La cour avait été brève, et bref aussi était le délai; mais,

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GUNNAR ET NIAL

SCÈNES ET MOEURS DE LA VIEILLE ISLANDE

PAR

JULES GOURDAULT

TOURS

ALFRED MAME ET FILS

ÉDITEURS

2e SÉRIE GRAND IN-8º

PROPRIÉTÉ DES ÉDITEURS

[Illustration: «Sauvez-moi!» cria Rapp. (P. 158.)]

M DCCC LXXXVI

TABLE

PREMIÈRE PARTIE

GUNNAR

AVANT-PROPOS.

CHAPITRE I.--Préambule rustique.--La terre de glace.

--II.--Comment Rut prit femme, et ce qu'il en advint.

--III.--Nial conseille et Gunnar agit.

--IV.--Halvard le Rouge chez Gunnar.

--V.--Gunnar dans les pays de l'Est.

--VI.--La dernière croisière du vieux viking.

DEUXIÈME PARTIE

GUNNAR ET HALGIERDE

CHAPITRE VII.--Quelle femme était Halgierde, fille d'Hogi.

--VIII.--Entre Bergtora et Halgierde.

--IX.--Suite des représailles.

--X.--Propos de femmes et couplets de skalde.

--XI.--Le différend d'Otkel et de Gunnar.

--XII.--Le coup d'éperon, et ce qui s'ensuivit.

--XIII.--Ce qu'il y a dans le pas d'un cheval.

--XIV.--Le siège de Lidarende.--Mort de Gunnar .

TROISIÈME PARTIE

NIAL ET LES FILS DE NIAL

CHAPITRE XV.--Où le lecteur retourne en Norwège.

--XVI.--Thraen.

--XVII.--Le fils de Thraen

--XVIII.--Le manteau de soie

--XIX.--L'attaque de Bergtorsvol.

--XX.--L'incendie.--Mort de Nial et de ses fils.

QUATRIÈME PARTIE

KARE ET FLOSE

CHAPITRE XXI.--Sur le ting.

--XXII.--Kare à l'affût.

--XXIII.--Dans l'île de Rowsa.--Conclusion.

AVANT-PROPOS

Ce qu'on a essayé de faire revivre dans la rustique iliade qu'on va

lire,--une iliade et une odyssée tout ensemble,--c'est l'esprit des

vieilles _sagas_ nordiques, si populaires encore aujourd'hui chez les

populations scandinaves. Ce drame est comme le dernier battement d'ailes

du paganisme expirant en Islande. Les personnages mis en scène

appartiennent à cette classe de propriétaires terriens, à l'occasion

guerriers et pirates, qui formaient l'aristocratie ombrageuse de la

petite république insulaire, et autour desquels se groupaient, en

manière de clans, des clientèles plus ou moins nombreuses

d'arrière-vassaux, de sous-fermiers et d'esclaves.

Pour ces fiers et farouches paysans, la considération et l'indépendance,

dans le sens qu'ils attachaient à ces mots, étaient les biens suprêmes

de la vie. La moindre atteinte portée à leurs droits, la plus légère

offense faite à leurs personnes ou à leur honneur, un simple mot

injurieux, un couplet moqueur courant de bouche en bouche, exigeaient

une réparation éclatante, créaient une fatalité de représailles à

laquelle nul homme ne pouvait se soustraire, sous peine de déchoir à ses

propres yeux et d'encourir le mépris des autres. Et comme tous les

membres d'une famille étaient solidaires de l'outrage essuyé, les

vindictes s'enchaînaient l'une à l'autre sans que la loi islandaise y

pût rien.

Devant la justice, le meurtre s'expiait par une composition en argent

(_wehrgeld_, prix du sang); mais l'opinion publique, la plupart du

temps, ne se contentait pas de cette satisfaction, et il fallait que la

partie lésée eût recours à une action personnelle. La vengeance était

même réputée chose si sainte, que les _sagas_ nous montrent l'aveugle

recouvrant momentanément la vue à l'aide d'un prodige, afin de

l'accomplir.

Il va de soi que, dans une telle société, les qualités que l'on prisait

le plus étaient le courage et la force physique. C'est par son courage

et sa force que Gunnar est l'homme supérieur de son temps. Toutefois la

force sans la sagesse n'a qu'une vertu trop souvent stérile; c'est

pourquoi à côté du vaillant on a eu soin de placer le sage, qui n'est

pas moins honoré que le vaillant, mais dont la sagesse, réduite à

elle-même, risque aussi de demeurer sans effet.

De là découle le récit tout entier. Tant que Gunnar, l'homme d'action,

et Nial, l'homme de réflexion, s'assistent l'un l'autre et marchent

ensemble, leurs ennemis ne peuvent prévaloir contre eux. En revanche,

Gunnar périt quand il cesse d'écouter la voix de Nial, et Nial succombe

à son tour quand il n'a plus le bras puissant de son ami.

Quoique la narration soit simple de ton, les faits d'armes merveilleux

des héros, leurs aventures sur terre et sur mer confinent encore au

monde légendaire et semblent du ressort de la poésie; mais les détails

de moeurs, aussi bien que les peintures du train de vie, sont d'une

exactitude rigoureuse, et c'est par là que la fiction et la réalité se

rejoignent.

GUNNAR ET NIAL

PREMIÈRE PARTIE

GUNNAR

CHAPITRE I

PRÉAMBULE RUSTIQUE--LA TERRE DE GLACE

Que le lecteur veuille bien, pour l'instant, détourner sa pensée de

notre train de vie d'aujourd'hui, qu'il oublie l'attirail si complexe et

si raffiné de notre moderne civilisation avec ses chemins de fer, ses

bateaux à vapeur, ses fils électriques, ses téléphones et ses mille

machines ingénieuses à faucher les épis et les hommes, enfants de la

terre les uns et les autres, pour prendre pied en plein Xe siècle,

aux confins de la Scandinavie, à l'époque des haches d'armes, des cottes

de mailles et des _vikings_ écumeurs de mer.

Le pays dans lequel nous le transportons est un des plus étranges de ce

bas monde, où se voient cependant bien des étrangetés. Situé sur la

ligne de la grande banquise polaire qui s'étend du Groënland au

Spitzberg, il mérite bien son nom de Terre-de-Glace[1] que lui donnèrent

les navigateurs qui abordèrent les premiers sur ses rives; mais, malgré

ses frimas et ses neiges, il mérite aussi celui de Terre-de-Feu, attendu

que son sol tout entier est formé des laves et des cendres vomies par

les cratères de ses monts émergés jadis du sein de l'Océan. C'est là,

vous le savez, que se trouve entre autres ce fameux Hécla ou la _cime du

manteau_[2], qui, avec l'Etna et le Vésuve, sis au bout opposé de

l'Europe, sous le beau ciel où fleurit l'oranger, a été regardé, pendant

bien longtemps, comme un des «soupiraux de l'enfer».

