Je te rends grâces, ô mon Dieu! je te rends grâces! tu lui as donc
retiré ton souffle, et Laurette a dépouillé sur la terre ses infortunes;
tu as daigné entendre les gémissements qui partaient du plus profond de
son âme, tu as envoyé la mort pour délivrer des chaînes de cette vie ta
créature malheureuse et tourmentée... Chère et douce amie, la tombe au
moins boira mes larmes, seul tribut que je puisse t'offrir; la terre qui
te cache sera couverte de fraîches herbes, et allégée par la
bénédiction de ta mère et par la mienne. Lorsque tu vivais, tu espérais
toujours de moi quelque consolation, et pourtant... je n'ai pas même pu
te rendre les derniers devoirs: mais nous nous reverrons un jour!...
oui, nous nous reverrons!
O Lorenzo! lorsque souvent je me rappelais cette pauvre innocente,
certains pressentiments me criaient au fond de l'âme: «Elle est morte!»
Si tu ne m'avais écrit, sans doute que je l'eusse ignoré éternellement;
car, je te le demande, qui daignerait s'inquiéter de la vertu
lorsqu'elle est pauvre et malheureuse? Souvent j'ai voulu lui écrire, la
plume me tombait des mains, et je baignais de larmes la lettre qui lui
était destinée... Je tremblais qu'elle ne me racontât de nouvelles
douleurs, et qu'elle ne fît retentir dans mon âme une corde dont les
vibrations n'eussent point cessé de sitôt... Il est donc vrai que nous
craignons le récit des maux de nos amis!... Leur misère nous est lourde,
et notre orgueil dédaigne de leur accorder le secours de notre parole,
qui fait tant de bien aux malheureux, lorsque nous ne pouvons y joindre
une consolation plus solide et plus vraie... Sans doute, elle et sa mère
m'avaient confondu dans la foule de ceux qui, enivrés de leur
prospérité, abandonnent les souffrants... Mais Dieu le sait!... Dieu
qui, reconnaissant qu'elle ne pouvait résister plus longtemps, _a
tempéré la fureur des vents en faveur de l'agneau nouvellement tondu_,
et tondu jusqu'au vif...
Te rappelles-tu comme, un jour, elle revint à la maison, portant
enfermée dans sa corbeille de travail une tête de mort? Elle soulevait
le couvercle, et riait, et montrait ce crâne nu, enfoncé dans un lit de
roses.
--Oh! vous ne savez pas combien il y a de ces roses, nous disait-elle.
J'en ai arraché toutes les épines: demain, elles seront fanées; mais,
demain, j'en achèterai d'autres;... car les roses fleurissent tous les
jours, et autant il en fleurit chaque jour, autant chaque jour la mort
en prend.
--Mais que veux-tu faire de ces roses, Laurette? lui répondais-je.
--J'en veux couronner cette tête, et, chaque jour, je lui en mettrai une
couronne nouvelle.
Et, en répondant, elle riait, suave et gracieuse; et, dans ces paroles,
et dans ce sourire, et dans cet air de visage insensé, dans ces yeux
fixés sur ce crâne sur lequel ses doigts tremblants tressaient des
roses!... Ah!... tu t'es aperçu plus d'une fois, Lorenzo, combien
certaines fois le désir de la mort est ensemble nécessaire et doux, et
combien ce désir est éloquent, surtout errant sur les lèvres d'une jeune
fille folle!...
Je te quitte, Lorenzo; il faut que je sorte; mon cœur se gonfle et
gémit comme s'il voulait s'échapper de ma poitrine. Sur la cime d'une
montagne, je respire librement; mais ici... dans cette chambre...
j'étouffe comme en un tombeau.
J'ai gravi jusqu'au sommet de la plus haute montagne; à mes pieds, je
voyais ondoyer et frémir la forêt comme une mer agitée; la vallée
frémissait au bruit du vent, et les nuages s'arrêtaient aux flancs des
rochers que je dominais...--Au milieu de la terrible majesté de la
nature, mon âme, effrayée et anéantie, a oublié le sentiment de ses
maux, et retrouvé un instant de calme et de tranquillité avec elle-même.
Je voudrais te dire de grandes choses!... elles me traversent
l'esprit... Je m'arrête en y songeant: elle se pressent dans mon
cœur, se heurtent, se confondent; je ne sais par lesquelles
commencer... puis tout à coup elles me fuient et s'écoulent dans un
torrent de larmes; je vais courant comme un insensé, sans savoir où je
vais ni pourquoi je vais. Je ne me connais plus, je franchis des
précipices. Je domine les vallées et les campagnes. Magnifique et
inépuisable création!... mes regards et mes pensées se perdent à
l'horizon lointain; je monte, je m'arrête, je reste debout, et,
haletant, je regarde au-dessous de moi. Oh! le gouffre!... le
gouffre!... Je détourne alors mes yeux effrayés de ces abîmes sans
fond!... je redescends précipitamment au pied de la montagne; la vallée
est plus fraîche; un bosquet de jeunes chênes me protège des vents et du
soleil... Deux filets d'eau murmurent çà et là doucement, les branches
babillent, un rossignol chante... J'ai grondé un berger qui venait pour
enlever du nid ses petits.--La désolation, les plaintes, la mort de ces
pauvres oiseaux devaient être vendues pour une pièce de cuivre: aussi,
va!... je l'ai amplement dédommagé du gain qu'il espérait en tirer... Et
il m'a promis de ne plus troubler les rossignols; mais crois-tu qu'il ne
reviendra pas les tourmenter? Où êtes-vous allés, mes premiers jours?...
