LETTRE A LA JEUNESSE

Où allez-vous, jeunes gens, où allez-vous, étudiants, qui courez en

bandes par les rues, manifestant au nom de vos colères et de vos

enthousiasmes, éprouvant l'impérieux besoin de jeter publiquement le

cri de vos consciences indignées?

Allez-vous protester contre quelque abus du pouvoir, a-t-on offensé

le besoin de vérité et d'équité, brûlant encore dans vos âmes neuves,

ignorantes des accommodements politiques et des lâchetés quotidiennes

de la vie?

Allez-vous redresser un tort social, mettre la protestation de votre

vibrante jeunesse dans la balance inégale, où sont si faussement pesés

le sort des heureux et celui des déshérités de ce monde?

Allez-vous, pour affirmer la tolérance, l'indépendance de la race

humaine, siffler quelque sectaire de l'intelligence, à la cervelle

étroite, qui aura voulu ramener vos esprits libérés à l'erreur

ancienne, en proclamant la banqueroute de la science?

Allez-vous crier, sous la fenêtre de quelque personnage fuyant et

hypocrite, votre foi invincible en l'avenir, en ce siècle prochain que

vous apportez et qui doit réaliser, la paix du monde, au nom de la

justice et de l'amour?

--Non, non! nous allons huer un homme, un vieillard, qui, après une

longue vie de travail et de loyauté, s'est imaginé qu'il pouvait

impunément soutenir une cause généreuse, vouloir que la lumière se

fît et qu'une erreur fût réparée, pour l'honneur même de la patrie

française!

* * * * *

Ah! quand j'étais jeune moi-même, je l'ai vu, le Quartier Latin, tout

frémissant des fières passions de la jeunesse, l'amour de la liberté,

la haine de la force brutale, qui écrase les cerveaux et comprime les

âmes. Je l'ai vu, sous l'Empire, faisant son œuvre brave d'opposition,

injuste même parfois, mais toujours dans un excès de libre émancipation

humaine. Il sifflait les auteurs agréables aux Tuileries, il malmenait

les professeurs dont l'enseignement lui semblait louche, il se levait

contre quiconque se montrait pour les ténèbres et pour la tyrannie. En

lui brûlait le foyer sacré de la belle folie des vingt ans, lorsque

toutes les espérances sont des réalités, et que demain apparaît comme

le sûr triomphe de la Cité parfaite.

Et, si l'on remontait plus haut, dans cette histoire des passions

nobles, qui ont soulevé la jeunesse des Écoles, toujours on la verrait

s'indigner sous l'injustice, frémir et se lever pour les humbles, les

abandonnés, les persécutés, contre les féroces et les puissants. Elle a

manifesté en faveur des peuples opprimés, elle a été pour la Pologne,

pour la Grèce, elle a pris la défense de tous ceux qui souffraient,

qui agonisaient sous la brutalité d'une foule ou d'un despote. Quand

on disait que le Quartier Latin s'embrasait, on pouvait être certain

qu'il y avait derrière quelque flambée de juvénile justice, insoucieuse

des ménagements, faisant d'enthousiasme une œuvre du cœur. Et quelle

spontanéité alors, quel fleuve débordé coulant par les rues!

Je sais bien qu'aujourd'hui encore le prétexte est la patrie menacée,

la France livrée à l'ennemi vainqueur, par une bande de traîtres.

Seulement, je le demande, où trouvera-t-on la claire intuition des

choses, la sensation instinctive de ce qui est vrai, de ce qui est

juste, si ce n'est dans ces âmes neuves, dans ces jeunes gens qui

naissent à la vie publique, dont rien encore ne devrait obscurcir

la raison droite et bonne? Que les hommes politiques, gâtés par

des années d'intrigues, que les journalistes, déséquilibrés par

toutes les compromissions du métier, puissent accepter les plus

impudents mensonges, se boucher les yeux à d'aveuglantes clartés,

cela s'explique, se comprend. Mais elle, la jeunesse, elle est donc

bien gangrenée déjà, pour que sa pureté, sa candeur naturelle, ne se

reconnaisse pas d'un coup au milieu des inacceptables erreurs, et

n'aille pas tout droit à ce qui est évident, à ce qui est limpide,

d'une lumière honnête de plein jour!

