M. SCHEURER-KESTNER

Quel drame poignant, et quels personnages superbes! Devant ces

documents, d'une beauté si tragique, que la vie nous apporte, mon cœur

de romancier bondit d'une admiration passionnée. Je ne connais rien

d'une psychologie plus haute.

Mon intention n'est pas de parler de l'affaire. Si des circonstances

m'ont permis de l'étudier et de me faire une opinion formelle, je

n'oublie pas qu'une enquête est ouverte, que la justice est saisie

et que la simple honnêteté est d'attendre, sans ajouter à l'amas

d'abominables commérages dont on obstrue une affaire si claire et si

simple.

Mais les personnages, dès aujourd'hui, m'appartiennent, à moi qui ne

suis qu'un passant, dont les yeux sont ouverts sur la vie. Et, si le

condamné d'il y a trois ans, si l'accusé d'aujourd'hui me restent

sacrés, tant que la justice n'aura pas fait son œuvre, le troisième

grand personnage du drame, l'accusateur, ne saurait avoir à souffrir

qu'on parle honnêtement et bravement de lui.

Ceci est ce que j'ai vu de M. Scheurer-Kestner, ce que je pense et ce

que j'affirme. Peut-être un jour, si les circonstances le permettent,

parlerai-je des deux autres.

* * * * *

Une vie de cristal, la plus nette, la plus droite. Pas une tare, pas

la moindre défaillance. Une même opinion, constamment suivie, sans

ambition militante, aboutissant à une haute situation politique, due à

l'unique sympathie respectueuse de ses pairs.

Et pas un rêveur, pas un utopiste. Un industriel, qui a vécu enfermé

dans son laboratoire, tout à des recherches spéciales, sans compter le

souci quotidien d'une grande maison de commerce à gouverner.

Et, j'ajoute, une haute situation de fortune. Toutes les richesses,

tous les honneurs, tous les bonheurs, le couronnement d'une belle

vie, donnée entière au travail et à la loyauté. Plus un seul désir à

formuler, que celui de finir dignement, dans cette joie et dans ce bon

renom.

Voilà donc l'homme. Tous le connaissent, personne ne saurait me

démentir. Et voilà l'homme chez lequel va se jouer le plus tragique,

le plus passionnant des drames. Un jour, un doute tombe dans son

esprit, car ce doute est dans l'air et il a déjà troublé plus d'une

conscience. Un conseil de guerre a condamné, pour crime de trahison, un

capitaine, qui peut-être est innocent. Le châtiment a été effroyable,

la dégradation publique, l'internement au loin, toute l'exécration

d'un peuple s'acharnant, achevant le misérable à terre. Et, s'il était

innocent, grand Dieu! quel frisson d'immense pitié! quelle horreur

froide, à la pensée qu'il n'y aurait pas de réparation possible!

Le doute est né dans l'esprit de M. Scheurer-Kestner. Dès lors, comme

il l'a expliqué lui-même, le tourment commence, la hantise renaît, au

hasard de ce qu'il apprend. C'est une intelligence solide et logique

qui peu à peu va être conquise par l'insatiable besoin de la vérité.

Rien n'est plus haut, rien n'est plus noble, et ce qui s'est passé chez

cet homme est un extraordinaire spectacle, qui m'enthousiasme, moi dont

le métier est de me pencher sur les consciences. Le débat de la vérité

pour la justice, il n'est pas de lutte plus héroïque.

J'abrège, M. Scheurer-Kestner tient enfin une certitude. La vérité lui

est connue, il va faire de la justice. C'est la minute redoutable. Pour

un esprit comme le sien, je m'imagine quelle a dû être cette minute

d'angoisse. Il n'ignorait rien des tempêtes qu'il devait soulever, mais

la vérité et la justice sont souveraines, car elles seules assurent la

grandeur des nations. Il peut se faire que des intérêts politiques les

obscurcissent un moment, tout peuple qui ne baserait pas sur elles son

unique raison d'être, serait aujourd'hui un peuple condamné.

* * * * *

Apporter la vérité, c'est bien; mais on peut avoir l'ambition de s'en

faire gloire. Certains la vendent, d'autres veulent au moins en tirer

le profit de l'avoir dite.

Le projet de M. Scheurer-Kestner était, tout en faisant son œuvre,

de disparaître. Il avait résolu de dire au gouvernement: «Voici ce

qui est. Prenez l'affaire en main, ayez de vous-même le mérite d'être

juste, en réparant une erreur. Au bout de toute justice, il y a un

triomphe.» Des circonstances, dont je ne veux point parler, firent

qu'on ne l'écouta pas.

A partir de ce moment, il connut le calvaire qu'il monte depuis des

semaines. Le bruit s'était répandu qu'il avait la vérité en main, et

un homme qui détient la vérité, sans la crier sur les toits, peut-il

être autre chose qu'un ennemi public? Stoïquement d'abord, pendant

quinze interminables jours, il fut fidèle à la parole qu'il avait

donnée de se taire, dans l'espoir toujours qu'il n'en serait pas réduit

à prendre le rôle de ceux-là seuls qui auraient dû agir. Et l'on sait

quelle marée d'invectives et de menaces s'est ruée vers lui pendant

ces quinze jours, tout un flot d'immondes accusations, sous lequel il

est resté impassible, le front haut. Pourquoi se taisait-il? Pourquoi

n'ouvrait-il pas son dossier à tout venant? Pourquoi ne faisait-il pas

comme les autres, qui emplissaient les journaux de leurs confidences?

