LETTRE A LA FRANCE

Dans les affreux jours de trouble moral que nous traversons, au moment

où la conscience publique paraît s'obscurcir, c'est à toi que je

m'adresse, France, à la nation, à la patrie!

Chaque matin, en lisant dans les journaux ce que tu sembles penser

de cette lamentable affaire Dreyfus, ma stupeur grandit, ma raison

se révolte davantage. Eh quoi? France, c'est toi qui en es là, à te

faire une conviction des plus évidents mensonges, à te mettre contre

quelques honnêtes gens avec la tourbe des malfaiteurs, à t'affoler sous

l'imbécile prétexte que l'on insulte ton armée et que l'on complote de

te vendre à l'ennemi, lorsque le désir des plus sages, des plus loyaux

de tes enfants, est au contraire que tu restes, aux yeux de l'Europe

attentive, la nation d'honneur, la nation d'humanité, de vérité et de

justice?

Et c'est vrai, la grande masse en est là, surtout la masse des petits

et des humbles, le peuple des villes, presque toute la province et

toutes les campagnes, cette majorité considérable de ceux qui acceptent

l'opinion des journaux ou des voisins, qui n'ont le moyen ni de se

documenter, ni de réfléchir. Que s'est-il donc passé, comment ton

peuple, France, ton peuple de bon cœur et de bon sens, a-t-il pu en

venir à cette férocité de la peur, à ces ténèbres de l'intolérance?

On lui dit qu'il y a, dans la pire des tortures, un homme peut-être

innocent, on a des preuves matérielles et morales que la révision

du procès s'impose, et voilà ton peuple qui refuse violemment la

lumière, qui se range derrière les sectaires et les bandits, derrière

les gens dont l'intérêt est de laisser en terre le cadavre, lui qui,

naguère encore, aurait démoli de nouveau la Bastille, pour en tirer un

prisonnier!

Quelle angoisse et quelle tristesse, France, dans l'âme de ceux qui

t'aiment, qui veulent ton honneur et ta grandeur! Je me penche avec

détresse sur cette mer trouble et démontée de ton peuple, je me demande

où sont les causes de la tempête qui menace d'emporter le meilleur

de ta gloire. Rien n'est d'une plus mortelle gravité, je vois là

d'inquiétants symptômes. Et j'oserai tout dire, car je n'ai jamais eu

qu'une passion dans ma vie, la vérité, et je ne fais ici que continuer

mon œuvre.

Songes-tu que le danger est justement dans ces ténèbres têtues de

l'opinion publique? Cent journaux répètent quotidiennement que

l'opinion publique ne veut pas que Dreyfus soit innocent, que sa

culpabilité est nécessaire au salut de la patrie. Et sens-tu à quel

point tu serais la coupable, si l'on s'autorisait d'un tel sophisme, en

haut lieu, pour étouffer la vérité? C'est la France qui l'aurait voulu,

c'est toi qui aurais exigé le crime, et quelle responsabilité un jour!

Aussi, ceux de tes fils qui t'aiment et t'honorent, France, n'ont-ils

qu'un devoir ardent, à cette heure grave, celui d'agir puissamment sur

l'opinion, de l'éclairer, de la ramener, de la sauver de l'erreur où

d'aveugles passions la poussent. Et il n'est pas de plus utile, de plus

sainte besogne.

* * * * *

Ah! oui, de toute ma force, je leur parlerai, aux petits, aux humbles,

à ceux qu'on empoisonne et qu'on fait délirer. Je ne me donne pas

d'autre mission, je leur crierai où est vraiment l'âme de la patrie,

son énergie invincible et son triomphe certain.

Voyez où en sont les choses. Un nouveau pas vient d'être fait, le

commandant Esterhazy est déféré à un conseil de guerre. Comme je

l'ai dit dès le premier jour, la vérité est en marche, et rien ne

l'arrêtera. Malgré les mauvais vouloirs, chaque pas en avant sera

fait, mathématiquement, à son heure. La vérité a en elle une puissance

qui emporte tous les obstacles. Et, lorsqu'on lui barre le chemin,

qu'on réussit à l'enfermer plus ou moins longtemps sous terre, elle

s'y amasse, elle y prend une violence telle d'explosion, que, le jour

où elle éclate, elle fait tout sauter avec elle. Essayez, cette fois,

de la murer pendant quelques mois encore sous des mensonges ou dans

un huis clos, et vous verrez bien, si vous ne préparez pas, pour plus

tard, le plus retentissant des désastres.

