III

N'importe, on na pas d'exemple qu'un essaim ait refusé de se mettre à la

besogne, se soit laissé décourager ou déconcerter par la bizarrerie des

circonstances, pourvu que l'habitation qu'on lui offrait ne fût pas

imprégnée de mauvaises odeurs, ou réellement inhabitable. Même dans ce

cas il n'est pas question de découragement, d'affolement ou de

renonciation au devoir. Il abandonne simplement la retraite

inhospitalière pour aller chercher meilleure fortune un peu plus loin.

On ne peut dire, non plus, que l'on soit jamais parvenu à lui faire

exécuter un travail puéril ou illogique. On n'a jamais constaté que les

abeilles aient perdu la tête, ni que, ne sachant à quel parti s'arrêter,

elles aient entrepris au hasard, des constructions hagardes et

hétéroclites. Versez-les dans une sphère, dans un cube, dans une

pyramide, dans un panier ovale ou polygonal, dans un cylindre ou dans

une spirale, visitez-les quelques jours après, si elles ont accepté la

demeure, et vous verrez que cette étrange multitude de petites

intelligences indépendantes a su se mettre immédiatement d'accord pour

choisir sans hésiter, avec une méthode dont les principes paraissent

inflexibles, mais dont les conséquences sont vivantes, le point le plus

propice et souvent le seul endroit utilisable de l'habitacle absurde.

Quand on les installe dans l'une de ces grandes usines à cadres dont

nous parlions tantôt, elles ne tiennent compte de ces cadres qu'autant

qu'ils leur fournissent un point de départ ou des points d'appui

commodes pour leurs rayons, et il est bien naturel qu'elles ne se

soucient ni des désirs, ni des intentions de l'homme. Mais si

l'apiculteur a eu soin de garnir d'une étroite bande de cire la

planchette supérieure de quelques-uns d'entre eux, elles saisiront tout

de suite les avantages que leur offre ce travail amorcé, elles étireront

soigneusement la bandelette, et, y soudant leur propre cire,

prolongeront méthodiquement le rayon dans le plan indiqué. De même,--et

le cas est fréquent dans l'apiculture intensive d'aujourd'hui,--si tous

les cadres de la ruche où l'on a recueilli l'essaim, sont garnis du haut

en bas de feuilles de cire gaufrée, elles ne perdront pas leur temps à

construire à côté ou en travers, à produire de la cire inutile, mais,

trouvant la besogne à moitié faite, elles se contenteront d'approfondir

et d'allonger chacun des alvéoles esquissés dans la feuille, en

rectifiant à mesure les endroits où celle-ci s'écarte de la verticale la

plus rigoureuse, et, de cette façon elles posséderont en moins d'une

semaine une cité aussi luxueuse et aussi bien bâtie que celle qu'elles

viennent de quitter, alors que livrées à leurs seules ressources il leur

aurait fallu deux ou trois mois pour édifier la même profusion de

magasins et de maisons de cire blanche.

La vie des abeilles · 第 49 / 142 题