Depuis onze mois bientôt, j'ai quitté la France. Pendant onze mois,
je me suis imposé l'exil le plus total, la retraite la plus ignorée,
le silence le plus absolu. J'étais comme le mort volontaire, couché
au secret tombeau, dans l'attente de la vérité et de la justice. Et,
aujourd'hui, la vérité ayant vaincu, la justice régnant enfin, je
renais, je rentre et reprends ma place sur la terre française.
* * * * *
Le 18 juillet 1898 restera, dans ma vie, la date affreuse, celle où
j'ai saigné tout mon sang. C'est le 18 juillet que, cédant à des
nécessités de tactique, écoutant les frères d'armes qui menaient avec
moi la même bataille, pour l'honneur de la France, j'ai dû m'arracher à
tout ce que j'aimais, à toutes mes habitudes de cœur et d'esprit. Et,
depuis tant de jours qu'on me menace et qu'on m'abreuve d'injures, ce
brusque départ a été sûrement le plus cruel sacrifice qu'on eût exigé
de moi, ma suprême immolation à la cause. Les âmes basses et sottes,
qui se sont imaginé, qui ont répété que je fuyais la prison, ont fait
preuve d'autant de vilenie que d'inintelligence.
La prison, grand Dieu! mais je n'ai jamais demandé que la prison! mais
je suis prêt encore à m'y rendre, s'il est nécessaire! Il faut, pour
m'accuser de la fuir, avoir oublié toute cette histoire, et le procès
que j'ai voulu, dans l'unique désir qu'il fût le champ où pousserait
la moisson de vérité, et le complet sacrifice que j'avais fait de mon
repos, de ma liberté, m'offrant en holocauste, acceptant à l'avance ma
ruine, si la justice triomphait. N'est-il pas d'une évidence éclatante,
aujourd'hui, que notre longue campagne, à mes conseils, à mes amis et à
moi, n'a été qu'une lutte désintéressée pour faire jaillir des faits le
plus de lumière possible? Si nous avons voulu gagner du temps, si nous
avons opposé procédure à procédure, c'est que nous avions charge de
vérité, comme on a charge d'âme, c'est que nous ne voulions pas laisser
éteindre entre nos mains la faible lueur, qui chaque jour grandissait.
C'était comme la petite lampe sacrée, qu'on porte par un grand vent,
et qu'il faut défendre contre les colères de la foule, affolée de
mensonges. Nous n'avions qu'une tactique, rester les maîtres de notre
affaire, la prolonger autant que nous le pourrions, pour qu'elle
provoquât les événements, tirer d'elle enfin ce que nous nous étions
promis de preuves décisives. Et nous n'avons jamais songé à nous, nous
n'avons jamais agi que pour le triomphe du droit, prêts à le payer de
notre liberté et de notre vie.
Qu'on se souvienne de la situation qui m'était faite, en juillet, à
Versailles. C'était l'étranglement sans phrases. Et je ne voulais
pas être étranglé ainsi, cela ne me convenait pas qu'on m'exécutât
pendant l'absence du Parlement, au milieu des passions de la rue.
Notre volonté était d'atteindre octobre, dans l'espoir que la vérité
aurait marché encore, que la justice alors s'imposerait. D'autre part,
il ne faut pas oublier tout le travail sourd qui se faisait à chaque
heure, tout ce que nous pouvions attendre des instructions, ouvertes
contre le commandant Esterhazy et contre le colonel Picquart. L'un
et l'autre étaient en prison, nous n'ignorions pas que des clartés
vives jailliraient forcément des enquêtes ouvertes, si elles étaient
menées loyalement; et, sans prévoir pourtant l'aveu, puis le suicide
du colonel Henry, nous comptions sur l'inévitable événement, qui, d'un
jour à l'autre, devait éclater, éclairant toute la monstrueuse affaire
de sa vraie et sinistre lueur. Dès lors, est-ce que notre désir de
gagner du temps ne s'explique pas? est-ce que nous n'avions pas raison
d'user de tous les moyens légaux pour choisir notre heure, au mieux
des intérêts de la justice? est-ce que temporiser n'était pas vaincre,
dans la plus douloureuse et la plus sainte des luttes? A n'importe quel
prix, il fallait attendre, car tout ce que nous savions, tout ce que
nous espérions, nous permettait de donner, pour l'automne, rendez-vous
à la victoire. Encore une fois, nous autres nous ne comptions pas, il
s'agissait uniquement de sauver un innocent, d'éviter à la patrie le
plus effroyable désastre moral dont elle eût jamais couru le danger.
