Maintenant que les livres nous ont dit ce qu'ils avaient d'essentiel à
nous dire, sur une histoire fort ancienne, quittons la science acquise
par les autres pour aller voir de nos propres yeux les abeilles. Une
heure au milieu du rucher nous montrera des choses peut-être moins
précises mais infiniment plus vivantes et plus fécondes.
Je n'ai pas encore oublié le premier rucher que je vis, où j'appris à
aimer les abeilles. C'était, voilà des années, dans un gros village de
cette Flandre Zélandaise, si nette et si gracieuse, qui, plus que la
Zélande même, miroir concave de la Hollande, a concentré le goût des
couleurs vives, et caresse des yeux, comme de jolis et graves jouets,
ses pignons, ses tours et ses chariots enluminés, ses armoires et ses
horloges qui reluisent au fond des corridors, ses petits arbres alignés
le long des quais et des canaux, dans l'attente, semble-t-il, d'une
cérémonie bienfaisante et naïve, ses barques et ses coches d'eau aux
poupes ouvragées; ses portes et ses fenêtres pareilles à des fleurs, ses
écluses irréprochables, ses ponts-levis minutieux et versicolores, ses
maisonnettes vernissées comme des poteries harmonieuses et éclatantes
d'où sortent des femmes en forme de sonnettes et parées d'or et d'argent
pour aller traire les vaches en des prés entourés de barrières blanches,
ou étendre le linge sur le tapis découpé en ovales et en losanges et
méticuleusement vert, de pelouses fleuries.
Une sorte de vieux sage, assez semblable au vieillard de Virgile,
"Homme égalant les rois, homme approchant des dieux,
Et comme ces derniers satisfait et tranquille",
aurait dit La Fontaine, s'était retiré là, où la vie semblerait plus
étroite qu'ailleurs, s'il était possible de rétrécir réellement la vie.
Il y avait élevé son refuge, non dégoûté,--car le sage ne connaît point
les grands dégoûts,--mais un peu las d'interroger les hommes qui
répondent moins simplement que les animaux et les plantes aux seules
questions intéressantes que l'on puisse poser à la nature et aux lois
véritables. Tout son bonheur, de même que celui du philosophe scythe,
consistait aux beautés d'un jardin, et parmi ces beautés la mieux aimée
et la plus visitée était un rucher, composé de douze cloches de paille
qu'il avait peintes, les unes de rose vif, les autres de jaune clair, la
plupart d'un bleu tendre, car il avait observé, bien avant les
expériences de sir John Lubbock, que le bleu est la couleur préférée des
abeilles. Il avait installé ce rucher contre le mur blanchi de la
maison, dans l'angle que formait une de ces savoureuses et fraîches
cuisines hollandaises aux dressoirs de faïence où étincelaient les
étains et les cuivres, qui, par la porte ouverte, se reflétaient dans un
canal paisible. Et l'eau, chargée d'images familières, sous un rideau de
peupliers, guidait les regards jusqu'au repos d'un horizon de moulins et
de prés.
En ce lieu, comme partout où on les pose, les ruches avaient donné aux
fleurs, au silence, à la douceur de l'air, aux rayons du soleil, une
signification nouvelle. On y touchait en quelque sorte au but en fête de
l'été. On s'y reposait au carrefour étincelant où convergent et d'où
rayonnent les routes aériennes que parcourent de l'aube au crépuscule,
affairés et sonores, tous les parfums de la campagne. On y venait
entendre l'âme heureuse et visible, la voix intelligente et musicale, le
foyer d'allégresse des belles heures du jardin. On y venait apprendre, à
l'école des abeilles, les préoccupations de la nature toute-puissante,
les rapports lumineux des trois règnes, l'organisation inépuisable de la
vie, la morale du travail ardent et désintéressé, et, ce qui est aussi
bon que la morale du travail, les héroïques ouvrières y enseignaient
encore à goûter la saveur un peu confuse du loisir, en soulignant, pour
ainsi dire, des traits de feu de leurs mille petites ailes, les délices
presque insaisissables de ces journées immaculées qui tournent sur
elles-mêmes dans les champs de l'espace, sans nous apporter rien qu'un
globe transparent, vide de souvenirs comme un bonheur trop pur.
V
Afin de suivre aussi simplement que possible l'histoire annuelle de la
ruche, nous en prendrons une qui se réveille au printemps et se remet au
travail, et nous verrons se dérouler dans leur ordre naturel les grands
épisodes de la vie de l'abeille, à savoir: la formation et le départ de
l'essaim, la fondation de la cité nouvelle, la naissance, les combats et
le vol nuptial des jeunes reines, le massacre des mâles et le retour du
sommeil de l'hiver. Chacun de ces épisodes apportera de lui-même tous
les éclaircissements nécessaires sur les lois, les particularités, les
habitudes, les événements qui le provoquent ou l'accompagnent, en sorte
qu'au bout de l'année apicole, qui est brève et dont l'activité ne
s'étend guère que d'avril à la fin de septembre, nous aurons rencontré
tous les mystères de la maison du miel. Pour l'instant, avant que de
l'ouvrir et d'y jeter un coup d'œil général, il suffit de savoir
qu'elle se compose d'une reine, mère de tout son peuple; de milliers
d'ouvrières ou neutres, femelles incomplètes et stériles, et enfin de
quelques centaines de mâles, parmi lesquels sera choisi l'époux unique
et malheureux de la souveraine future que les ouvrières éliront après le
départ plus ou moins volontaire de la mère régnante.