«Approchons. Saisissez-vous le chant qui répondait si bien au feuillage
des grands arbres? Il est formé de gros mots et d'injures; et quand le
rire éclate c'est qu'un homme, qu'une femme lance une ordure ou qu'on se
moque du plus faible, du bossu qui ne peut soulever son fardeau, du
boiteux qu'on renverse, de l'idiot qu'on houspille.
«Je les observe depuis bien des années. Nous sommes en Normandie, la
terre est grasse et facile. Il y a autour de cette meule un peu plus de
bien-être que n'en suppose ailleurs une scène de ce genre. Par
conséquent, la plupart des hommes sont alcooliques, beaucoup de femmes
le sont aussi. Un autre poison que je n'ai pas besoin de nommer, corrode
encore la race. On lui doit, ainsi qu'à l'alcool, ces enfants que vous
voyez là. Ce nabot, ce scrofuleux, ce cagneux, ce bec-de-lièvre et cet
hydrocéphale. Tous, hommes et femmes, jeunes et vieux, ont les vices
ordinaires du paysan. Ils sont brutaux, hypocrites, menteurs, rapaces,
médisants, méfiants, envieux, tournés aux petits profits illicites, aux
interprétations basses, à l'adulation du plus fort. La nécessité les
rassemble et les contraint de s'entr'aider, mais le vœu secret de
tous est de s'entre-nuire dès qu'ils peuvent le faire sans danger. Le
malheur d'autrui est le seul plaisir sérieux du village. Une grande
infortune y est l'objet, longuement caressé, de délectations sournoises.
Ils s'épient, se jalousent, se méprisent, se détestent. Tant qu'ils sont
pauvres, ils nourrissent contre la dureté et l'avarice de leurs maîtres
une haine recuite et renfermée, et, s'ils ont à leur tour des valets,
ils profitent de l'expérience de la servitude pour surpasser la dureté
et l'avarice dont ils ont souffert.
«Je pourrais vous faire le détail des mesquineries, des fourberies, des
tyrannies, des injustices, des rancunes qui animent ce travail baigné
d'espace et de paix. Ne croyez pas que la vue de ce ciel admirable, de
la mer qui étale derrière l'église un autre ciel plus sensible qui coule
sur la terre comme un grand miroir de conscience et de sagesse, ne
croyez pas que cela les étende ou les élève. Ils ne l'ont jamais
regardé. Rien ne remue et ne mène leurs pensées, sinon trois ou quatre
craintes circonscrites: crainte de la faim, crainte de la force, de
l'opinion et de la loi, et à l'heure de la mort, la terreur de l'enfer.
Pour montrer ce qu'ils sont, il faudrait les prendre un à un. Tenez, ce
grand à gauche qui a l'air jovial et lance de si belles gerbes. L'été
dernier, ses amis lui cassèrent le bras droit dans une rixe d'auberge.
J'ai réduit la fracture qui était mauvaise et compliquée. Je l'ai soigné
longtemps, je lui ai donné de quoi vivre en attendant qu'il pût se
remettre au travail. Il venait chez moi tous les jours. Il en a profité
pour répandre au village qu'il m'avait surpris dans les bras de ma
belle-sœur et que ma mère s'enivrait. Il n'est pas méchant, il ne
m'en veut pas; au contraire, remarquez, son visage s'éclaire d'un bon
sourire sincère en me voyant. Ce n'était pas la haine sociale qui le
poussait. Le paysan ne hait pas le riche; il respecte trop la richesse.
Mais je pense que mon bon porte-fourche ne comprenait point pourquoi je
le soignais sans en tirer profit. Il soupçonne quelque manigance et
n'entend pas être dupe. Plus d'un, plus riche ou plus pauvre, avait fait
de même avant lui, ou pis. Il ne croyait pas mentir en répandant ses
inventions, il obéissait à un ordre confus de la moralité environnante.
Il répondait sans le savoir, et pour ainsi dire malgré lui, au désir
tout-puissant de la malveillance générale.... Mais pourquoi achever un
tableau connu de tous ceux qui ont vécu quelques années à la campagne.
Voilà la seconde apparence que la plupart appellent la vérité. C'est la
vérité de la vie nécessaire. Il est certain qu'elle repose sur les faits
les plus précis, sur les seuls que tout homme puisse observer et
éprouver.