Oh! ma raison malade ne trouve plus de repos que dans son
affaissement... et, malheur!... elle sent toute sa faiblesse, comme
si... comme si... Pauvre Laurette! tu m'appelles peut-être; et peut-être
dans peu de temps nous reverrons-nous.--Tout, oui, tout ce que l'homme
croit exister n'est qu'un songe des fantaisies. La mort m'eût semblé
affreuse au milieu de ces rochers escarpés; et, sous les ombres
paisibles de ce bosquet, j'aurais volontiers fermé mes yeux du sommeil
éternel... Chacun se fait une réalité à sa manière... Nos désirs se
multiplient et s'agrandissent avec nos idées, et nos passions ne sont,
tout bien considéré, que les effets de notre illusion. Ah! lorsque je me
rappelle le doux songe de notre jeunesse, comme je courais avec toi par
ces campagnes, m'accrochant aux arbres chargés de fruits, indifférent du
passé, insouciant sur le présent, tressaillant de joie à l'idée des
plaisirs que notre imagination grandissait dans l'avenir, et dont la
mémoire, au bout d'une heure, avait déjà cessé d'exister, concentrant
toutes nos espérances dans les jeux de la prochaine fête...
Mais ce rêve est évanoui... Eh! qui m'assure que, dans ce moment, je ne
rêve pas comme alors? Toi seul, ô mon Dieu! toi seul qui connais ce
cœur humain, sais combien mon sommeil est affreux, et combien le
réveil sera terrible, puisque rien ne m'attend à cette heure, que les
larmes et la mort...
Ainsi je m'égare... ainsi je change de pensées et de désirs... Plus la
nature est belle, plus je voudrais la voir vêtue de deuil, et je crois
qu'aujourd'hui mes souhaits ont été exaucés... L'hiver passé, j'étais
heureux;... lorsque la terre dormait mortellement, j'étais tranquille;
et maintenant... Ah!...
Et cependant, mon ami, je me repose sur la douceur d'être pleuré... A
peine au commencement de la vie, je chercherais en vain un été qui
m'aura été enlevé par mes passions et mes malheurs. Mais, du moins, ma
tombe sera baignée de tes larmes, des larmes de cette femme céleste. Ah!
qui voudrait donc céder à un éternel oubli cette existence si
tourmentée, qui dit adieu au monde pour toujours, qui abandonne ses
crimes, ses espérances, ses illusions, ses douleurs même, sans laisser
derrière lui un soupir, un regard? Les personnes qui nous sont chères et
qui nous survivent sont encore une partie de nous-mêmes; nos yeux
mourants demandent aux leurs quelques larmes de regret; notre cœur se
complaît à penser que notre corps sera porté à la tombe par des bras
amis, et, prêt à s'éteindre, cherche un cœur à qui léguer son dernier
soupir; la nature gémit jusque dans la tombe, et ses gémissements
triomphent encore du silence et de l'obscurité de la mort.
Je m'approche du balcon pour admirer la divine lumière du soleil, qui,
diminuant peu à peu, ne jette plus sur la terre que quelques rayons
faibles et languissants, qui brillent encore à l'horizon; et, dans les
ténèbres épaisses, mélancoliques et taciturnes, je contemple l'image de
destruction dévoratrice de toutes choses; puis je tourne mes regards
vers ce massif de pins plantés par mon frère sur la colline, en face de
l'église, et j'y découvre, à travers leurs branches agitées par le vent,
la pierre blanchissante qui recouvrira mon tombeau. Il me semble que je
te vois y conduire ma mère, qui viendra bénir et pardonner, et je me
dis, comme une espérance:
--Peut-être Thérèse viendra-t-elle, solitaire et affligée, me dire aussi
un dernier adieu, et s'attrister doucement au souvenir du doux songe de
nos amours.
Non, la mort n'est point douloureuse. Puis, si quelqu'un vient mettre
les mains dans ma fosse et troubler mon cadavre, tirant de la nuit dans
laquelle ils dormiront mes passions ardentes, mes opinions et mes
crimes... peut-être... Ne me défends point, Lorenzo; réponds seulement:
«Il était homme et malheureux.»