Ces mesures concernent la garde des jeunes reines encore ensevelies dans
leurs prisons de cire. Je suppose que les abeilles jugent plus sage ne
pas jeter un second essaim. Ici encore, deux partis sont possibles.
Permettront-elles à la première née des vierges royales, à celle que
nous avons vue éclore, de détruire ses sœurs ennemies, ou bien
attendront-elles qu'elle ait accompli la dangereuse cérémonie du «vol
nuptial» dont peut dépendre l'avenir de la nation? Souvent elles
autorisent le massacre immédiat; souvent aussi elles s'y opposent, mais
on comprend qu'il est difficile de démêler si c'est en prévision d'un
deuxième essaimage, ou des périls du «vol nuptial», car on a plus d'une
fois observé qu'après avoir décrété le deuxième essaimage, elles y
renonçaient brusquement, et détruisaient toute la descendance
prédestinée, soit que le temps fût devenu moins propice, soit pour toute
autre cause que nous ne pouvons pénétrer. Mais prenons qu'elles aient
jugé bon de renoncer à l'essaimage et d'accepter les risques du «vol
nuptial». Quand notre jeune reine, poussée par son désir, s'approche de
la région des grands berceaux, la garde s'ouvre à son passage. Elle, en
proie à sa jalousie furieuse, se précipite sur la première capsule
qu'elle rencontre, et des pattes, et des dents, s'évertue à déchirer la
cire. Elle y parvient, arrache violemment le cocon qui tapisse la
demeure, dénude la princesse endormie, et, si sa rivale est déjà
reconnaissable, elle se retourne, introduit son aiguillon dans le godet,
et frénétiquement le darde jusqu'à ce que la captive succombe sous les
coups de l'arme venimeuse. Alors elle s'apaise, satisfaite par la mort
qui met une borne mystérieuse à la haine de tous les êtres, rentre son
aiguillon, s'attaque à une autre capsule, l'ouvre, pour passer outre si
elle n'y trouve qu'une larve ou une nymphe imparfaite, et ne s'arrête
qu'au moment où haletante, exténuée, ses ongles et ses dents glissent
sans force sur les parois de cire.
Les abeilles autour d'elle, regardent sa colère sans y prendre part,
s'écartent pour lui laisser le champ libre; mais, à mesure qu'une
cellule est perforée et dévastée, elles accourent, en retirent et
jettent hors de la ruche le cadavre, la larve encore vivante ou la
nymphe violée, et se gorgent avidement de la précieuse bouillie royale
qui remplit le fond de l'alvéole. Puis, quand leur reine épuisée
abandonne sa fureur, elles achèvent elles-mêmes le massacre des
innocentes, et la race et les maisons souveraines disparaissent.
C'est, avec l'exécution des mâles, qui d'ailleurs est plus excusable,
l'heure affreuse de la ruche, la seule où les ouvrières permettent à la
discorde et à la mort d'envahir leurs demeures. Et, comme il arrive
souvent dans la nature, ce sont les privilégiées de l'amour qui attirent
sur elles les traits extraordinaires de la mort violente.
Parfois, mais le cas est rare, car les abeilles prennent des précautions
pour l'éviter, parfois deux reines éclosent simultanément. Alors, c'est
au sortir du berceau le combat immédiat et mortel dont Huber a le
premier signalé une particularité assez étrange: chaque fois que, dans
leurs passes, les deux vierges aux cuirasses de chitine se mettent dans
une position telle qu'en tirant leur aiguillon elles se perceraient
réciproquement,--comme dans les combats de l'_Iliade_ on dirait qu'un
dieu ou une déesse, qui est peut-être le dieu ou la déesse de la race,
s'interpose, et les deux guerrières, prises d'épouvantes qui
s'accordent, se séparent et se fuient, éperdues, pour se rejoindre peu
après, se fuir encore si le double désastre menace de nouveau l'avenir
de leur peuple, jusqu'à ce que l'une d'elles réussisse à surprendre sa
rivale imprudente ou maladroite, et à la tuer sans danger, car la loi de
l'espèce n'exige qu'un sacrifice.