Ce n'est pourtant point, je me hâte de vous le dire, aux feux d'aucun

volcan terrestre que doit s'allumer le drame qu'on va lire; l'étincelle

destinée à l'alimenter jaillira du coeur même de l'homme, cet autre

volcan sans cesse embrasé et toujours prêt à faire éruption. Ce ne sera

d'abord qu'un faible jet, une toute petite lueur à peine perceptible;

mais, comme le dit la vieille _saga_[3], «le tison s'allume avec le

tison, la flamme monte avec la flamme,» et ce qui n'était qu'un sourd

pétillement devient bientôt, sans qu'on y prenne garde, un immense et

dévorant incendie.

* * *

Donc, il y aura un millier d'années tout à l'heure, vivait en Islande un

riche paysan appelé Hogi. Sa propriété, l'Hogistad, se trouvait dans la

vallée de la Laxa, non loin de l'endroit où cette rivière se jette dans

le fiord[4] de Vam, embranchement de ce grand fiord de Breidi qui se

replie le long de la côte occidentale du pays.

Son père Dalekol avait été du nombre de ces Norwégiens qui, pour

échapper au despotisme d'Harald aux beaux cheveux, s'étaient embarqués

pour la Terre-de-Glace avec leurs biens, leurs familles et toute leur

clientèle d'hommes libres et d'esclaves. Lui mort, il était resté en

Islande, s'y était marié, et de cette union était née une fille qui,

sous le nom d'Halgierde, jouera un des rôles dominants de ce récit.

Quant à la veuve de Dalekol, n'ayant pu se faire à sa nouvelle patrie,

elle était retournée en Norwège, où, d'un second hymen, elle avait eu un

autre fils nommé Rut.

Ce Rut, devenu grand, avait rejoint en Islande son frère utérin, et s'y

était fait bâtir, non loin de lui, une habitation, la Rutstad.

* * *

En ce temps-là, de même qu'aujourd'hui, les plus grosses fermes

islandaises étaient loin d'offrir un aspect agréable. C'étaient de

lourdes et basses constructions en pierres de lave et en bois flotté

dont le faite était revêtu d'une couche de tourbe où l'herbe poussait

dans la belle saison. Aussi ces rustiques demeures se confondaient-elles

volontiers de loin avec la végétation rase d'alentour, et souvent le

voyageur ne les apercevait que lorsqu'il les avait juste sous ses yeux.

Mais, pour n'avoir rien de très plaisant, ces _boers_, comme on les

appelle, n'en formaient pas moins, chacun pris à part, une sorte de

petit monde clos, arrangé pour se suffire à soi-même. Qu'on se figure,

réunies à la file sous un toit commun, ou se faisant vis-à-vis sur deux

rangs, une série de bâtisses (_hus_) dont la principale, la «maison à

feu», renfermait l'appartement du maître, la chambre commune où se

réunissait la famille, et d'ordinaire aussi la cuisine. À part venaient

la _stofa_, réservée aux femmes, puis le logis des hôtes et amis et les

divers magasins aux provisions.

On accédait à la plus grande pièce, servant à la fois de salle à manger

et de lieu de réception, par un vestibule plus ou moins spacieux dont

l'issue extérieure donnait sur une sorte de préau pavé. Cette pièce

était en outre munie de deux portes latérales, l'une pour les hommes,

l'autre pour les femmes; chaque sexe y avait sa place distincte; les

hommes s'asseyaient sur les bancs disposés de chaque côté du siège du

milieu ou siège d'honneur, lequel était tourné vers le soleil, et les

femmes occupaient le banc transversal établi plus loin sur une estrade.

Sous le toit était généralement ménagée une soupente constituant une

façon d'étage supérieur et pourvue d'une lucarne. Les autres annexes de

l'habitation étaient formées par les écuries, les étables, la remise

aux traîneaux (_sledi_), les greniers à fourrage et à grain, la forge,

et, si la maison était près de la mer ou sur un fiord y aboutissant,--ce

qui était le cas le plus habituel,--une hutte-séchoir pour le poisson,

et un hangar sous lequel on halait l'hiver, au moyen de rouleaux, le

navire à l'abri des intempéries. Parfois aussi, chez les gens tout à

fait aisés, il y avait une cabine de bain, à ciel ouvert la plupart du

temps, où arrivait quelqu'une de ces sources chaudes si nombreuses dans

le pays.

* * *

Tout cet ensemble de constructions grandes et petites était enceint

d'une clôture. À côté d'elles se trouvait un jardin planté en legumes;

aux environs étaient les prés pour les chevaux et les boeufs; plus haut,

sur les collines ou les monts d'alentour, se voyaient des pâtis plus ou

moins rocheux; et quant aux pentes les mieux exposées, elles étaient

aménagées en cultures où se récoltaient orges et pommes de terre.

N'oublions pas de mentionner la tourbière, élément indispensable entre

tous dans l'économie domestique de la contrée.

Ce qui manquait le plus dans ce paysage, c'étaient les arbres.

Cependant, à l'époque lointaine où nous reporte ce récit, bien des boers

islandais devaient offrir un cadre ou un arrière-plan de verdure qu'ils

ont complètement perdu depuis lors. Les vieilles chroniques ne nous

parlent-elles pas de grands bois (_skogar_) qui auraient jadis existé

dans l'île, et que les constructeurs de navires, les fondeurs et les

charbonniers exploitaient à l'envi selon leurs besoins? Une flore

étiolée de plantes ligneuses est tout ce qu'il en reste actuellement, et

ce n'est tout au plus que dans les endroits le mieux abrités des

tempêtes de neige et du vent qu'on voit surgir du sol tourbeux, où

reposent les débris putréfiés des antiques forêts, quelques essences un

peu plus relevées, telles que des saules, des sorbiers, des bouleaux.

La faune locale, à toute époque, n'a guère été plus riche que la flore.

Seules deux espèces domestiques ont toujours été abondamment

représentées dans le pays, qui fournit, l'été, un foin excellent: ce

sont les moutons et les chevaux.

On connaît cette race de poneys islandais, infatigable, sobre et

nerveuse, sans laquelle, en une région dénuée de routes, il n'y aurait

pas moyen de voyager. Le paysan, dur à ses bêtes autant qu'à lui-même,

les lâche volontiers, de nuit comme de jour, au milieu de la campagne,

et là où les pâtis manquent, l'animal broute comme il peut les mousses

et les gramens des rochers.