Il n'est pas d'histoire plus simple. Un officier a été condamné,

et personne ne songe à suspecter la bonne foi des juges. Ils l'ont

frappé selon leur conscience, sur des preuves qu'ils ont crues

certaines. Puis, un jour, il arrive qu'un homme, que plusieurs hommes

ont des doutes, finissent par être convaincus qu'une des preuves, la

plus importante, la seule du moins sur laquelle les juges se sont

publiquement appuyés, a été faussement attribuée au condamné, que

cette pièce est à n'en pas douter de la main d'un autre. Et ils le

disent, et cet autre est dénoncé par le frère du prisonnier, dont le

strict devoir était de le faire; et voilà, forcément, qu'un nouveau

procès commence, devant amener la révision du premier procès, s'il y

a condamnation. Est-ce que tout cela n'est pas parfaitement clair,

juste et raisonnable? Où y a-t-il, là dedans, une machination, un noir

complot pour sauver un traître? Le traître, on ne le nie pas, on veut

seulement que ce soit un coupable et non un innocent qui expie le

crime. Vous l'aurez toujours, votre traître, et il ne s'agit que de

vous en donner un authentique.

Un peu de bon sens ne devrait-il pas suffire? A quel mobile obéiraient

donc les hommes qui poursuivent la révision du procès Dreyfus? Écartez

l'imbécile antisémitisme, dont la monomanie féroce voit là un complot

juif, l'or juif s'efforçant de remplacer un juif par un chrétien, dans

la geôle infâme. Cela ne tient pas debout, les invraisemblances et les

impossibilités croulent les unes sur les autres, tout l'or de la terre

n'achèterait pas certaines consciences. Et il faut bien en arriver à

la réalité, qui est l'expansion naturelle, lente, invincible de toute

erreur judiciaire. L'histoire est là. Une erreur judiciaire est une

force en marche: des hommes de conscience sont conquis, sont hantés,

se dévouent de plus en plus obstinément, risquent leur fortune et

leur vie, jusqu'à ce que justice soit faite. Et il n'y a pas d'autre

explication possible à ce qui se passe aujourd'hui, le reste n'est

qu'abominables passions politiques et religieuses, que torrent débordé

de calomnies et d'injures.

Mais quelle excuse aurait la jeunesse, si les idées d'humanité et de

justice se trouvaient obscurcies un instant en elle! Dans la séance du

4 décembre, une Chambre française s'est couverte de honte, en votant

un ordre du jour «flétrissant les meneurs de la campagne odieuse qui

trouble la conscience publique». Je le dis hautement, pour l'avenir

qui me lira, j'espère, un tel vote est indigne de notre généreux pays,

et il restera comme une tache ineffaçable. «Les meneurs», ce sont

les hommes de conscience et de bravoure, qui, certains d'une erreur

judiciaire, l'ont dénoncée, pour que réparation fût faite, dans la

conviction patriotique qu'une grande nation, où un innocent agoniserait

parmi les tortures, serait une nation condamnée. «La campagne odieuse»,

c'est le cri de vérité, le cri de justice que ces hommes poussent,

c'est l'obstination qu'ils mettent à vouloir que la France reste,

devant les peuples qui la regardent, la France humaine, la France qui

a fait la liberté et qui fera la justice. Et, vous le voyez bien, la

Chambre a sûrement commis un crime, puisque voilà qu'elle a pourri

jusqu'à la jeunesse de nos Écoles, et que voilà celle-ci trompée,

égarée, lâchée au travers de nos rues, manifestant, ce qui ne s'était

jamais vu encore, contre tout ce qu'il y a de plus fier, de plus brave,

de plus divin dans l'âme humaine!

* * * * *

Après la séance du Sénat, le 7, on a parlé d'écroulement pour M.

Scheurer-Kestner. Ah! oui, quel écroulement, dans son cœur, dans

son âme! Je m'imagine son angoisse, son tourment, lorsqu'il voit

s'effondrer autour de lui tout ce qu'il a aimé de notre République,

tout ce qu'il a aidé à conquérir pour elle, dans le bon combat de sa

vie, la liberté d'abord, puis les mâles vertus de la loyauté, de la

franchise et du courage civique.

Il est un des derniers de sa forte génération. Sous l'Empire, il a su

ce que c'était qu'un peuple soumis à l'autorité d'un seul, se dévorant

de fièvre et d'impatience, la bouche brutalement bâillonnée, devant les

dénis de justice. Il a vu nos défaites, le cœur saignant, il en a su

les causes, toutes dues à l'aveuglement, à l'imbécillité despotiques.

Plus tard, il a été de ceux qui ont travaillé le plus sagement, le plus

ardemment, à relever le pays de ses décombres, à lui rendre son rang en

Europe. Il date des temps héroïques de notre France républicaine, et je

m'imagine qu'il pouvait croire avoir fait une œuvre bonne et solide,

le despotisme chassé à jamais, la liberté conquise, j'entends surtout

cette liberté humaine qui permet à chaque conscience d'affirmer son

devoir, au milieu de la tolérance des autres opinions.

