L'évolution des Apiens, ou tout au moins des Apites, étant admise,
puisqu'elle est plus vraisemblable que leur fixité, quelle est donc la
direction constante et générale de cette évolution? Elle paraît suivre
la même courbe que la nôtre. Elle tend visiblement à amoindrir l'effort,
l'insécurité, la misère, à augmenter le bien-être, les chances
favorables et l'autorité de l'espèce. A cette fin, elle n'hésite pas à
sacrifier l'individu, en compensant par la force et le bonheur communs
l'indépendance, d'ailleurs illusoire et malheureuse, de la solitude. On
dirait que la nature estime, comme Périclès dans Thucydide, que les
individus, alors même qu'ils y souffrent, sont plus heureux au sein
d'une ville dont l'ensemble prospère, que si l'individu prospère et
l'Etat dépérit. Elle protège l'esclave laborieux dans la cité
puissante, et abandonne aux ennemis sans forme et sans nom, qui
habitent toutes les minutes du temps, tous les mouvements de l'univers,
toutes les anfractuosités de l'espace, le passant sans devoirs dans
l'association précaire. Ce n'est pas le moment de discuter cette pensée
de la nature, ni de se demander s'il convient que l'homme la suive, mais
il est certain que partout où la masse infinie nous permet de saisir
l'apparence d'une idée, l'apparence prend ce chemin dont on ne connaît
pas le terme. Pour ce qui nous regarde, il suffira de constater le soin
avec lequel la nature s'attache à conserver et à fixer dans la race qui
évolue, tout ce qui a été conquis sur l'inertie hostile de la matière.
Elle marque un point à chaque effort heureux, et met en travers du recul
qui serait inévitable après l'effort, on ne sait quelles lois spéciales
et bienveillantes. Ce progrès, qu'il serait difficile de nier dans les
espèces les plus intelligentes, n'a peut-être d'autre but que son
mouvement même et ignore où il va. En tout cas, dans un monde où rien,
sinon quelques faits de ce genre, n'indique une volonté précise, il est
assez significatif de voir certains êtres s'élever ainsi graduellement
et continûment, depuis le jour où nous avons ouvert les yeux; et quand
les abeilles ne nous auraient révélé autre chose que cette mystérieuse
spirale de lueurs dans la nuit toute-puissante, c'en serait assez pour
ne pas regretter le temps consacré à l'étude de leurs petits gestes et
de leurs humbles habitudes, si éloignées et pourtant si proches de nos
grandes passions et de nos destins orgueilleux.