L'été, cette provende de hasard suffit à le maintenir frais et dispos

pour les longues courses du maître à travers les marais semés de

fondrières ou les plateaux de roche volcanique; mais, l'hiver, moutons

et chevaux ne trouvent pas aussi aisément à se repaître, et beaucoup

périssent avant le printemps.

* * *

Pour l'homme, l'hiver est aussi la triste saison. La neige intercepte

alors toute communication d'un boer à l'autre, et chaque famille, isolée

durant des mois sous son toit, n'a d'autre ressource que la table, la

causerie, la lecture ou les longs récits faits à la veillée par quelque

hôte étranger arrivé en automne des lointains pays, et qui demeure

jusqu'au renouveau dans la maison où on l'a accueilli.

Mais aussi quel frémissement de joie et quel réveil subit de la vie

quand le printemps vient dissoudre les glaces, fondre la neige des

collines et des plaines et rouvrir aux eaux, jusqu'alors captives, le

chemin des fiords attiédis et de la mer!

Cette résurrection de la nature boréale ne s'accomplit point sans fracas

ni trouble. Les torrents échappés des hautes cimes entraînent dans leur

cours impétueux les matériaux désagrégés des montagnes mêmes d'où ils

s'épanchent; de plateau en plateau et de pente en pente, ils se creusent

violemment leur lit à travers les blocs de lave et de basalte et les tas

de scories plutoniennes vomies par les éruptions successives des volcans

toujours embrasés de l'Islande. Sur le versant sud particulièrement, les

afflux d'ondes arrivent tout à coup comme de gigantesques avalanches et

submergent au loin le littoral, charriant avec eux d'immenses débris de

glace.

Ailleurs, dans les parties de l'île que recouvre une haute couche de

cendres, la débâcle, quoique moins bruyante, n'en produit pas des effets

moins terribles. Le sol, entièrement composé d'éléments meubles et sans

cohésion, absorbe comme une éponge les eaux provenant de la fonte des

neiges, et de cette sorte d'engouffrement, qui apporte avec soi la

stérilité, il résulte les terrains spéciaux, dits tantôt les «sables

tremblants», tantôt les «sables qui crèvent», où nul cavalier n'ose

s'aventurer.

* * *

Enfin cette furie de dégel s'apaise. Au-dessous de l'éternel névé que

nulle chaleur solaire ne fondra, les monts inférieurs montrent à nu les

escarpements rocheux de leurs têtes. Sur les pentes il n'y a plus de

frimas que dans quelques crevasses où les souffles tièdes ne pénètrent

pas, et, en regardant les lacs innombrables emprisonnés aux creux des

vallons, on voit leurs nappes frissonner au vent.

Alors aussi, sur le sol élastique des tourbières, les brins de mousse se

remettent à pointer, et partout où il y a un peu de terre l'herbe tendre

verdoie. Quelques semaines encore, et, malgré les giboulées de neige

qui, au coeur même de la belle saison, reviendront déferler sur

l'Islande, les magnifiques prairies du pays étaleront leurs pelouses

déclives entre les courants de laves figées et les grandes colonnades de

basalte.

L'homme du boer n'attend que ce moment pour secouer sa torpeur hivernale.

Déjà tout est disposé pour cette reprise périodique de mouvement. Aux

réunions de la salle commune pendant la longue «nuit du Nord[5]»,

féeriquement éclairée de temps à autre par la lueur des _aurores

boréales_, les femmes ont préparé les vêtements, les hommes les armes,

les engins de pêche et d'agriculture. Les embarcations, calfatées à

neuf, sortent des hangars et sillonnent derechef les baies

poissonneuses. Les huttes de séchage et de salaison recommencent à

imprégner l'air de leurs âcres senteurs. Au loin enfin l'Océan dégagé

rouvre ses espaces aux navigateurs aussi bien qu'aux _vikings_. C'est

l'époque où, d'une part, ces émigrés de Scandinavie, qui sont venus

chercher la liberté près des glaces du pôle, retournent volontiers pour

quelques semaines dans la mère patrie raviver les souvenirs de famille,

voir des parents, des amis, parfois même venger une injure, et où,

d'autre part, les navires partis des côtes opposées abordent dans les

fiords islandais, amenant des visiteurs de Norwège, des marchands, des

conteurs de chroniques, sûrs de trouver partout bon accueil. Enfin et

par-dessus tout, c'est l'époque impatiemment attendue du solennel

rendez-vous de l'_alting_.

[Illustration: Grand geyser d'Islande.]

* * *

À mi-chemin des fameux jets d'eau chaude que l'on désigne sous le nom de

_geysirs_ et le point du littoral ouest où s'élève aujourd'hui

Reykiavik, l'humble capitale de la Terre-de-Glace, le voyageur venant de

la Laxa plonge tout à coup dans un cirque grandiose encadré de toutes

parts de parois laviques et terminé au sud par un lac: c'est le vallon

historique de Tingvalla, l'antique champ de Mars de l'Islande.

Tout alentour on n'aperçoit que des montagnes rouges entre lesquelles

s'ouvrent un certain nombre de fissures. La principale de ces crevasses

est celle de l'_Allmanagia_, qui a près de huit kilomètres de longueur.

De gigantesques remparts de roches aux formes les plus singulières

enserrent ce défilé à fond plat, dans les anfractuosités latérales

duquel poussent quelques arbustes chétifs.

À son extrémité orientale se dresse, comme une sorte de péninsule, un

plateau revêtu de gazon et dominé lui-même par une butte. C'est là que

le peuple islandais, au premier âge de son histoire, avait placé le

siège de son parlement. Trois fois par an, aux mois d'avril, de juin et

d'octobre, ce site épique, qui n'est plus aujourd'hui qu'un morne pâtis,

voyait s'ouvrir les délibérations les plus tumultueuses et les plus

violentes dont les annales humaines fassent mention.

* * *

L'_alting_, comme on appelait ce parlement, n'était pas seulement la

grande diète politique du pays, c'était aussi la cour suprême par-devant

laquelle on portait les procès et qui tranchait toutes les causes

criminelles[6]; bien plus, c'était, quelques semaines durant, une espèce

de marché, un gigantesque parloir en plein vent, où se traitaient toutes

les affaires entre familles et particuliers; on y venait faire des

ventes et achats, conclure les ligues, ébaucher les mariages[7].

La session commencée, les juges prenaient place au sommet du _Logberg_

(montagne de la Loi); les assesseurs se groupaient au-dessous d'eux sur

les degrés de lave, tandis que le peuple écoutait les sentences,

dispersé à travers les rochers. Chaque chef de maison se présentait sur

le _ting_[8] avec tous les siens, dans le plus complet appareil

militaire. Même pour faucher l'herbe de ses prés ou ensemencer son champ

de pommes de terre, l'Islandais ne quittait jamais son glaive ou sa

hache[9].

