Chère madame,
Ce que je deviens? Une bien pauvre chose, mal résignée à son sort.
Merci de vos bonnes paroles. Hélas! je ne me consolerai jamais...
J'avais placé mon idéal si haut que n'y pouvant atteindre, je n'ai
plus maintenant qu'à descendre assez bas pour ne plus jamais
l'apercevoir... Peut-être alors m'habituerai-je à n'y plus penser. Je
vis en attendant, comme une malade se soigne, sans goût
d'entreprendre, ni d'espérer...
Pourtant je sens bien que c'est dans le travail, et dans le travail
seul que je trouverai un allégement au boulet que je traîne!...
Peut-être vais-je donc essayer de revenir, avec plus de continuité, à
mes essais d'autrefois... Vous vous souvenez peut-être des petites
compositions auxquelles je m'amusais, du temps que je n'avais rien à
faire? J'ai repris mes ébauchoirs, mes pinceaux... Je dessine même
quelques modèles d'ameublement, je peins des étoffes...
On me conseille, comme un métier pas trop encombré encore, la
décoration... J'ai envie aussi d'y adjoindre, grâce à l'argent de ma
tante, un magasin d'objets d'art anciens... Je crois que je trouverai
là, en même temps que de quoi achever de gagner ma vie, une
occupation,--et, qui sait? un divertissement.
A remâcher toujours mon chagrin, je deviendrais folle.
J'espère, aux premiers jours de printemps, profiter de votre aimable
invitation et venir déjeuner, un dimanche.