Ah bien, oui! Tout a pu être conquis, mais tout est par terre une fois

encore. Il n'a autour de lui, en lui, que des ruines. Avoir été en

proie au besoin de vérité, est un crime. Avoir voulu la justice, est

un crime. L'affreux despotisme est revenu, le plus dur des bâillons

est de nouveau sur les bouches. Ce n'est pas la botte d'un César qui

écrase la conscience publique, c'est toute une Chambre qui flétrit

ceux que la passion du juste embrase. Défense de parler! les poings

écrasent les lèvres de ceux qui ont la vérité à défendre, on ameute les

foules pour qu'elles réduisent les isolés au silence. Jamais une si

monstrueuse oppression n'a été organisée, utilisée contre la discussion

libre. Et la honteuse terreur règne, les plus braves deviennent lâches,

personne n'ose plus dire ce qu'il pense, dans la peur d'être dénoncé

comme vendu et traître. Les quelques journaux restés honnêtes sont à

plat ventre devant leurs lecteurs, qu'on a fini par affoler avec de

sottes histoires. Et aucun peuple, je crois, n'a traversé une heure

plus trouble, plus boueuse, plus angoissante pour sa raison et pour sa

dignité.

Alors, c'est vrai, tout le loyal et grand passé a dû s'écrouler chez

M. Scheurer-Kestner. S'il croit encore à la bonté et à l'équité

des hommes, c'est qu'il est d'un solide optimisme. On l'a traîné

quotidiennement dans la boue, depuis trois semaines, pour avoir

compromis l'honneur et la joie de sa vieillesse, à vouloir être juste.

Il n'est point de plus douloureuse détresse, chez l'honnête homme, que

de souffrir le martyre de son honnêteté. On assassine chez cet homme la

foi en demain, on empoisonne son espoir; et, s'il meurt, il dit: «C'est

fini, il n'y a plus rien, tout ce que j'ai fait de bon s'en va avec

moi, la vertu n'est qu'un mot, le monde est noir et vide!»

Et, pour souffleter le patriotisme, on est allé choisir cet homme, qui

est, dans nos Assemblées, le dernier représentant de l'Alsace-Lorraine!

Lui, un vendu, un traître, un insulteur de l'armée, lorsque son nom

aurait dû suffire pour rassurer les inquiétudes les plus ombrageuses!

Sans doute, il avait eu la naïveté de croire que sa qualité d'Alsacien,

son renom de patriote ardent seraient la garantie même de sa bonne

foi, dans son rôle délicat de justicier. S'il s'occupait de cette

affaire, n'était-ce pas dire que la conclusion prompte lui en semblait

nécessaire à l'honneur de l'armée, à l'honneur de la patrie? Laissez-la

traîner des semaines encore, tâchez d'étouffer la vérité, de vous

refuser à la justice, et vous verrez bien si vous ne nous avez pas

donnés en risée à toute l'Europe, si vous n'avez pas mis la France au

dernier rang des nations!

Non, non! les stupides passions politiques et religieuses ne veulent

rien entendre, et la jeunesse de nos Écoles donne au monde ce spectacle

d'aller huer M. Scheurer-Kestner, le traître, le vendu, qui insulte

l'armée et qui compromet la patrie!

* * * * *

Je sais bien que les quelques jeunes gens qui manifestent ne sont pas

toute la jeunesse, et qu'une centaine de tapageurs, dans la rue, font

plus de bruit que dix mille travailleurs, studieusement enfermés chez

eux. Mais les cent tapageurs ne sont-ils pas déjà de trop, et quel

symptôme affligeant qu'un pareil mouvement, si restreint qu'il soit,

puisse à cette heure se produire au Quartier Latin!

Des jeunes gens antisémites, ça existe donc, cela?

Il y a donc des cerveaux neufs, des âmes neuves, que cet imbécile

poison a déjà déséquilibrés? Quelle tristesse, quelle inquiétude pour

le vingtième siècle qui va s'ouvrir! Cent ans après la Déclaration

des droits de l'homme, cent ans après l'acte suprême de tolérance et

d'émancipation, on en revient aux guerres de religion, au plus odieux

et au plus sot des fanatismes! Et encore cela se comprend chez certains

hommes qui jouent leur rôle, qui ont une attitude à garder et une

ambition vorace à satisfaire. Mais, chez des jeunes gens, chez ceux qui

naissent et qui poussent pour cet épanouissement de tous les droits

et de toutes les libertés, dont nous avons rêvé que resplendirait le

prochain siècle! Ils sont les ouvriers attendus, et voilà déjà qu'ils

se déclarent antisémites, c'est-à-dire qu'ils commenceront le siècle

en massacrant tous les juifs, parce que ce sont des concitoyens d'une

autre race et d'une autre foi! Une belle entrée en jouissance, pour la

Cité de nos rêves, la Cité d'égalité et de fraternité! Si la jeunesse

en était vraiment là, ce serait à sangloter, à nier tout espoir et tout

bonheur humain.