Mais, à mesure que la vérité avance, les mensonges s'entassent, pour

nier qu'elle marche. Rien de plus significatif. Lorsque le général de

Pellieux, chargé de l'enquête préalable, déposa son rapport, concluant

à la culpabilité possible du commandant Esterhazy, la presse immonde

inventa que, sur la volonté seule de ce dernier, le général Saussier

hésitant, convaincu de son innocence, voulait bien, pour lui faire

plaisir, le déférer à la justice militaire. Aujourd'hui, c'est mieux

encore, les journaux racontent que, trois experts ayant de nouveau

reconnu le bordereau comme l'œuvre certaine de Dreyfus, le commandant

Ravary, dans son information judiciaire, avait abouti à la nécessité

d'un non-lieu, et que, si le commandant Esterhazy allait passer devant

un conseil de guerre, c'était qu'il avait forcé de nouveau la main au

général Saussier, exigeant quand même des juges.

Cela n'est-il pas d'un comique intense et d'une parfaite bêtise!

Voyez-vous cet accusé menant l'affaire, dictant les arrêts? Voyez-vous

un homme reconnu innocent, à la suite de deux enquêtes, et pour

lequel on se donne le gros souci de réunir un tribunal, dans le seul

but d'une comédie décorative, une sorte d'apothéose judiciaire? Ce

serait simplement se moquer de la justice, du moment où l'on affirme

que l'acquittement est certain, car la justice n'est pas faite pour

juger les innocents, et il faut tout au moins que le jugement ne soit

pas rédigé dans la coulisse, avant l'ouverture des débats. Puisque le

commandant Esterhazy est déféré à un conseil de guerre, espérons, pour

notre honneur national, que c'est là chose sérieuse, et non pas simple

parade, destinée à l'amusement des badauds. Ma pauvre France, on te

croit donc bien sotte, qu'on te raconte de pareilles histoires à dormir

debout?

Et, de même, tout n'est que mensonge, dans les informations que la

presse immonde publie et qui devraient suffire à t'ouvrir les yeux.

Pour ma part, je me refuse formellement à croire aux trois experts qui

n'auraient pas reconnu, du premier coup d'œil, l'identité absolue entre

l'écriture du commandant Esterhazy et celle du bordereau. Prenez dans

la rue le petit enfant qui passe, faites-le monter, posez devant lui

les deux pièces, et il répondra: «C'est le même monsieur qui a écrit

les deux pages.» Il n'y a pas besoin d'experts, n'importe qui suffit,

la ressemblance de certains mots crève les yeux. Et cela est si vrai,

que le commandant a reconnu cette ressemblance effrayante, et que, pour

l'expliquer, il prétend qu'on a décalqué plusieurs de ses lettres,

toute une histoire d'une complication laborieuse, parfaitement puérile

d'ailleurs, dont la presse s'est occupée pendant des semaines. Et l'on

vient nous dire qu'on a trouvé trois experts, pour déclarer encore que

le bordereau est bien de la main de Dreyfus! Ah! non, c'est trop, tant

d'aplomb devient maladroit, les honnêtes gens vont finir par se fâcher,

j'espère!

Certains journaux poussent les choses jusqu'à dire que le

bordereau sera écarté, qu'il n'en sera pas même question devant

le tribunal. Alors, de quoi sera-t-il question, et pourquoi le

tribunal siégera-t-il? Tout le nœud de l'affaire est là: si Dreyfus

a été condamné sur une pièce écrite par un autre et qui suffise à

faire condamner cet autre, la révision s'impose avec une logique

irrésistible, car il ne peut y avoir deux coupables condamnés pour le

même crime. Me Demange l'a répété formellement, on ne lui a communiqué

que le bordereau, Dreyfus n'a été légalement condamné que sur le

bordereau; et, en admettant même qu'au mépris de toute légalité des

pièces tenues secrètes existent, ce que personnellement je ne puis

croire, qui oserait se refuser à la révision, lorsqu'il serait prouvé

que le bordereau, la pièce seule connue, avouée, est de la main d'un

autre? Et c'est pourquoi on accumule tant de mensonges autour du

bordereau, qui est en somme toute l'affaire.