Et ces raisons avaient une telle force que je partis, résigné, en
annonçant mon retour pour octobre, avec la certitude d'être ainsi un
bon ouvrier de la cause et d'assurer le triomphe.
Mais ce que je ne dis pas aujourd'hui, ce que je dirai un jour, ce fut
l'arrachement, l'amertume de ce sacrifice. On oublie que je ne suis ni
un polémiste, ni un homme politique, tirant bénéfice des bagarres. Je
suis un libre écrivain qui n'a eu qu'une passion dans sa vie, celle de
la vérité, qui s'est battu pour elle sur tous les champs de bataille.
Depuis quarante ans bientôt, j'ai servi mon pays par la plume, de tout
mon courage, de toute ma force de travail et de bonne foi. Et je vous
jure qu'il y a une affreuse douleur, à s'en aller seul, par une nuit
sombre, à voir s'effacer au loin les lumières de France, lorsqu'on
a simplement voulu son honneur, sa grandeur de justicière parmi les
peuples. Moi! moi qui l'ai chantée par plus de quarante œuvres déjà!
Moi dont la vie n'a été qu'un long effort pour porter son nom aux
quatre coins du monde! Moi, partir ainsi, fuir ainsi, avec cette meute
de misérables et de fous galopant derrière mes talons, me poursuivant
de menaces et d'outrages! Ce sont là des heures atroces, dont l'âme
sort trempée, invulnérable désormais aux blessures iniques. Et, plus
tard, pendant les longs mois d'exil qui ont suivi, s'imagine-t-on
cette torture d'être supprimé des vivants, dans l'attente quotidienne
d'un réveil de la justice, que chaque jour, attarde? Je ne souhaite
pas au pire des criminels la souffrance que, depuis onze mois, m'a
causée chaque matin la lecture des dépêches de France, sur cette
terre étrangère, où elles prenaient un effrayant écho de folie et de
désastre. Il faut avoir promené ce tourment pendant de longues heures
solitaires, il faut avoir revécu au loin, et seul toujours, la crise
où s'effondrait la patrie, pour savoir ce qu'est l'exil, dans les
conditions tragiques où je viens de le connaître. Et ceux qui pensent
que je suis parti pour fuir la prison, et pour faire sans doute la fête
à l'étranger avec l'or juif, sont de tristes gens qui m'inspirent un
peu de dégoût et beaucoup de pitié.
* * * * *
Je devais revenir en octobre. Nous avions résolu de temporiser jusqu'à
la rentrée des Chambres, tout en comptant sur l'événement imprévu, qui
était pour nous, au courant des choses, l'événement certain. Et voilà
que cet événement imprévu n'attendit pas octobre, il éclata dès la fin
d'août, avec l'aveu et le suicide du colonel Henry.
Dès le lendemain, je voulus rentrer. Pour moi, la révision s'imposait,
l'innocence de Dreyfus allait être immédiatement reconnue. D'ailleurs,
je n'avais jamais demandé que la révision, mon rôle devait forcément
finir, dès que la Cour de cassation serait saisie, et j'étais prêt à
m'effacer. Quant à mon procès, il n'était plus, à mes yeux, qu'une
formalité pure, puisque la pièce produite par les généraux de Pellieux,
Gonse et de Boisdeffre, et sur laquelle le jury m'avait condamné,
était un faux dont l'auteur venait de se réfugier dans la mort. Et je
me préparais donc au retour, lorsque mes amis de Paris, mes conseils,
tous ceux qui étaient restés dans la bataille, m'écrivirent des lettres
pleines d'inquiétude. La situation restait grave. Loin d'être résolue,
la révision semblait encore incertaine. M. Brisson, le chef du cabinet,
se heurtait à des obstacles sans cesse renaissants, trahi par tous, ne
disposant pas lui-même d'un simple commissaire de police. De sorte que
mon retour, au milieu des passions surchauffées, apparaissait comme
un prétexte à des violences nouvelles, un danger pour la cause, un
embarras de plus pour le ministère, dans sa tâche déjà si difficile.
Et, désireux de ne pas compliquer la situation, je dus m'incliner, je
consentis à patienter encore.