Ah! qu'il a été grand et sage! S'il se taisait, en dehors même de la

promesse qu'il avait faite, c'était justement qu'il avait charge de

vérité. Cette pauvre vérité, nue et frissonnante, huée par tous, que

tous semblaient avoir intérêt à étrangler, il ne songeait qu'à la

protéger contre tant de passions et de colères. Il s'était juré qu'on

ne l'escamoterait pas, et il entendait choisir son heure et ses moyens,

pour lui assurer le triomphe. Quoi de plus naturel, quoi de plus

louable? Je ne sais rien de plus souverainement beau que le silence de

M. Scheurer-Kestner, depuis les trois semaines où tout un peuple affolé

le suspecte et l'injurie. Dressez donc cette figure-là, romanciers!

vous aurez un héros!

Les plus doux ont émis des doutes sur son état de santé cérébrale.

N'était-il pas un vieillard affaibli, tombé à l'enfance sénile, un de

ces esprits que le gâtisme commençant livre à toute crédulité? Les

autres, les fous et les bandits, l'ont tout bonnement accusé d'avoir

touché «la forte somme». C'est bien simple, les juifs ont donné un

million pour acheter cette inconscience. Et il ne s'est pas élevé un

rire immense pour répondre à cette stupidité!

M. Scheurer-Kestner est là, avec sa vie de cristal. Placez donc en face

de lui les autres, ceux qui l'accusent et l'insultent. Et jugez. Il

faut choisir entre ceux-ci et celui-là. Trouvez donc la raison qui le

ferait agir, en dehors de son besoin si noble de vérité et de justice.

Abreuvé d'injures, l'âme déchirée, sentant trembler sous lui sa haute

situation, prêt à tout sacrifier pour mener à bien son héroïque tâche,

il se tait, il attend. Et cela est d'une extraordinaire grandeur.

* * * * *

Je l'ai dit, l'affaire en elle-même, je ne veux pas m'en occuper.

Pourtant, il faut que je le répète: elle est la plus simple, la plus

claire du monde, quand on veut bien la prendre pour ce qu'elle est.

Une erreur judiciaire, la chose est d'une éventualité déplorable, mais

toujours possible. Des magistrats se trompent, des militaires peuvent

se tromper. En quoi l'honneur de l'armée est-il engagé là dedans?

L'unique beau rôle, s'il y a eu une erreur commise, est de la réparer;

et la faute ne commencerait que le jour où l'on s'entêterait à ne pas

vouloir s'être trompé, même devant des preuves décisives. Au fond, il

n'y a pas d'autre difficulté. Tout ira bien, lorsqu'on sera décidé à

reconnaître qu'on a pu commettre une erreur et qu'on a hésité ensuite

devant l'ennui d'en convenir. Ceux qui savent me comprendront.

Quant aux complications diplomatiques à craindre, c'est un épouvantail

pour les badauds. Aucune puissance voisine n'a rien à voir dans

l'affaire, c'est ce qu'il faut déclarer hautement. On ne se trouve que

devant une opinion publique exaspérée, surmenée par la plus odieuse

des campagnes. La presse est une force nécessaire; je crois en somme

qu'elle fait plus de bien que de mal. Mais certains journaux n'en sont

pas moins les coupables, affolant les uns, terrorisant les autres,

vivant de scandales pour tripler leur vente. L'imbécile antisémitisme

a soufflé cette démence. La délation est partout, les plus purs et

les plus braves n'osent faire leur devoir, dans la crainte d'être

éclaboussés.

Et l'on en est arrivé à cet horrible gâchis, où tous les sentiments

sont faussés, où l'on ne peut vouloir la justice sans être traité de

gâteux ou de vendu. Les mensonges s'étalent, les plus sottes histoires

sont reproduites gravement par les journaux sérieux, la nation entière

semble frappée de folie, lorsqu'un peu de bon sens remettrait tout de

suite les choses en place. Ah! que cela sera simple, je le dis encore,

le jour où ceux qui sont les maîtres oseront, malgré la foule ameutée,

être de braves gens!

J'imagine que, dans le hautain silence de M. Scheurer-Kestner, il y a

eu aussi le désir d'attendre que chacun fit son examen de conscience,

avant d'agir. Lorsqu'il a parlé de son devoir qui, même sur les ruines

de sa haute situation, de sa fortune et de son bonheur, lui commandait

de faire la vérité, dès qu'il l'a connue, il a eu ce mot admirable: «Je

n'aurais pas pu vivre.» Eh bien! c'est ce que doivent se dire tous les

honnêtes gens mêlés à cette affaire: ils ne pourront plus vivre, s'ils

ne font pas justice.

* * * * *

Et, si des raisons politiques voulaient que la justice fût retardée,

ce serait une faute nouvelle qui ne ferait que reculer l'inévitable

dénouement, en l'aggravant encore.

La vérité est en marche, et rien ne l'arrêtera.

La vérité en marche: L'affaire Dreyfus · 第 32 / 72 题