Tout le temps que durait le congrès, la plaine basse sise au pied de la

montagne offrait l'aspect le plus vivant et le plus pittoresque. Une

agglomération de huttes et de tentes y formait une sorte de cité volante

occupée par les diverses familles présentes aux comices. La paix ne

régnait pas toujours entre ces clans rivaux et armés, qui apportaient

avec eux sur le ting mille ferments de jalousie et de haine. Aussi bien

souvent, pour peu que la loi fût en désaccord avec les passions et

contrariât les idées de vengeance, n'hésitait-on pas à la transgresser.

La voix des juges était étouffée par des cris de fureur et de guerre, et

le forum-prétoire de la république se transformait en un champ de

bataille où les parties plaidaient leurs procès par le fer et le sang.

Mais revenons aux deux personnages qui n'ont fait qu'apparaître dans ce

préambule.

Notes du chapitre:

[Note 1: _Island_, _Eis-Land_, _Ice-Land_.]

[Note 2: Ainsi surnommé des amas de vapeurs qui enveloppent son

front.]

[Note 3: Ou plutôt le _Havamal_, sorte de livre sacré des proverbes

attribué par les Scandinaves à Odin lui-même.]

[Note 4: On appelle _fiords_ ces golfes allongés et ramifiés qui

entaillent profondément les côtes scandinaves et communiquent avec la

mer par un goulet plus ou moins étroit. Certains d'entre eux, encadrés

de hautes rives à pic, forment un labyrinthe presque inextricable de

canaux et de détroits où le soleil ne pénètre qu'à peine.]

[Note 5: Pour les Islandais, comme pour toutes les populations

voisines du pôle, l'année se divise en deux périodes: la nuit d'hiver,

où le soleil ne paraît pas sur l'horizon; et l'été, où le crépuscule

rejoint l'aurore.]

[Note 6: Ces comices populaires ont duré huit cents ans. Une

ordonnance du roi de Danemark les a supprimés en 1800. Actuellement le

parlement national, qui a gardé son vieux nom d'_alting_, siège à

Reykiavik.]

[Note 7: Aujourd'hui encore les paysans islandais, isolés tout

l'hiver dans leurs boers, se donnent rendez-vous chaque année à de

grandes foires d'été où se règlent toutes les affaires et où se fait

l'échange des nouvelles.]

[Note 8: _Ting_, le lieu de réunion; _alting_ (le _ting_ de tous),

la réunion même.]

[Note 9: Le _Havamal_, déjà cité, dit ceci: «Ne fais jamais un pas

sans emporter tes armes. Qui sait si, le long du chemin, tu n'auras pas

besoin de tirer l'épée?» Et encore: «Avant d'entrer dans une maison,

regarde à toutes les fenêtres, regarde de tous côtés: car qui sait si

tes ennemis ne sont pas là?»]

CHAPITRE II

COMMENT RUT PRIT FEMME, ET CE QU'IL EN ADVINT

En l'été de 975, Hogi et son frère Rut se trouvaient ensemble sur le

ting, où ils avaient leurs huttes côte à côte. Un soir qu'ils

cheminaient en silence au bord du petit ruisseau de la vallée, le

premier se mit à dire tout à coup:

«Rut, il te faut songer à la prospérité de ta maison; pourquoi ne te

maries-tu pas?

--C'est une idée qui m'est venue souvent, répondit le jeune homme; mais

je ne sais à qui m'adresser. Cependant, si cela te fait plaisir...

--Écoute, interrompit Hogi, il y a en ce moment sur le ting nombre de

chefs avec leurs familles, et tu n'aurais que l'embarras du choix. Je

connais entre autres une jeune fille à laquelle j'ai pensé pour toi.

Elle s'appelle Unne, et son père est Mord, le jurisconsulte renommé qui

habite la Ranga. Elle est belle, de moeurs irréprochables, et chacun te

dira que nul homme en Islande ne saurait trouver un meilleur parti. Elle

est ici; veux-tu la voir?

--Tout de même,» fit brièvement Rut.

* * *

Le lendemain, comme les deux frères gravissaient la montagne de la Loi,

ils passèrent devant le groupe de huttes occupé par les gens de la

Ranga. Quelques femmes sortaient de l'une d'elles.

«Tiens, dit Hogi à Rut, voici Unne, la fille de Mord, dont je te parlais

hier. Te plaît-elle?

--Tout de même,» répondit Rut.

Puis, après quelques secondes de silence:

«Je ne sais pourtant, ajouta-t-il, si je serai heureux avec elle...

--C'est un point qui ne s'éclaircit que plus tard,» repartit

tranquillement Hogi, qui avait divorcé depuis dix années.

Quand la séance de la journée fut close, tous deux se dirigèrent vers la

hutte de Mord et y entrèrent.

L'homme de loi était assis au fond de la cabane. Au salut des arrivants,

il se leva, prit la main d'Hogi, et le fit placer à côté de lui sur le

banc ainsi que son frère.

Après un échange de propos divers, Hogi prit la parole en ces termes:

«Mord, j'ai à vous toucher deux mots d'une affaire. Rut, que voici,

désirerait devenir votre gendre. Je suis décidé, en ce qui me regarde, à

ne pas lésiner dans cette occurrence.

--Je sais, répliqua le légiste, que vous êtes un homme riche et

puissant; mais votre frère m'est inconnu.

--Je suis sa caution, fit vivement Hogi.

--Il faudra donc que vous lui donniez une grosse dot, car tous mes biens

reviennent après moi à ma fille.»

Pour toute réponse, l'autre dit de quelle quantité d'argent et de terre

il comptait avantager Rut. Mord parut satisfait, et il établit

nettement, à son tour, le compte de l'avoir présent et futur d'Unne;

puis, ces préliminaires achevés, Rut, qui avait tout écouté en silence,

se leva et dit:

«Appelons des témoins.»

Les témoins présents, Mord et Rut se donnèrent la main; puis l'homme de

loi fit venir sa fille, et la déclara, sans plus d'ambages, fiancée au

jeune frère d'Hogi. Le mariage était fixé à un mois.

La cour avait été brève, et bref aussi était le délai; mais, que le

lecteur le sache une bonne fois, ces barbares du Nord ne s'attardaient

pas à ce que, nous autres civilisés, nous nommons les bagatelles de la

porte. Unne, prise au dépourvu, hasarda cependant après coup quelques

respectueuses et timides objections; mais son père lui repartit

froidement:

«Pour une chose qui doit se faire, le plus tôt n'en vaut que mieux.»