Quand la Chambre criminelle fut enfin saisie, je voulus rentrer. Je
le répète, je n'avais jamais demandé que la révision, je considérais
mon rôle comme terminé, du moment que l'affaire était portée devant la
juridiction suprême, instituée par la loi. Mais de nouvelles lettres
m'arrivèrent, me suppliant d'attendre, de ne rien hâter. La situation,
qui me semblait si simple, était au contraire, me disait-on, pleine
d'obscurité et de péril. Mon nom, ma personnalité ne pouvait être
qu'une torche, qui rallumerait l'incendie. C'est pourquoi mes amis,
mes conseils faisaient appel à mes sentiments de bon citoyen, en me
parlant de l'apaisement nécessaire, en me disant que je devais attendre
le retour fatal de l'opinion, pour éviter de rejeter notre pauvre pays
dans une agitation néfaste. L'affaire était en bonne voie, mais rien
n'était fini, quel serait mon regret, si une impatience de ma part
attardait la vérité triomphante! Et je m'inclinai une fois de plus, je
restai dans le tourment de ma solitude et de mon silence.
Quand la Chambre criminelle, admettant la demande de révision,
décida d'ouvrir une vaste enquête, je voulus rentrer. Cette fois,
je l'avoue, j'étais à bout de courage, je comprenais bien que cette
enquête durerait de longs mois, je pressentais l'angoisse continue
où elle devait me faire vivre. Puis, vraiment, est-ce qu'assez de
lumière n'était pas faite, est-ce que le rapport du conseiller Bard,
le réquisitoire du procureur général Manau, la plaidoirie de l'avocat
Mornard n'avaient pas établi assez de vérité, pour que je pusse revenir
le front haut? Toutes les accusations que j'avais portées, dans ma
Lettre au Président de la République, se trouvaient confirmées. Mon
rôle était rempli, je n'avais qu'à rentrer dans le rang. Et ce fut
pour moi un grand chagrin, une révolte indignée, d'abord, lorsque je
trouvai, chez mes amis, la même résistance à mon retour. Ils étaient
toujours en pleine bataille, ils m'écrivaient que je ne pouvais
juger la situation comme eux, que ce serait une dangereuse faute de
laisser recommencer mon procès parallèlement à l'enquête de la Chambre
criminelle. Le nouveau ministère, hostile à la révision, trouverait
peut-être dans ce procès la diversion voulue, l'occasion cherchée
de nouveaux troubles. En tout cas, la Cour avait besoin d'une paix
absolue, j'aurais mal agi en venant l'embarrasser d'une émotion
populaire, qu'on exploiterait sûrement contre nous. J'ai lutté, j'ai
voulu même tomber à Paris, un beau soir, contre tous ces conseils,
sans prévenir personne. Et la sagesse seulement m'a vaincu, je me suis
résigné encore à de longs mois de torture.
Voilà pourquoi, depuis onze mois bientôt, je ne suis pas rentré. En
me tenant à l'écart, je n'ai agi, comme le jour où je me suis mis
en avant, qu'en soldat de la vérité et de la justice. Je n'ai été
que le bon citoyen qui se dévoue jusqu'à l'exil, jusqu'à la totale
disparition, qui consent à n'être plus, pour l'apaisement du pays, pour
ne pas passionner inutilement les débats de la monstrueuse affaire. Et
je dois dire aussi que, dans la certitude de la victoire, je gardais
mon procès comme la ressource suprême, la petite lampe sacrée, dont
nous rallumerions la clarté, si les puissances mauvaises venaient à
éteindre le soleil. Mon abnégation, je l'ai poussée jusqu'au silence
complet. J'ai voulu non seulement être un mort, mais un mort qui ne
parle pas. La frontière passée, j'ai su me taire. On ne doit parler
que lorsqu'on est là, pour prendre la responsabilité de ce qu'on dit.
Personne ne m'a entendu, personne ne m'a vu. Je le répète, j'étais
au tombeau, dans une retraite inviolable, que pas un étranger n'a pu
connaître. Les quelques journalistes qui ont laissé entendre qu'ils
m'avaient approché, ont menti. Je n'en ai reçu aucun, j'ai vécu au
désert, ignoré de tous. Et je me demande ce que mon pays, si dur pour
moi, me reproche, depuis les onze mois de bannissement volontaire
que je souffre pour lui rendre la paix, dans la dignité et dans le
patriotisme de mon silence.