Voilà donc un premier point à noter: l'opinion publique est faite

en grande partie de ces mensonges, de ces histoires extraordinaires

et stupides, que la presse répand chaque matin. L'heure des

responsabilités viendra, et il faudra régler le compte de cette presse

immonde, qui nous déshonore aux yeux du monde entier. Certains journaux

sont là dans leur rôle, ils n'ont jamais charrié que de la boue. Mais,

parmi eux, quel étonnement, quelle tristesse, de trouver, par exemple,

une feuille comme l'_Echo de Paris_, cette feuille littéraire, si

souvent à l'avant-garde des idées, et qui fait, dans cette affaire

Dreyfus, une si fâcheuse besogne! Les notes d'une violence, d'un

parti pris scandaleux, ne sont pas signées. On les dit inspirées par

ceux-là mêmes qui ont eu la désastreuse maladresse de faire condamner

Dreyfus. M. Valentin Simond se doute-t-il qu'elles couvrent son journal

d'opprobre? Et il est un autre journal dont l'attitude devrait soulever

la conscience de tous les honnêtes gens, je veux parler du _Petit

Journal_. Que les feuilles de tolérance tirant à quelques milliers

d'exemplaires hurlent et mentent pour forcer leur tirage, cela se

comprend, cela ne fait d'ailleurs qu'un mal restreint. Mais que le

_Petit Journal_, tirant à plus d'un million d'exemplaires, s'adressant

aux humbles, pénétrant partout, sème l'erreur, égare l'opinion, cela

est d'une exceptionnelle gravité. Quand on a une telle charge d'âmes,

quand on est le pasteur de tout un peuple, il faut être d'une probité

intellectuelle scrupuleuse, sous peine de tomber au crime civique.

Et voilà donc, France, ce que je trouve d'abord, dans la démence qui

t'emporte: les mensonges de la presse, le régime de contes ineptes,

de basses injures, de perversions morales, auquel elle te met chaque

matin. Comment pourrais-tu vouloir la vérité et la justice, lorsqu'on

détraque à ce point toutes tes vertus légendaires, la clarté de ton

intelligence et la solidité de ta raison?

* * * * *

Mais il est des faits plus graves encore, tout un ensemble de symptômes

qui font, de la crise que tu traverses, un cas d'une leçon terrifiante,

pour ceux qui savent voir et juger. L'affaire Dreyfus n'est qu'un

incident déplorable. L'aveu terrible est la façon dont tu te comportes

dans l'aventure. On a l'air bien portant, et tout d'un coup de petites

taches apparaissent sur la peau: la mort est en vous. Tout ton

empoisonnement politique et social vient de te monter à la face.

Pourquoi donc as-tu laissé crier, as-tu fini par crier toi-même, qu'on

insultait ton armée, lorsque d'ardents patriotes ne voulaient au

contraire que sa dignité et son honneur? Ton armée, mais, aujourd'hui,

c'est toi tout entière; ce n'est pas tel chef, tel corps d'officiers,

telle hiérarchie galonnée, ce sont tous tes enfants, prêts à défendre

la terre française. Fais ton examen de conscience: était-ce vraiment

ton armée que tu voulais défendre quand personne ne l'attaquait?

n'était-ce pas plutôt le sabre que tu avais le brusque besoin

d'acclamer? Je vois, pour mon compte, dans la bruyante ovation faite

aux chefs qu'on disait insultés, un réveil, inconscient sans doute,

du boulangisme latent, dont tu restes atteinte. Au fond, tu n'as pas

encore le sang républicain, les panaches qui passent te font battre le

cœur, un roi ne peut venir sans que tu en tombes amoureuse. Ton armée,

ah bien! oui, tu n'y songes guère! C'est le général que tu veux dans

ta couche. Et que l'affaire Dreyfus est loin! Pendant que le général

Billot se faisait acclamer à la Chambre, je voyais l'ombre du sabre

se dessiner sur la muraille. France, si tu ne te méfies, tu vas à la

dictature.

Et sais-tu encore où tu vas, France? Tu vas à l'Église, tu retournes

au passé, à ce passé d'intolérance et de théocratie, que les plus

illustres de tes enfants ont combattu, ont cru tuer, en donnant leur

intelligence et leur sang. Aujourd'hui, la tactique de l'antisémitisme

est bien simple. Vainement le catholicisme s'efforçait d'agir sur le

peuple, créait des cercles d'ouvriers, multipliait les pèlerinages,

échouait à le reconquérir, à le ramener au pied des autels. C'était

chose définitive, les églises restaient désertes, le peuple ne croyait

plus. Et voilà que des circonstances ont permis de souiller au peuple

la rage antisémite, on l'empoisonne de ce fanatisme, on le lance dans

les rues, criant: «A bas les juifs! à mort les juifs!» Quel triomphe,

si l'on pouvait déchaîner une guerre religieuse! Certes, le peuple ne

croit toujours pas; mais, n'est-ce pas le commencement de la croyance,

que de recommencer l'intolérance du moyen âge, que de faire brûler les

juifs en place publique? Enfin, voilà donc le poison trouvé; et, quand

on aura fait du peuple de France un fanatique et un bourreau, quand

on lui aura arraché du cœur sa générosité, son amour des droits de

l'homme, si durement conquis, Dieu fera sans doute le reste.