Parole décisive, que la mère corrobora de son côté en ajoutant devant

son mari:

«Sachez, ma fille, que lorsque je fus fiancée à votre père, on ne me

demanda pas si cela m'agréait.»

* * *

Quelques semaines après, au boer de Valli,--ainsi s'appelait la ferme que

Mord habitait dans la vallée de la Ranga,--eut lieu la cérémonie de

l'hyménée. On omettra d'en parler ici en détail, la chose n'important

point au récit, et l'on gardera pour une autre occasion le tableau d'une

de ces «mangeries» scandinaves, doublées de «buveries» à l'avenant, par

lesquelles les sectateurs d'Odin et de Thor semblaient se préparer de

leur vivant aux festins encore plus gigantesques réservés aux élus dans

la Walhalla[10]. Une chose pourtant doit être notée, c'est que le

banquet se passa fort bien; les cornes d'hydromel et de bière furent

vidées gaillardement à la ronde; seulement il n'y eut personne, au moins

parmi ceux des convives à qui lesdites libations n'ôtaient pas le

pouvoir de rien remarquer, qui ne fût frappé, pendant le repas, de l'air

attristé de la nouvelle épouse.

* * *

Une fois à la Rutstad, Unne, selon l'usage du pays, fut investie du

gouvernement intérieur du logis, et elle n'avait point un désir que son

mari ne s'empressât de satisfaire. Cependant, loin de se dissiper, sa

mélancolie ne fit qu'augmenter, et bientôt il devint évident qu'une

incompatibilité absolue d'humeur séparait les époux. De querelles

ouvertes, pas la moindre; mais un beau jour, au bout de deux ans, Rut

s'étant absenté, comme il avait coutume de le faire au printemps, pour

visiter les fiords de l'ouest, où étaient ses pêcheries, Unne s'enfuit

du domicile conjugal, et, comparaissant à l'alting, elle y déclara son

divorce dans les formes consacrées par la loi; après quoi elle rentra

au boer de son père.

Il s'ensuivit un procès; car l'âpre Mord, qui dans toute cette affaire

avait paru de connivence avec Unne, réclama la dot qu'il avait versée,

et de plus un dédommagement pécuniaire. Rut ne voulut ni rendre la dot,

ni payer aucune sorte d'indemnité. Finalement le gendre proposa au

beau-père de trancher la question conformément aux habitudes

scandinaves, c'est-à-dire en un combat singulier dans l'île de Holm,

champ clos désigné par l'usage afin qu'aucun des antagonistes ne pût

avoir le recours de la fuite; mais l'homme de loi déclina l'épreuve, de

sorte que le gendre garda l'argent.

* * *

Rut et son frère Hogi s'en revinrent donc triomphants de l'alting. En

route, ils entrèrent chez un paysan pour y passer la nuit. Trempés

jusqu'aux os par la pluie, qui n'avait cessé de tomber tout le jour, ils

s'étaient assis près d'un grand feu dans une pièce où deux petits

garçons et une fillette s'amusaient en babillant sans rime ni raison,

comme c'est le propre de cet âge. Tout à coup l'un des enfants dit à

l'autre:

«Écoute, je vais faire Mord; toi, tu seras Rut; et je te reprendrai ta

femme, parce que tu n'as pas été un bon mari.

--C'est cela; moi, je suis Rut, et toi tu n'auras pas l'argent que tu

demandes si tu ne te bats point contre moi.»

Ils recommencèrent ce jeu plusieurs fois aux grands éclats de rire des

gens de la maison, si bien qu'Hogi se mit en colère et frappa

brutalement de son bâton le petit qui faisait le personnage de Mord.

«Va-t'en d'ici, lui cria-t-il, et cesse de te moquer de nous.»

Rut, lui, appela l'enfant qui pleurait, et, ôtant de son doigt une bague

en or, il la lui donna en disant:

«Tiens, et dorénavant tâche de ne plus faire de peine à personne.»

Le marmot, tout rouge de plaisir, prit la bague et partit en courant.

Bientôt après les deux frères eurent regagné leurs boers respectifs, et

il ne fut plus question jusqu'à nouvel ordre du débat de Rut et de

Mord... Mais sous la cendre couvait, je le répète, l'invincible

étincelle destinée à produire un embrasement qui devait dévorer des

générations.

Notes du chapitre:

[Note 10: Paradis de la mythologie scandinave, dont Odin et son fils

aîné Thor étaient les principaux dieux.]

CHAPITRE III

NIAL CONSEILLE ET GUNNAR AGIT

À la partie sud-ouest de l'Islande se trouve un district hérissé de

hautes montagnes éternellement couvertes de neiges et de glaces, et

sillonné par un grand nombre de torrents dont le plus méridional

s'appelle la Markar. À un certain endroit, cette rivière se divise; l'un

de ses bras court au midi, toujours sous le nom de Markar; l'autre,

appelé la Quéran, infléchit à l'ouest, grossi par le double affluent des

Ranga.

C'était dans une espèce de delta, au pied du versant tourné vers les

eaux, qu'était situé le boer de Lidarende, demeure de Gunnar, fils

d'Hamund.

Si vous eussiez demandé à la ronde: Quel est l'homme le plus valeureux

de l'Islande? Tout le monde vous eût répondu: C'est Gunnar.--Le plus

robuste et le plus redouté? Gunnar.--Le plus intrépide nageur, le

meilleur buveur? Gunnar encore.

Haut comme le frêne sacré d'Ygdrasil, superbe de visage, l'oeil bleu

clair, la chevelure blonde et ruisselante, vif de langage et skalde[11]

excellent, il n'avait point son pareil de la Terre-de-Glace au pays des

Wendes, qui est la Poméranie actuelle. Nul ne l'égalait au maniement de

l'arc, de l'épée ou de la hache. Avec son arc il était capable, tant que

durait sa provision de flèches, de tenir en respect une armée entière.

D'un coup de son épée il faisait voler ses ennemis en morceaux, le tronc

d'un côté et la tête de l'autre; et Thor lui-même, le plus fort des

dieux Scandinaves, n'était pas plus terrible avec sa massue que le fils

d'Hamund, la hache ou la hallebarde à la main.

Avec cela, et malgré sa promptitude à l'action, le plus loyal des

hommes, le plus généreux, le plus sûr aussi dans ses amitiés, et ayant

le goût de la magnificence, ce qui ne lui était point défendu, car il

était extrêmement riche, grâce surtout, disait-on, au butin gagné par

son père dans ses expéditions de viking avant qu'il eût émigré en

Islande. Tel était Gunnar, le nouveau personnage qui entre en scène dans

notre récit.