O jeunesse, jeunesse! je t'en supplie, songe à la grande besogne qui

t'attend. Tu es l'ouvrière future, tu vas jeter les assises de ce

siècle prochain, qui, nous en avons la foi profonde, résoudra les

problèmes de vérité et d'équité, posés par le siècle finissant. Nous,

les vieux, les aînés, nous te laissons le formidable amas de notre

enquête, beaucoup de contradictions et d'obscurités peut-être, mais à

coup sûr l'effort le plus passionné que jamais siècle ait fait vers

la lumière, les documents les plus honnêtes et les plus solides,

les fondements mêmes de ce vaste édifice de la science que tu dois

continuer à bâtir pour ton honneur et pour ton bonheur. Et nous ne

te demandons que d'être encore plus généreuse, plus libre d'esprit,

de nous dépasser par ton amour de la vie normalement vécue, par ton

effort mis entier dans le travail, cette fécondité des hommes et de

la terre qui saura bien faire enfin pousser la débordante moisson de

joie, sous l'éclatant soleil. Et nous te céderons fraternellement la

place, heureux de disparaître et de nous reposer de notre part de tâche

accomplie, dans le bon sommeil de la mort, si nous savons que tu nous

continues et que tu réalises nos rêves.

Jeunesse, jeunesse! souviens-toi des souffrances que tes pères ont

endurées, des terribles batailles où ils ont dû vaincre, pour conquérir

la liberté dont tu jouis à cette heure. Si tu te sens indépendante,

si tu peux aller et venir à ton gré, dire dans la presse ce que tu

penses, avoir une opinion et l'exprimer publiquement, c'est que tes

pères ont donné de leur intelligence et de leur sang. Tu n'es pas née

sous la tyrannie, tu ignores ce que c'est que de se réveiller chaque

matin avec la botte d'un maître sur la poitrine, tu ne t'es pas battue

pour échapper au sabre du dictateur, aux poids faux du mauvais juge.

Remercie tes pères, et ne commets pas le crime d'acclamer le mensonge,

de faire campagne avec la force brutale, l'intolérance des fanatiques

et la voracité des ambitieux. La dictature est au bout.

Jeunesse, jeunesse! sois toujours avec la justice. Si l'idée de justice

s'obscurcissait en toi, tu irais à tous les périls. Et je ne te parle

pas de la justice de nos Codes, qui n'est que la garantie des liens

sociaux. Certes, il faut la respecter, mais il est une notion plus

haute, la justice, celle qui pose en principe que tout jugement des

hommes est faillible et qui admet l'innocence possible d'un condamné,

sans croire insulter les juges. N'est-ce donc pas là une aventure qui

doive soulever ton enflammée passion du droit? Qui se lèvera pour

exiger que justice soit faite, si ce n'est toi qui n'es pas dans

nos luttes d'intérêts et de personnes, qui n'es encore engagée ni

compromise dans aucune affaire louche, qui peux parler haut, en toute

pureté et en toute bonne foi?

Jeunesse, jeunesse! sois humaine, sois généreuse. Si même nous nous

trompons, sois avec nous, lorsque nous disons qu'un innocent subit une

peine effroyable, et que notre cœur révolté s'en brise d'angoisse. Que

l'on admette un seul instant l'erreur possible, en face d'un châtiment

à ce point démesuré, et la poitrine se serre, les larmes coulent des

yeux. Certes, les gardes-chiourme restent insensibles, mais toi, toi,

qui pleures encore, qui dois être acquise à toutes les misères, à

toutes les pitiés! Comment ne fais-tu pas ce rêve chevaleresque, s'il

est quelque part un martyr succombant sous la haine, de défendre sa

cause et de le délivrer? Qui donc, si ce n'est toi, tentera, la sublime

aventure, se lancera dans une cause dangereuse et superbe, tiendra

tête à un peuple, au nom de l'idéale justice? Et n'es-tu pas honteuse,

enfin, que ce soient des aînés, des vieux, qui se passionnent, qui

fassent aujourd'hui ta besogne de généreuse folie?

* * * * *

Où allez-vous, jeunes gens, où allez-vous, étudiants, qui battez les

rues, manifestant, jetant au milieu de nos discordes la bravoure et

l'espoir de vos vingt ans?

--Nous allons à l'humanité, à la vérité, à la justice!

La vérité en marche: L'affaire Dreyfus · 第 38 / 72 题