XXIX

Maintenant, revenons à notre ruche qui essaime et où l'on n'a pas

attendu la fin de ces réflexions pour donner le signal du départ. A

l'instant que ce signal se donne, on dirait que toutes les portes de la

ville s'ouvrent en même temps d'une poussée subite et insensée, et la

foule noire s'en évade ou plutôt en jaillit, selon le nombre des

ouvertures, en un double, triple ou quadruple jet direct, tendu, vibrant

et ininterrompu qui fuse et s'évase aussitôt dans l'espace en un réseau

sonore tissu de cent mille ailes exaspérées et transparentes. Pendant

quelques minutes, le réseau flotte ainsi au-dessus du rucher dans un

prodigieux murmure de soieries diaphanes que mille et mille doigts

électrisés déchireraient et recoudraient sans cesse. Il ondule, il

hésite, il palpite comme un voile d'allégresse que des mains invisibles

soutiendraient dans le ciel où l'on dirait qu'elles le ploient et le

déploient depuis les fleurs jusqu'à l'azur; en attendant une arrivée ou

un départ auguste. Enfin, l'un des pans se rabat, un autre se relève,

les quatre coins pleins de soleil du radieux manteau qui chante, se

rejoignent, et, pareil à l'une de ces nappes intelligentes qui pour

accomplir un souhait traversent l'horizon dans les contes de fées, il se

dirige tout entier et déjà replié, afin de recouvrir la présence sacrée

de l'avenir, vers le tilleul, le poirier ou le saule où la reine vient

de se fixer comme un clou d'or auquel il accroche une à une ses ondes

musicales, et autour duquel il enroule son étoffe de perles tout

illuminée d'ailes.

Ensuite le silence renaît; et ce vaste tumulte et ce voile redoutable

qui paraissait ourdi d'innombrables menaces, d'innombrables colères, et

cette assourdissante grêle d'or qui toujours en suspens retentissait

sans répit sur tous les objets d'alentour, tout cela se réduit là minute

d'après à une grosse grappe inoffensive et pacifique suspendue à une

branche d'arbre et formée de milliers de petites baies vivantes, mais

immobiles, qui attendent patiemment le retour des éclaireurs partis à la

recherche d'un abri.

La vie des abeilles · 第 42 / 142 题