On a l'audace de nier la réaction cléricale. Mais elle est partout,

elle éclate dans la politique, dans les arts, dans la presse, dans la

rue! On persécute aujourd'hui les juifs, ce sera demain le tour des

protestants; et déjà la campagne commence. La République est envahie

par les réactionnaires de tous genres, ils l'adorent d'un brusque

et terrible amour, ils l'embrassent pour l'étouffer. De tous côtés,

on entend dire que l'idée de liberté fait banqueroute. Et, lorsque

l'affaire Dreyfus s'est produite, cette haine croissante de la liberté

a trouvé là une occasion extraordinaire, les passions se sont mises à

flamber, même chez les inconscients. Ne voyez-vous pas que, si l'on

s'est rué sur M. Scheurer-Kestner avec cette fureur, c'est qu'il est

d'une génération qui a cru à la liberté, qui a voulu la liberté?

Aujourd'hui, on hausse les épaules, on se moque: de vieilles barbes,

des bonshommes démodés. Sa défaite consommerait la ruine des fondateurs

de la République, de ceux qui sont morts, de ceux qu'on a essayé

d'enterrer dans la boue. Ils ont abattu le sabre, ils sont sortis de

l'Église, et voilà pourquoi ce grand honnête homme de Scheurer-Kestner

est aujourd'hui un bandit. Il faut le noyer sous la honte, pour que la

République elle-même soit salie et emportée.

Puis, voilà, d'autre part, que cette affaire Dreyfus étale au plein

jour la louche cuisine du parlementarisme, ce qui le souille et le

tuera. Elle tombe, fâcheusement pour elle, à la fin d'une législature,

lorsqu'il n'y a plus que trois ou quatre mois pour sophistiquer la

législature prochaine. Le ministère au pouvoir veut naturellement

faire les élections, et les députés veulent avec autant d'énergie

se faire réélire. Alors, plutôt que de lâcher les portefeuilles,

plutôt que de compromettre les chances d'élection, tous sont résolus

aux actes extrêmes. Le naufragé ne s'attache pas plus étroitement à

sa planche de salut. Et tout est là, tout s'explique: d'une part,

l'attitude extraordinaire du ministère dans l'affaire Dreyfus, son

silence, son embarras, la mauvaise action qu'il commet en laissant

le pays agoniser sous l'imposture, lorsqu'il avait charge de faire

lui-même la vérité; d'autre part, le désintéressement si peu brave des

députés, qui affectent de ne rien savoir, qui ont l'unique peur de

compromettre leur réélection, en s'aliénant le peuple qu'ils croient

antisémite. On vous le dit couramment: «Ah! si les élections étaient

faites, vous verriez le gouvernement et le Parlement régler la question

Dreyfus en vingt-quatre heures!» Et voilà ce que la basse cuisine du

parlementarisme fait d'un grand peuple!

France, c'est donc de cela encore que ton opinion est faite, du besoin

du sabre, de la réaction cléricale qui te ramène de plusieurs siècles

en arrière, de l'ambition vorace de ceux qui te gouvernent, qui te

mangent et qui ne veulent pas sortir de table!

* * * * *

Je t'en conjure, France, sois encore la grande France, reviens à toi,

retrouve-toi.

Deux aventures néfastes sont l'œuvre unique de l'antisémitisme: le

Panama et l'affaire Dreyfus. Qu'on se souvienne par quelles délations,

par quels abominables commérages, par quelles publications de pièces

fausses ou volées, la presse immonde a fait du Panama un ulcère affreux

qui a rongé et débilité le pays pendant des années. Elle avait affolé

l'opinion; toute la nation pervertie, ivre du poison, voyait rouge,

exigeait des comptes, demandait l'exécution en masse du Parlement,

puisqu'il était pourri. Ah! si Arton revenait, s'il parlait! Il est

revenu, il a parlé, et tous les mensonges de la presse immonde se

sont écroulés, à ce point même, que l'opinion, brusquement retournée,

n'a plus voulu soupçonner un seul coupable, a exigé l'acquittement

en masse. Certes, je m'imagine que toutes les consciences n'étaient

pas très pures, car il s'était passé là ce qui se passe dans tous

les Parlements du monde, lorsque de grandes entreprises remuent

des millions. Mais l'opinion était prise à la fin de la nausée de

l'ignoble, on avait trop sali de gens, on lui en avait trop dénoncé,

elle éprouvait l'impérieux besoin de se laver d'air pur et de croire à

l'innocence de tous.

