XXIV

Et la reine abeille, à qui obéit-elle? A la nourriture qu'on lui donne;

car elle ne prend pas elle-même ses aliments; elle est nourrie comme un

enfant par les ouvrières mêmes que sa fécondité harasse. Et cette

nourriture à son tour, que lui mesurent les ouvrières, est proportionnée

à l'abondance des fleurs et au butin que rapportent les visiteuses des

calices.--Ici donc, comme partout en ce monde, une portion du cercle

plonge dans les ténèbres; ici donc, comme partout, c'est du dehors,

d'une puissance inconnue que vient l'ordre suprême, et les abeilles se

soumettent comme nous au maître anonyme de la roue qui tourne sur

elle-même en écrasant les volontés qui la font mouvoir.

Quelqu'un à qui je montrais dernièrement, dans une de mes ruches de

verre! le mouvement de cette roue aussi visible que la grande roue

d'une horloge, quelqu'un qui voyait à nu l'agitation innombrable des

rayons, le trémoussement perpétuel, énigmatique et fou des nourrices sur

la chambre à couvain, les passerelles et les échelles animées que

forment les cirières, les spirales envahissantes de la reine, l'activité

diverse et incessante de la foule, l'effort impitoyable et inutile, les

allées et venues accablées d'ardeur, le sommeil ignoré hormis dans des

berceaux que déjà guette le travail de demain, le repos même de la mort

éloigné d'un séjour qui n'admet ni malades ni tombeaux, quelqu'un qui

regardait ces choses, l'étonnement passé, ne tardait pas à détourner ses

yeux où se lisait je ne sais quel effroi attristé.

Il y a en effet dans la ruche, sous l'allégresse du premier abord, sous

les souvenirs éclatants des beaux jours qui l'emplissent et en font la

cassette des joyaux de l'été, sous le va-et-vient enivré qui la relie

aux fleurs, aux eaux vives, à l'azur, à l'abondance si paisible de tout

ce qui représente la beauté et le bonheur, il y a en effet, sous toutes

ces délices extérieures, un spectacle qui est un des plus tristes qu'on

puisse voir. Et nous autres aveugles qui n'ouvrons que des yeux

obscurcis, quand nous regardons ces innocentes condamnées, nous savons

bien que ce n'est pas elles seules que nous sommes près de plaindre, que

ce n'est pas elles seules que nous ne comprenons point, mais une forme

pitoyable de la grande force qui nous anime et nous dévore aussi.

Oui, si l'on veut, cela est triste, comme tout est triste dans la nature

quand on la regarde de près. Il en sera ainsi tant que nous ne saurons

pas son secret, ou si elle en a un. Et si nous apprenons un jour qu'elle

n'en ait point ou que ce secret soit horrible, alors naîtront d'autres

devoirs qui peut-être n'ont pas encore de nom. En attendant, que notre

cœur répète s'il le désire: «Cela est triste», mais que notre raison

se contente de dire: «Cela est ainsi». Notre devoir de l'heure est de

chercher s'il n'y a rien derrière ces tristesses, et pour cela il ne

faut pas en détourner les yeux, mais les regarder fixement et les

étudier avec autant d'intérêt et de courage que si c'étaient des

joies.--Il est juste qu'avant de nous plaindre, qu'avant de juger la

nature, nous achevions de l'interroger.

La vie des abeilles · 第 68 / 142 题