La plupart des êtres ont le sentiment confus qu'un hasard très précaire,
une sorte de membrane transparente, sépare la mort de l'amour, et que
l'idée profonde de la nature veut que l'on meure dans le moment où l'on
transmet la vie. C'est probablement cette crainte héréditaire qui donne
tant d'importance à l'amour. Ici du moins se réalise dans sa simplicité
primitive cette idée dont le souvenir plane encore sur le baiser des
hommes. Aussitôt l'union accomplie, le ventre du mâle s'entr'ouvre,
l'organe se détache, entraînant la masse des entrailles, les ailes se
détendent et, foudroyé par l'éclair nuptial, le corps vidé tournoie et
tombe dans l'abîme.
La même pensée qui tantôt, dans la parthénogenèse, sacrifiait l'avenir
de la ruche à la multiplication insolite des mâles, sacrifie ici le mâle
à l'avenir de la ruche.
Elle étonne toujours cette pensée; plus on l'interroge, plus les
certitudes diminuent, et Darwin par exemple, pour citer celui qui de
tous les hommes l'a le plus passionnément et le plus méthodiquement
étudiée, Darwin sans trop se l'avouer, perd contenance à chaque pas et
rebrousse chemin devant l'inattendu et l'inconciliable. Voyez-le, si
vous voulez assister au spectacle noblement humiliant du génie humain
aux prises avec la puissance infinie, voyez-le qui essaie de démêler les
lois bizarres, incroyablement mystérieuses et incohérentes de la
stérilité et de la fécondité des hybrides, ou celles de la variabilité
des caractères spécifiques et génériques. A peine a-t-il formulé un
principe que des exceptions sans nombre l'assaillent, et bientôt le
principe accablé est heureux de trouver asile dans un coin et de
garder, à titre d'exception, un reste d'existence.
C'est que dans l'hybridité, dans la variabilité (notamment dans les
variations simultanées, appelées corrélation de croissance), dans
l'instinct, dans les procédés de la concurrence vitale, dans la
sélection, dans la succession géologique et dans la distribution
géographique des êtres organisés, dans les affinités mutuelles, comme
partout ailleurs, la pensée de la nature est tatillonne et négligente,
économe et gâcheuse, prévoyante et inattentive, inconstante et
inébranlable, agitée et immobile, une et innombrable, grandiose et
mesquine dans le même moment et le même phénomène. Alors qu'elle avait
devant elle le champs immense et vierge de la simplicité, elle le peuple
de petites erreurs, de petites lois contradictoires, de petits problèmes
difficiles qui s'égarent dans l'existence comme des troupeaux aveugles.
Il est vrai que tout cela se passe dans notre œil qui ne reflète
qu'une réalité appropriée à notre taille et à nos besoins, et que rien
ne nous autorise à croire que ta nature perde de vue ses causes et ses
résultats égarés.
En tout cas, il est rare qu'elle leur permette d'aller trop loin, de
s'approcher de régions illogiques ou dangereuses. Elle dispose de deux
forces qui ont toujours raison, et quand les phénomènes dépassent
certaines bornes, elle fait signe à la vie ou à la mort qui viennent
rétablir l'ordre et retracer la route avec indifférence.
V
Elle nous échappe de toutes parts, elle méconnaît la plupart de nos
règles, et brise toutes nos mesures.--A notre droite, elle est bien
au-dessous de notre pensée, mais voilà qu'à notre gauche, elle la domine
brusquement comme une montagne. A tout moment, il semble qu'elle se
trompe, aussi bien dans le monde de ses premières expériences que dans
celui des dernières, je veux dire dans le monde de l'homme. Elle y
sanctionne l'instinct de la masse obscure, l'injustice inconsciente du
nombre, la défaite de l'intelligence et de la vertu, la morale sans
hauteur qui guide le grand flot de l'espèce et qui est manifestement
inférieure à la morale que peut concevoir et souhaiter l'esprit qui
s'ajoute au petit flot plus clair qui remonte le fleuve. Pourtant,
est-ce à tort que ce même esprit se demande aujourd'hui si son devoir
n'est pas de chercher toute vérité, par conséquent les vérités morales
aussi bien que les autres, dans ce chaos plutôt qu'en lui-même, où elles
paraissent relativement si claires et si précises?
