N'importe, on na pas d'exemple qu'un essaim ait refusé de se mettre à la
besogne, se soit laissé décourager ou déconcerter par la bizarrerie des
circonstances, pourvu que l'habitation qu'on lui offrait ne fût pas
imprégnée de mauvaises odeurs, ou réellement inhabitable. Même dans ce
cas il n'est pas question de découragement, d'affolement ou de
renonciation au devoir. Il abandonne simplement la retraite
inhospitalière pour aller chercher meilleure fortune un peu plus loin.
On ne peut dire, non plus, que l'on soit jamais parvenu à lui faire
exécuter un travail puéril ou illogique. On n'a jamais constaté que les
abeilles aient perdu la tête, ni que, ne sachant à quel parti s'arrêter,
elles aient entrepris au hasard, des constructions hagardes et
hétéroclites. Versez-les dans une sphère, dans un cube, dans une
pyramide, dans un panier ovale ou polygonal, dans un cylindre ou dans
une spirale, visitez-les quelques jours après, si elles ont accepté la
demeure, et vous verrez que cette étrange multitude de petites
intelligences indépendantes a su se mettre immédiatement d'accord pour
choisir sans hésiter, avec une méthode dont les principes paraissent
inflexibles, mais dont les conséquences sont vivantes, le point le plus
propice et souvent le seul endroit utilisable de l'habitacle absurde.
Quand on les installe dans l'une de ces grandes usines à cadres dont
nous parlions tantôt, elles ne tiennent compte de ces cadres qu'autant
qu'ils leur fournissent un point de départ ou des points d'appui
commodes pour leurs rayons, et il est bien naturel qu'elles ne se
soucient ni des désirs, ni des intentions de l'homme. Mais si
l'apiculteur a eu soin de garnir d'une étroite bande de cire la
planchette supérieure de quelques-uns d'entre eux, elles saisiront tout
de suite les avantages que leur offre ce travail amorcé, elles étireront
soigneusement la bandelette, et, y soudant leur propre cire,
prolongeront méthodiquement le rayon dans le plan indiqué. De même,--et
le cas est fréquent dans l'apiculture intensive d'aujourd'hui,--si tous
les cadres de la ruche où l'on a recueilli l'essaim, sont garnis du haut
en bas de feuilles de cire gaufrée, elles ne perdront pas leur temps à
construire à côté ou en travers, à produire de la cire inutile, mais,
trouvant la besogne à moitié faite, elles se contenteront d'approfondir
et d'allonger chacun des alvéoles esquissés dans la feuille, en
rectifiant à mesure les endroits où celle-ci s'écarte de la verticale la
plus rigoureuse, et, de cette façon elles posséderont en moins d'une
semaine une cité aussi luxueuse et aussi bien bâtie que celle qu'elles
viennent de quitter, alors que livrées à leurs seules ressources il leur
aurait fallu deux ou trois mois pour édifier la même profusion de
magasins et de maisons de cire blanche.