Sa mère était une nièce de Mord, le jurisconsulte que nous connaissons,

de sorte qu'Unne, l'épouse divorcée de Rut, était sa cousine. C'était à

lui que celle-ci s'adressait toutes les fois qu'elle avait besoin

d'aide.

* * *

Or il advint que, ledit Mord étant allé de vie à trépas peu de temps

après sa contestation avec Rut, Unne, qui par ses dissipations n'avait

pas tardé à être réduite à la gêne, imagina d'avoir recours à Gunnar. Le

premier mouvement de ce dernier fut d'ouvrir sa bourse à sa cousine;

mais celle-ci refusa d'y puiser. Son unique désir, le but de sa démarche

auprès de lui, c'était, disait-elle, de recouvrer la fameuse dot restée

en litige.

«Le cas est fort délicat, lui répondit tout d'abord Gunnar; ton père,

qui entendait la loi, n'y a pu réussir, et moi, je ne suis nullement un

légiste.»

Il y avait, en effet, chez les Islandais de ce temps, pour saisir le

tribunal d'une affaire et la suivre par-devant les juges, une procédure

excessivement compliquée, tout un arsenal de formules qu'il était

d'autant plus malaisé de connaître, que les lois n'étaient encore ni

codifiées ni écrites comme elles le furent plus tard dans le livre

appelé le _Graagaasen_ (l'Oie grise). Il en résultait que quiconque

s'écartait si peu que ce fût d'une seule des prescriptions requises

donnait aussitôt barre à son adversaire et perdait sa cause.

«Oh! fit Unne pour répondre aux objections de Gunnar, c'est par

l'intimidation et l'audace, bien plus que par les moyens légaux, que Rut

a eu raison de mon père. Le coeur, pour cette tâche, te faillirait-il?»

Gunnar, à ce mot, se mit à rire.

«Eh bien, reprit la cousine, va consulter ton ami Nial à Bergtorsvol;

il te donnera quelque bon conseil.»

Ainsi fut-il entendu.

* * *

Nial, fils de Torg, habitait entre la Quéran et la mer un district

insulaire (les îles de la Côte) formé par un troisième bras de la

Markar.

C'était, lui aussi, un homme fort riche, plein de noblesse dans le

caractère, mais extrêmement pacifique d'humeur. Quoique le courage ne

lui manquât pas, il se fiait surtout en sa science. À une sagesse rare

et à d'infinies ressources d'esprit, il passait pour joindre le don de

divination, et, dès qu'il se mêlait d'une affaire, le succès en était

assuré.

Très avenant d'extérieur, il avait pourtant un défaut réputé alors fort

grave chez un homme: c'était d'être imberbe.

Quand Gunnar lui eut exposé l'objet de sa visite, Nial réfléchit un

instant; puis il dit:

«La question est épineuse, en effet, et ne laisse pas d'offrir du péril.

Voici cependant la marche qui me semble la meilleure à suivre. Si tu te

conformes de point en point à mes instructions, tout ira bien; sinon,

mieux vaudrait t'abstenir.»

Gunnar assura qu'il ne pécherait point d'un écart.

«Eh bien, reprit Nial, demain matin tu te mettras en route, accompagné

de deux hommes. Chacun de vous emmènera deux chevaux, un gras et un

maigre. Toi, tu t'envelopperas d'un manteau de voyage grossier, sous

lequel tu porteras un habit rougeâtre par-dessus tes vêtements

ordinaires. Tu auras avec toi une hache avec quelques marchandises de

forgeron, et, lorsque tu auras fait un bout de chemin dans la direction

de l'ouest, tu rabattras ton chapeau sur tes yeux. Les gens demanderont

en te voyant passer: «Quel est donc ce gros personnage aux airs

mystérieux?» Tes compagnons répondront: «C'est Hédin, le marchand du

fiord des Îles, qui voyage avec sa chaudronnerie.» Cet Hédin est, tu le

sais, un mauvais garnement, un hâbleur, un braillard, qui croit tout

connaître mieux que personne et cherche querelle à tous ceux qui le

contredisent. Tu offriras ta marchandise, en ayant soin de rompre chaque

fois le marché avec force tapage et dispute. Arrivé dans la vallée de la

Laxa, tu coucheras à l'Hogistad, où, par parenthèse, on ne te fera pas

un trop bon accueil, et le lendemain tu pousseras jusqu'au boer qui est

voisin de celui de Rut. Là tu offriras derechef ta denrée, mais en

exhibant ce que tu as de pis et en affectant de dissimuler les

bosselures des pièces à coups de marteau. Le fermier de l'endroit saura

bien toutefois découvrir les défauts; alors tu lui arracheras les objets

en l'injuriant, et, au premier mot malsonnant de riposte, tu tomberas

sur lui... Ménage seulement tes forces, de peur qu'on ne te

reconnaisse... Rut, averti de ce qui se passe, te fera venir chez lui,

te recevra bien, et en causant il te questionnera sur les uns et les

autres. Toi, tu n'auras que moqueries et méchants propos pour chacun. À

la fin, vous viendrez à parler de la Ranga.

«--Eh! répondras-tu, voilà un pays où les hommes de savoir se sont faits

rares depuis que Mord n'est plus de ce monde.»

«Et là-dessus tu exalteras de ton mieux ledit Mord. Tu peux même, en ta

qualité de skalde, réciter quelque chant propre à amuser Rut. Celui-ci

te parlera naturellement de son procès avec Mord, et te demandera si tu

le connais.

«--Vaguement,» diras-tu de l'air d'un homme que la chose intéresse.

«--Mord, ajoutera Rut, n'a été qu'un maladroit de ne pas reprendre

l'affaire à l'alting suivant; il aurait pu en sortir à son avantage pour

peu qu'il y eût mis de constance.

«--Comment cela?» répliqueras-tu d'un ton de curiosité pure.

«Rut alors ne manquera pas de t'expliquer de quelle façon doit se faire

la citation. Il t'en révélera de lui-même la formule, dont tu noteras

soigneusement chaque mot dans ta mémoire. Peut-être même, en manière de

passe-temps, te demandera-t-il de la répéter. Tu t'en tireras d'abord de

travers, ce qui le fera rire et lui ôtera tout soupçon de l'esprit. Il

te l'énoncera de nouveau, et tu la rediras après lui comme un écolier

qui épèle après le maître, mais cette fois d'une manière correcte, et en

prenant tes compagnons à témoin «de la citation que tu adresses à Rut au

sujet de l'affaire confiée à toi par la fille de Mord». De cette façon

il lui sera impossible plus tard d'opposer aucune sorte de déclinatoire

devant le tribunal, puisqu'il t'aura lui-même indiqué la procédure à

suivre en l'espèce... À la nuit, quand tout le monde sera plongé dans le

sommeil, toi et tes compagnons vous prendrez sans bruit vos freins et

vos harnais, et, vous glissant dehors, vous partirez sur vos chevaux

gras en laissant les autres. Vous gagnerez les montagnes par les pâtis,

et vous y resterez trois nuits, temps pendant lequel on vous cherchera.