Il ne songe pas à renier la raison et la vertu de son idéal consacré par
tant de héros et de sages, mais parfois il se dit que peut-être cet
idéal s'est formé trop à part de la masse énorme dont il prétend à
représenter la beauté diffuse. A bon droit, il a pu craindre jusqu'ici
qu'en adaptant sa morale à celle de la nature, il n'eût anéanti ce qui
lui paraît être le chef-d'œuvre de cette nature même. Mais à présent
qu'il connaît un peu mieux celle-ci, et que quelques réponses encore
obscures, mais d'une ampleur imprévue, lui ont fait entrevoir un plan et
une intelligence plus vastes que tout ce qu'il pouvait imaginer en se
renfermant en lui-même, il a moins peur, il n'a plus aussi
impérieusement besoin de son refuge de vertu et de raison particulières.
Il juge que ce qui est si grand ne saurait enseigner à se diminuer. Il
voudrait savoir si le moment n'est pas venu de soumettre à un examen
plus judicieux ses principes, ses certitudes et ses rêves.
Je le répète, il ne songe pas à abandonner son idéal humain. Cela même
qui d'abord dissuade de cet idéal apprend à y revenir. La nature ne
saurait donner de mauvais conseils à un esprit à qui toute vérité, qui
n'est pas au moins aussi haute que la vérité de son propre désir, ne
paraît pas assez élevée pour être définitive et digne du grand plan
qu'il s'efforce d'embrasser. Rien ne change de place dans sa vie, sinon
pour monter avec lui, et longtemps encore il se dira qu'il monte quand
il se rapproche de l'ancienne image du bien. Mais dans sa pensée tout se
transforme avec une liberté plus grande, et il peut descendre impunément
dans sa contemplation passionnée, jusqu'à chérir autant que des vertus,
les contradictions les plus cruelles et les plus immorales de la vie,
car il a le pressentiment qu'une foule de vallées successives conduisent
au plateau qu'il espère. Cette contemplation et cet amour n'empêchent
pas qu'en cherchant la certitude, et alors même que ses recherches le
mènent à l'opposé de ce qu'il aime, il ne règle sa conduite sur la
vérité la plus humainement belle et se tienne au provisoire le plus
haut. Tout ce qui augmente la vertu bienfaisante entre immédiatement
dans sa vie; tout ce qui l'amoindrirait y demeure en suspens, comme ces
sels insolubles qui ne s'ébranleront qu'à l'heure de l'expérience
décisive. Il peut accepter une vérité inférieure, mais, pour agir selon
cette vérité, il attendra,--durant des siècles, s'il est
nécessaire,--qu'il aperçoive le rapport que cette vérité doit avoir à
des vérités assez infinies pour envelopper et surpasser toutes les
autres.
En un mot, il sépare l'ordre moral de l'ordre intellectuel, et n'admet
dans le premier que ce qui est plus grand et plus beau qu'autrefois. Et
s'il est blâmable de séparer ces deux ordres, comme on le fait trop
souvent dans la vie, pour agir moins bien qu'on ne pense; voir le pire
et suivre le meilleur, tendre son action au-dessus de son idée, est
toujours salutaire et raisonnable, car l'expérience humaine nous permet
d'espérer plus clairement de jour en jour, que la pensée la plus haute
que nous puissions atteindre sera longtemps encore au-dessous de la
mystérieuse vérité que nous cherchons. Au surplus, quand rien ne serait
vrai de tout ce qui précède, il lui resterait une raison simple et
naturelle pour ne pas encore abandonner son idéal humain. Plus il
accorde de force aux lois qui semblent proposer l'exemple de l'égoïsme;
de l'injustice et de la cruauté, plus, du même coup, il en apporte aux
autres qui conseillent la générosité, la pitié, la justice, car dès
l'instant qu'il commence d'égaliser et de proportionner plus
méthodiquement les parts qu'il fait à l'univers et à lui-même, il trouve
à ces dernières lois quelque chose d'aussi profondément naturel qu'aux
premières, puisqu'elles sont inscrites aussi profondément en lui que les
autres le sont dans tout ce qui l'entoure.