Eh bien! je le prédis, c'est ce qui se passera pour l'affaire Dreyfus,

l'autre crime social de l'antisémitisme. De nouveau, la presse immonde

sature trop l'opinion de mensonges et d'infamies. Elle veut trop que

les honnêtes gens soient des gredins, que les gredins soient des

honnêtes gens. Elle lance trop d'histoires imbéciles, auxquelles les

enfants eux-mêmes finissent par ne plus croire. Elle s'attire trop

de démentis, elle va trop contre le bon sens et contre la simple

probité. Et c'est fatal, l'opinion finira par se révolter un de ces

beaux matins, dans un brusque haut-le-cœur, quand on l'aura trop

nourrie de fange. Et, comme pour le Panama, vous la verrez, pour

l'affaire Dreyfus, peser de tout son poids, vouloir qu'il n'y ait plus

de traîtres, exiger la vérité et la justice, dans une explosion de

générosité souveraine. Ainsi sera jugé et condamné l'antisémitisme,

sur ses œuvres, les deux mortelles aventures où le pays a laissé de sa

dignité et de sa santé.

C'est pourquoi, France, je t'en supplie, reviens à toi, retrouve-toi,

sans attendre davantage. La vérité, on ne peut te la dire? puisque la

justice est régulièrement saisie et qu'il faut bien croire qu'elle

est décidée à la faire. Les juges seuls ont la parole, le devoir de

parler ne s'imposerait que s'ils ne faisaient pas la vérité tout

entière. Mais, cette vérité, qui est si simple, une erreur d'abord,

puis toutes les fautes pour la cacher, ne la soupçonnes-tu donc pas?

Les faits ont parlé si clairement, chaque phase, de l'enquête a été un

aveu: le commandant Esterhazy couvert d'inexplicables protections, le

colonel Picquart traité en coupable, abreuvé d'outrages, les ministres

jouant sur les mots, les journaux officieux mentant avec violence,

l'instruction première menée comme à tâtons, d'une désespérante

lenteur. Ne trouves-tu pas que cela sent mauvais, que cela sent le

cadavre, et qu'il faut vraiment qu'on ait bien des choses à cacher,

pour qu'on se laisse ainsi défendre ouvertement par toute la fripouille

de Paris, lorsque ce sont des honnêtes gens qui demandent la lumière,

au prix de leur tranquillité?

France, réveille-toi, songe à ta gloire. Comment est-il possible que

ta bourgeoisie libérale, que ton peuple émancipé, ne voient pas,

dans cette crise, à quelle aberration on les jette? Je ne puis les

croire complices, ils sont dupes alors, puisqu'ils ne se rendent pas

compte de ce qu'il y a derrière: d'une part la dictature militaire,

de l'autre la réaction cléricale. Est-ce cela que tu veux, France, la

mise en péril de tout ce que tu as si chèrement payé, la tolérance

religieuse, la justice égale pour tous, la solidarité fraternelle de

tous les citoyens? Il suffit qu'il y ait des doutes sur la culpabilité

de Dreyfus, et que tu le laisses à sa torture, pour que ta glorieuse

conquête du droit et de la liberté soit à jamais compromise. Quoi!

nous resterons à peine une poignée à dire ces choses, tous tes enfants

honnêtes ne se lèveront pas pour être avec nous, tous les libres

esprits, tous les cœurs larges qui ont fondé la République et qui

devraient trembler de la voir en péril!

C'est à ceux-là, France, que je fais appel. Qu'ils se groupent, qu'ils

écrivent, qu'ils parlent! Qu'ils travaillent avec nous à éclairer

l'opinion, les petits, les humbles, ceux qu'on empoisonne et qu'on fait

délirer! L'âme de la patrie, son énergie, son triomphe ne sont que dans

l'équité et la générosité.

Ma seule inquiétude est que la lumière ne soit pas faite tout entière

et tout de suite. Après une instruction secrète, un jugement à huis

clos ne terminerait rien. Alors seulement l'affaire commencerait, car

il faudrait bien parler, puisque se taire serait se rendre complice.

Quelle folie de croire qu'on peut empêcher l'histoire d'être écrite!

Elle sera écrite, cette histoire, et il n'est pas une responsabilité,

si mince soit-elle, qui ne se payera.

Et ce sera pour ta gloire finale, France, car je suis sans crainte au

fond, je sais qu'on aura beau attenter à ta raison et à ta santé, tu

es quand même l'avenir, tu auras toujours des réveils triomphants de

vérité et de justice!

La vérité en marche: L'affaire Dreyfus · 第 40 / 72 题