Ensuite vous reviendrez chez vous, mais seulement de nuit, vous reposant

le jour... L'été prochain, moi et les miens nous nous rendrons à

l'alting pour vous y aider à conduire l'instance.»

* * *

Gunnar suivit de point en point les instructions de son ami Nial. Il

prit avec lui deux hommes et partit dans la direction de la Laxa.

Des gens qu'il croisa en route demandèrent quel était ce personnage dont

on ne voyait que le bout du nez. Sur la réponse que c'était Hédin, le

marchand du fiord des Îles, ils parurent fort aises de laisser derrière

eux un individu d'aussi mauvais renom.

Gunnar joua parfaitement son rôle tout du long. Arrivé dans la vallée de

la Laxa, il coucha à la ferme d'Hogi, où les domestiques, sur l'ordre du

maître, s'abstinrent de se commettre avec lui. Le lendemain, il remonta

à cheval et gagna le boer voisin de la Rutstad. Là il se prit de querelle

avec le fermier. Rut, averti du tapage, manda chez lui le faux Hédin, le

traita fort amicalement et lui donna la place d'honneur à sa table. De

propos en propos, la conversation prit le cours que Nial avait prévu;

Rut finit par prononcer la formule, et, la seconde fois, Gunnar la redit

sans se tromper.

«Est-ce bien comme cela? demanda-t-il à son hôte.

--Parfaitement, répliqua celui-ci; la citation, le cas échéant, ne

pourrait pas être invalidée.

--Eh bien, je te cite pour l'affaire que m'a commise Unne, fille de

Mord,» reprit Gunnar d'une voix assez haute pour que ses compagnons

l'entendissent.

Rut, croyant à un simple jeu, ne conçut néanmoins aucune défiance, et,

le moment venu, on alla se coucher.

* * *

Cette même nuit, Hogi, le frère de Rut, sauta de son lit en sursaut,

éveilla ses gens et leur dit:

«Il faut que je vous raconte un rêve que je viens de faire. Il m'a

semblé qu'un ours énorme sortait d'ici, suivi de deux oursons, et qu'ils

avaient pris le chemin de la Rutstad. Dites-moi, n'avez-vous rien

remarqué de particulier chez ce grand gaillard que nous avons hébergé

hier soir?»

Quelqu'un répondit qu'il avait vu reluire sous sa manche un joyau et un

morceau d'étoffe rouge, et que l'homme, en outre, portait au doigt un

anneau d'or.

«En ce cas, s'écria Hogi, l'ours de mon rêve, c'était le génie tutélaire

de Gunnar de Lidarende[12]... Vite, en route pour la Rutstad! nous

n'avons pas un instant à perdre.»

Une fois là-bas, on éveilla Rut.

«As-tu des hôtes? lui demanda son frère.

--Oui, Hédin, le marchand du fiord des Îles.

--Non pas, mais un homme d'une tout autre trempe, Gunnar, fils

d'Hamund.

--Alors il m'a vaincu de ruse, et me voilà pris.

--Comment cela?»

Rut raconta ce qui s'était passé.

«Ce n'est pas là une idée de Gunnar seul, observa Hogi; Nial de

Bergtorsvol lui avait fait certainement la leçon.»

On chercha partout Hédin le marchand; il avait disparu.

On rassembla du monde, et pendant trois jours on battit le pays sans

rien découvrir.

Le temps de l'alting venu, les deux parties se présentèrent en justice.

Gunnar, assisté de Nial et de ses témoins, introduisit sa plainte

suivant la procédure en usage; mais, au lieu de la suivre par les voies

de droit, il fit à Rut ce que celui-ci avait fait à Mord; il lui posa

cette alternative: rendre la dot, ou accepter le combat singulier. Pour

la première fois de sa vie, le frère d'Hogi recula. Plutôt que de se

mesurer corps à corps avec le terrible champion de Lidarende, il aima

mieux se dessaisir de la dot, qui retourna ainsi aux mains de la cousine

de Gunnar.

Notes du chapitre:

[Note 11: On appelait _skaldes_ dans le Nord des espèces de bardes,

des poètes d'occasion, improvisateurs inspirés, qui chantaient aux fêtes

et aux festins, célébrant de préférence les faits de guerre auxquels ils

avaient eux-mêmes assisté.]

[Note 12: Les païens du Nord croyaient que chacun avait son esprit

gardien qui le précédait ou le suivait sous la forme d'un animal.]

CHAPITRE IV

HALVARD LE ROUGE CHEZ GUNNAR

Dans l'automne de cette même année, trois navires arrivant de Norwège

atterrirent à la côte sud-ouest de l'Islande, non loin de Lidarende.

Leurs coques ventrues logeaient toutes sortes de marchandises, tonnes

d'hydromel et draps d'Angleterre, ambre de Livonie, anneaux d'or et

d'argent de Garderige (Russie), hanaps et cornes, sans parler d'une

provision de ces calendriers Scandinaves que l'on désignait sous le nom

de _runes_.

Dès que les bâtiments eurent jeté leur passerelle (_bryggia_), les

denrées, la plupart de prix, et d'une provenance plus ou moins suspecte,

furent apportées en tas au rivage; puis on établit près du fiord des

espèces de hangars surmontés de tentes, et sur la place même, comme

c'était la coutume, le marché s'ouvrit.

Or le patron de la flottille était un nommé Halvard le Rouge, vieux

marin à la peau tannée par les tempêtes et au visage couturé de

cicatrices. Le marchand se doublait en lui d'un viking, et, pour dire

la vérité vraie, ce n'étaient que ses profits de viking qui lui

permettaient de faire le négoce. Longtemps feu Hamund, le père de

Gunnar, avait navigué en sa compagnie, et, après que ledit Hamund s'en

fut allé dans le Walhalla, dont ses exploits lui ouvraient d'avance la

grande porte, se reposer de ses laborieuses pirateries, Halvard le Rouge

avait continué d'écumer consciencieusement l'Océan.

Gunnar lui-même avait fait, tout jeune, un voyage en Norwège avec son

père, et il y avait vu ce viking, dont la taille gigantesque, le crâne

de bison et la rousse chevelure n'étaient jamais sortis de sa mémoire.