* * * * *
Et c'est fini, et je rentre, puisque la vérité éclate, puisque la
justice est rendue. Je désire rentrer en silence, dans la sérénité de
la victoire, sans que mon retour puisse donner lieu au moindre trouble,
à la moindre agitation de la rue. Cela serait indigne de moi qu'on pût
me confondre un instant avec les bas exploiteurs des manifestations
populaires. De même que j'ai su me taire au dehors, je saurai reprendre
ma place au foyer national en bon citoyen paisible, qui entend ne
déranger personne et se remettre discrètement à sa tâche accoutumée,
sans qu'on s'occupe de lui davantage.
Maintenant que la bonne œuvre est faite, je ne veux ni applaudissements
ni récompense, même si l'on estime que j'ai pu en être un des utiles
ouvriers. Je n'ai eu aucun mérite, la cause était si belle, si humaine!
C'est la vérité qui a vaincu, et il ne pouvait en être autrement. Dès
la première heure, j'en ai eu la certitude, j'ai marché à coup sûr, ce
qui diminue mon courage. Cela était tout simple. Je veux bien qu'on
dise de moi, comme unique hommage, que je n'ai été ni une bête ni un
méchant. D'ailleurs, je l'ai déjà, ma récompense, celle de songer à
l'innocent que j'aurai aidé à tirer du tombeau, où, vivant, depuis
quatre années, il agonisait. Ah! j'avoue que l'idée de son retour, la
pensée de le voir libre, de lui serrer les mains, me bouleverse d'une
émotion extraordinaire, qui m'emplit les yeux de larmes heureuses.
Cette minute suffira à payer tous mes soucis. Mes amis et moi, nous
aurons fait là une bonne action, dont les braves cœurs de France nous
garderont quelque gratitude. Et que voulez-vous de plus, une famille
qui nous aimera, une femme et des enfants qui nous béniront, un homme
qui nous devra d'avoir incarné en lui le triomphe du droit et de la
solidarité humaine!
Mais, cependant, si la lutte actuelle est finie pour moi, si je ne
désire tirer de la victoire aucune curée, ni mandat politique, ni
place, ni honneurs, si mon ambition unique est de continuer mon combat
de vérité par la plume, tant que ma main la pourra tenir, je voudrais
bien faire remarquer, avant de passer à d'autres luttes, quelle a
été ma prudence, ma modération dans la bataille. Se souvient-on des
abominables clameurs qui accueillirent ma Lettre au Président de la
République? J'étais un insulteur de l'armée, un vendu, un sans-patrie.
Des amis littéraires à moi, consternés, épouvantés, s'écartaient,
m'abandonnaient, dans l'horreur de mon crime. Il y eut des articles
écrits, qui désormais pèseront lourd sur la conscience des signataires.
Enfin, jamais écrivain brutal, fou, malade d'orgueil, n'avait adressé
à un chef d'État une Lettre plus grossière, plus mensongère, plus
criminelle. Et, maintenant, qu'on la relise, ma pauvre Lettre. J'en
suis devenu un peu honteux, je l'avoue, honteux de sa discrétion, de
son opportunisme, je dirais presque de sa lâcheté. Car, puisque je me
confesse, je puis bien reconnaître que j'avais beaucoup adouci les
choses, que j'en avais même beaucoup passé sous silence, de celles
qui sont connues, avérées aujourd'hui, et dont je voulais douter
encore, tellement elles me semblaient monstrueuses et déraisonnables.
Oui, je soupçonnais Henry déjà, mais sans preuve, à ce point que je
crus sage de ne pas même le mettre en cause. Je devinais bien des
histoires, certaines confidences étaient venues à moi, si terribles,
que je ne me sentis pas le droit de les risquer, dans leurs effroyables
conséquences. Et voilà qu'elles sont révélées, qu'elles sont devenues
la vérité banale d'aujourd'hui! Et voilà que ma pauvre Lettre n'est
plus au point, apparaît comme tout à fait enfantine, une simple
berquinade, une invention de romancier timide, à côté de la superbe et
farouche réalité!
