hâter d'agir, s'il ne veut pas abandonner au bon plaisir,

de l'Allemagne le cinquième acte, le dénouement devant lequel tout

Français devrait trembler. C'est lui, le gouvernement, qui a la charge

de jouer ce cinquième acte au plus tôt, pour empêcher qu'il ne nous

vienne de l'étranger. Il peut se procurer les documents, la diplomatie

a résolu des difficultés plus grandes. Le jour où il saura demander les

documents énumérés au bordereau, on les lui donnera. Et ce sera là le

fait nouveau, qui nécessitera une seconde révision devant la Cour de

cassation, instruite cette fois, je l'espère, et cassant sans renvoi,

dans la plénitude de sa souveraine magistrature.

* * * * *

Mais, si le gouvernement reculait encore, les défenseurs de la vérité

et de la justice feront le nécessaire. Pas un de nous ne désertera son

poste. La preuve, la preuve invincible, nous finirons bien par l'avoir.

Le 23 novembre, nous serons à Versailles. Mon procès recommencera,

puisqu'on veut qu'il recommence dans toute son ampleur. Si d'ici là

justice n'est pas faite, nous aiderons encore à la faire. Mon cher, mon

vaillant Labori, dont l'honneur n'a fait que grandir, prononcera donc à

Versailles la plaidoirie qu'il n'a pu prononcer à Rennes; et c'est bien

simple, rien ne sera perdu. Moi, je ne le ferai pas taire. Il n'aura

qu'à dire la vérité, sans craindre de me nuire, car je suis prêt à la

payer de ma liberté et de mon sang.

Devant la cour d'assises de la Seine, j'ai juré l'innocence de Dreyfus.

Je la jure devant le monde entier, qui maintenant la crie avec moi. Et

je le répète, la vérité est en marche, rien ne l'arrêtera. A Rennes,

elle vient de faire un pas de géant. Je n'ai plus que l'épouvante de

la voir arriver, dans un coup de foudre de la Némésis vengeresse,

saccageant la patrie, si nous ne nous hâtons pas de la faire resplendir

nous-mêmes, sous notre clair soleil de France.

La vérité en marche: L'affaire Dreyfus · 第 52 / 72 题