Aussi, bien que depuis lors il se fût écoulé une vingtaine d'années,

n'eut-il aucune peine à le reconnaître quand celui-ci vint, suivant

l'habitude, demander l'hospitalité à son boer, qui se trouvait le plus

proche du fiord où avait abordé la flottille. Suivant la coutume

également, la saison étant avancée, il invita Halvard le Rouge à passer

la nuit d'hiver sous son toit.

* * *

Bonne aubaine, s'il en fut jamais, pour les gens du logis et des

environs, voire même pour ceux des districts éloignés, que la présence

d'un marin de cette encolure et de cette sorte, qui avait couru toutes

les mers du Nord et qui était un vrai sac à nouvelles[13]!

C'était aussi un sac à boisson d'une capacité fantastique. Des tonnes

entières d'hydromel et de bière paraissaient impuissantes à le remplir,

comme si, au fur et à mesure qu'on les y versait, la blonde liqueur et

le nectar piquant s'échappassent par quelque fissure invisible. Et quand

on demandait à Halvard ce qu'il avait vu de plus singulier dans ses

incessantes pérégrinations:

«Le plus singulier, répondait-il, c'est ce que j'ai vu quand je suis

allé à Byzance[14], la ville des villes, où règne le grand empereur

d'Orient. Figurez-vous que dans ce pays, où il y a tout le long de

l'année un soleil qui eût, pour sûr, contraint le dieu Odin, si

d'aventure il y eût fait un tour, à rabattre les bords toujours

retroussés du vaste chapeau avec lequel il errait par ce monde du milieu

afin de pénétrer les voies des humains, figurez-vous, dis-je, que là-bas

je me suis trouvé avec des hommes qui étaient d'aussi bons archers que

nous autres, et qui cependant ne buvaient que de l'eau. Jamais de vin,

jamais d'hydromel, jamais de bière, rien que de l'eau pure comme les

bêtes. Ils prétendent que c'est une loi du _prophète_ auquel ils

croient... En quoi d'ailleurs ils sont imités par ces moines que

l'empereur d'Allemagne, Othon, nous envoie en Danemark et en Norwège

pour nous convertir au dieu blanc des chrétiens[15]. Ceux-là, il est

vrai, ne se battent pas; ils passent tout leur temps à prier, à égrener

ce qu'ils nomment leurs chapelets et à marmotter des refrains monotones.

Grand bien leur fasse! Pour moi, je tiens qu'un homme véritable n'est ni

un poisson ni un moine, et que si d'aventure une goutte d'eau, que ce

soit de l'eau de rivière ou de l'eau de mer, lui pénètre par surprise

dans la gorge, il doit la recracher aussitôt.»

* * *

«Mais qu'est-ce donc que ces moines et ces prêtres qui font tant de

bruit dans les pays de l'Est[16]? demanda un jour Gunnar à son hôte.

Jusqu'ici ils ne sont jamais venus en Islande, et tout porte à croire

qu'ils n'y viendront pas.

--Ils y viendront, sois-en sûr, fils de mon frère d'armes. Ne vont-ils

pas, à ce qu'on prétend, jusque dans le pays des _hommes bleus_?

--Des hommes bleus?

--Oui, des hommes bleus[17], comme j'en ai vu, moi aussi, en Orient,

auprès du grand empereur de Byzance...; des gaillards qui ont de la

laine emmêlée pour cheveux et le nez tout écrasé sur la face. Avec cela,

souples et musclés à ne pas y croire!

--Voilà, en effet, de merveilleuses choses, frère d'armes de mon père,

et j'aimerais à voir cela de mes yeux. Pour moi pourtant le plus beau

pays c'est l'Islande.

--Bon, bon, fils d'Hamund; il ne tient néanmoins qu'à toi, le renouveau

venu, de me suivre aussi loin ou aussi peu loin que tu voudras par les

replis du vieux fleuve Ifing[18]; mais il faut absolument que je

t'emmène quelque part avec moi. Je sais ce que je sais, que l'Islande

n'est pas la Norwège, que la Norwège n'est pas le Danemark, que la jaune

mer de l'Est[19] n'est pas le Belt aux eaux bleues, et que les bois de

hêtres du Sleswig et de la Scanie[20] ne ressemblent pas aux forêts de

sapins wendes. Je sais aussi qu'on trouve l'ambre sur les rives du

Samland[21], et que Bornholm[22] n'est pas en terre ferme... Si

l'Islande est le plus beau pays, tu y reviendras, et, comme ton père

Hamund s'est marié, tu te marieras à ton tour, à seule fin que la lignée

ne s'éteigne pas. Pour moi, je remercie tous les dieux passés, présents

et futurs, Odin, Balder[23], et la déesse Frigg aussi bien que le dieu

blanc des _papas_[24], de ce qu'aucune femme n'a eu jamais l'idée de

m'épouser, ni moi celle d'épouser aucune femme. Tu feras, te dis-je, ce

que tu voudras; mais mon avis est que tout le mal ici-bas vient des

femmes. Nul ne sait ce que c'est que la haine jusqu'à ce qu'il ait une

femme pour ennemie. Puisses-tu n'en pas faire l'expérience! Quant à

vouloir tenter de rendre bon ce qui est mauvais, autant essayer de

changer le fiel en miel, ou de boire l'Océan dans une corne, ou d'aller

à pied d'ici à Drontheim. Je puis quelque jour périr dans cette mer dont

j'aime tant à renifler les senteurs, car je ne suis pas comme Éric, le

roi de Suède, qui, pour faire un temps à son gré, n'avait qu'à tourner

son chapeau; et je n'ai pas non plus sous ma dunette une de ces cordes à

noeuds des Finnois, qu'il suffit de dénouer pour avoir un bon vent...

Mais, que je trépasse sur terre ou sur mer, que je sois mangé par les

requins ou bien par les milans aux pieds jaunes, il ne m'en soucie. Pour

la façon de vivre, chacun, vois-tu, peut avoir ses goûts et ses

préférences: les uns aiment mieux, par exemple, l'hydromel d'Angleterre

que la bière de Sleswig; d'autres, au contraire, préfèrent la bière de

Sleswig (moi je les aime autant l'un et l'autre); mais, dès qu'il s'agit

de clore l'oeil pour ne le plus rouvrir ici-bas, je n'admets pas qu'on

regarde à la couche.»

[Illustration: Odin.]

* * *

«Bien parlé, frère d'armes de mon père! Mais j'y pense, toi qui mêles

ensemble dans tes discours tous les maîtres de l'eau et du feu, à quels

dieux crois-tu donc toi-même?

Gunnar et Nial · 第 1 / 11 段