Je répète que je n'ai ni le désir ni le besoin de triompher. Mais,
pourtant, je dois bien constater que les événements ont, à cette heure,
fait la preuve de toutes mes accusations. Il n'est pas un des hommes
accusés par moi dont la culpabilité ne soit démontrée, à la lumière
aveuglante de l'enquête. Ce que j'ai annoncé, ce que j'ai prévu, est là
debout, éclatant. Et ce dont je suis plus doucement fier encore, c'est
que ma Lettre était sans violence, indignée, mais digne de moi: on n'y
trouvera pas un outrage, pas même un mot excessif, rien que la hautaine
douleur d'un citoyen qui demande justice au chef de l'État. Telle a été
l'éternelle histoire de mes œuvres, je n'ai jamais pu écrire un livre,
une page, sans être abreuvé de mensonges et d'injures, quitte à ce
qu'on soit forcé, le lendemain, de me donner raison.
J'ai donc l'âme sereine, sans colère ni rancune. Si je n'écoutais que
la faiblesse de mon cœur, d'accord avec le dédain de mon intelligence,
je serais même pour le grand pardon, je laisserais les malfaiteurs
sous le seul châtiment de l'éternel mépris public. Mais il est, je
crois, des sanctions pénales nécessaires, et l'argument décisif est
que, si quelque redoutable exemple n'est pas fait, si la justice ne
frappe pas les hauts coupables, jamais le petit peuple ne croira à
l'immensité du crime. Il faut un pilori dressé pour que la foule sache
enfin. Je laisse donc la Némésis achever son œuvre vengeresse, je ne
l'aiderai pas. Et, dans mon indulgence de poète, pleinement satisfait
du triomphe de l'idéal, il ne reste qu'une révolte exaspérée, la pensée
affreuse que le colonel Picquart est encore sous les verrous. Pas un
jour ne s'est passé, sans que, de mon exil, ma douleur fraternelle ne
soit allée à lui, dans sa prison. Que Picquart ait pu être arrêté, que
depuis un an bientôt on le tienne dans une geôle, comme un malfaiteur,
qu'on ait prolongé sa torture par la plus infâme des comédies
judiciaires, c'est là un fait monstrueux qui affole la raison. La tache
restera ineffaçable sur tous ceux qui ont trempé dans cette iniquité
suprême. Et, si demain Picquart n'est pas libre, c'est la France tout
entière qui ne se lavera jamais de l'inexplicable folie d'avoir laissé
aux mains criminelles des bourreaux, des menteurs, des faussaires, le
plus noble, le plus héroïque et le plus glorieux de ses enfants.
Alors seulement l'œuvre sera complète. Et ce n'est pas une moisson
de haine, c'est une moisson de bonté, d'équité, d'espérance infinie,
que nous avons semée. Il faut qu'elle pousse. Aujourd'hui, on ne peut
encore qu'en prévoir la richesse. Tous les partis politiques ont
sombré, le pays s'est partagé en deux camps: d'une part, les forces
réactionnaires du passé; de l'autre, les esprits d'examen, de vérité
et de droiture, en marche vers l'avenir. Ces postes de combat sont les
seuls logiques, nous devons les garder pour les conquêtes de demain.
A l'œuvre donc, par la plume, par la parole, par l'action! à l'œuvre
de progrès et de délivrance! Ce sera l'achèvement de 89, la révolution
pacifique des intelligences et des cœurs, la démocratie solidaire,
libérée des puissances mauvaises, fondée enfin sur la loi du travail,
qui permettra l'équitable répartition des richesses. Dès lors, la
France libre, la France justicière, annonciatrice de la juste société
du prochain siècle, se retrouvera souveraine parmi les nations. Il
n'est pas d'empire si bardé de fer, qui ne croulera, quand elle aura
donné la justice au monde, comme elle lui a déjà donné la liberté. Je
ne vois plus pour elle d'autre rôle historique, et elle n'a pas connu
encore un tel resplendissement de gloire.
* * * * *
Je suis chez moi. Monsieur le procureur général peut donc, quand il lui
plaira, me faire signifier l'arrêt de la cour d'assises de Versailles,
qui m'a condamné, par défaut, à un an de prison et à trois mille francs
d'amende. Et nous nous retrouverons devant le jury.
En me faisant poursuivre, je n'ai voulu que la vérité et la justice.
Elles sont aujourd'hui. Mon procès n'est plus utile, et il ne
m'intéresse plus. La justice devra simplement dire s'il y a crime à
vouloir la vérité.