25 mai.

Je te rends grâces, ô mon Dieu! je te rends grâces! tu lui as donc

retiré ton souffle, et Laurette a dépouillé sur la terre ses infortunes;

tu as daigné entendre les gémissements qui partaient du plus profond de

son âme, tu as envoyé la mort pour délivrer des chaînes de cette vie ta

créature malheureuse et tourmentée... Chère et douce amie, la tombe au

moins boira mes larmes, seul tribut que je puisse t'offrir; la terre qui

te cache sera couverte de fraîches herbes, et allégée par la

bénédiction de ta mère et par la mienne. Lorsque tu vivais, tu espérais

toujours de moi quelque consolation, et pourtant... je n'ai pas même pu

te rendre les derniers devoirs: mais nous nous reverrons un jour!...

oui, nous nous reverrons!

O Lorenzo! lorsque souvent je me rappelais cette pauvre innocente,

certains pressentiments me criaient au fond de l'âme: «Elle est morte!»

Si tu ne m'avais écrit, sans doute que je l'eusse ignoré éternellement;

car, je te le demande, qui daignerait s'inquiéter de la vertu

lorsqu'elle est pauvre et malheureuse? Souvent j'ai voulu lui écrire, la

plume me tombait des mains, et je baignais de larmes la lettre qui lui

était destinée... Je tremblais qu'elle ne me racontât de nouvelles

douleurs, et qu'elle ne fît retentir dans mon âme une corde dont les

vibrations n'eussent point cessé de sitôt... Il est donc vrai que nous

craignons le récit des maux de nos amis!... Leur misère nous est lourde,

et notre orgueil dédaigne de leur accorder le secours de notre parole,

qui fait tant de bien aux malheureux, lorsque nous ne pouvons y joindre

une consolation plus solide et plus vraie... Sans doute, elle et sa mère

m'avaient confondu dans la foule de ceux qui, enivrés de leur

prospérité, abandonnent les souffrants... Mais Dieu le sait!... Dieu

qui, reconnaissant qu'elle ne pouvait résister plus longtemps, _a

tempéré la fureur des vents en faveur de l'agneau nouvellement tondu_,

et tondu jusqu'au vif...

Te rappelles-tu comme, un jour, elle revint à la maison, portant

enfermée dans sa corbeille de travail une tête de mort? Elle soulevait

le couvercle, et riait, et montrait ce crâne nu, enfoncé dans un lit de

roses.

--Oh! vous ne savez pas combien il y a de ces roses, nous disait-elle.

J'en ai arraché toutes les épines: demain, elles seront fanées; mais,

demain, j'en achèterai d'autres;... car les roses fleurissent tous les

jours, et autant il en fleurit chaque jour, autant chaque jour la mort

en prend.

--Mais que veux-tu faire de ces roses, Laurette? lui répondais-je.

--J'en veux couronner cette tête, et, chaque jour, je lui en mettrai une

couronne nouvelle.

Et, en répondant, elle riait, suave et gracieuse; et, dans ces paroles,

et dans ce sourire, et dans cet air de visage insensé, dans ces yeux

fixés sur ce crâne sur lequel ses doigts tremblants tressaient des

roses!... Ah!... tu t'es aperçu plus d'une fois, Lorenzo, combien

certaines fois le désir de la mort est ensemble nécessaire et doux, et

combien ce désir est éloquent, surtout errant sur les lèvres d'une jeune

fille folle!...

Je te quitte, Lorenzo; il faut que je sorte; mon cœur se gonfle et

gémit comme s'il voulait s'échapper de ma poitrine. Sur la cime d'une

montagne, je respire librement; mais ici... dans cette chambre...

j'étouffe comme en un tombeau.

J'ai gravi jusqu'au sommet de la plus haute montagne; à mes pieds, je

voyais ondoyer et frémir la forêt comme une mer agitée; la vallée

frémissait au bruit du vent, et les nuages s'arrêtaient aux flancs des

rochers que je dominais...--Au milieu de la terrible majesté de la

nature, mon âme, effrayée et anéantie, a oublié le sentiment de ses

maux, et retrouvé un instant de calme et de tranquillité avec elle-même.

Je voudrais te dire de grandes choses!... elles me traversent

l'esprit... Je m'arrête en y songeant: elle se pressent dans mon

cœur, se heurtent, se confondent; je ne sais par lesquelles

commencer... puis tout à coup elles me fuient et s'écoulent dans un

torrent de larmes; je vais courant comme un insensé, sans savoir où je

vais ni pourquoi je vais. Je ne me connais plus, je franchis des

précipices. Je domine les vallées et les campagnes. Magnifique et

inépuisable création!... mes regards et mes pensées se perdent à

l'horizon lointain; je monte, je m'arrête, je reste debout, et,

haletant, je regarde au-dessous de moi. Oh! le gouffre!... le

gouffre!... Je détourne alors mes yeux effrayés de ces abîmes sans

fond!... je redescends précipitamment au pied de la montagne; la vallée

est plus fraîche; un bosquet de jeunes chênes me protège des vents et du

soleil... Deux filets d'eau murmurent çà et là doucement, les branches

babillent, un rossignol chante... J'ai grondé un berger qui venait pour

enlever du nid ses petits.--La désolation, les plaintes, la mort de ces

pauvres oiseaux devaient être vendues pour une pièce de cuivre: aussi,

va!... je l'ai amplement dédommagé du gain qu'il espérait en tirer... Et

il m'a promis de ne plus troubler les rossignols; mais crois-tu qu'il ne

reviendra pas les tourmenter? Où êtes-vous allés, mes premiers jours?...

Oh! ma raison malade ne trouve plus de repos que dans son

affaissement... et, malheur!... elle sent toute sa faiblesse, comme

si... comme si... Pauvre Laurette! tu m'appelles peut-être; et peut-être

dans peu de temps nous reverrons-nous.--Tout, oui, tout ce que l'homme

croit exister n'est qu'un songe des fantaisies. La mort m'eût semblé

affreuse au milieu de ces rochers escarpés; et, sous les ombres

paisibles de ce bosquet, j'aurais volontiers fermé mes yeux du sommeil

éternel... Chacun se fait une réalité à sa manière... Nos désirs se

multiplient et s'agrandissent avec nos idées, et nos passions ne sont,

tout bien considéré, que les effets de notre illusion. Ah! lorsque je me

rappelle le doux songe de notre jeunesse, comme je courais avec toi par

ces campagnes, m'accrochant aux arbres chargés de fruits, indifférent du

passé, insouciant sur le présent, tressaillant de joie à l'idée des

plaisirs que notre imagination grandissait dans l'avenir, et dont la

mémoire, au bout d'une heure, avait déjà cessé d'exister, concentrant

toutes nos espérances dans les jeux de la prochaine fête...

Mais ce rêve est évanoui... Eh! qui m'assure que, dans ce moment, je ne

rêve pas comme alors? Toi seul, ô mon Dieu! toi seul qui connais ce

cœur humain, sais combien mon sommeil est affreux, et combien le

réveil sera terrible, puisque rien ne m'attend à cette heure, que les

larmes et la mort...

Ainsi je m'égare... ainsi je change de pensées et de désirs... Plus la

nature est belle, plus je voudrais la voir vêtue de deuil, et je crois

qu'aujourd'hui mes souhaits ont été exaucés... L'hiver passé, j'étais

heureux;... lorsque la terre dormait mortellement, j'étais tranquille;

et maintenant... Ah!...

Et cependant, mon ami, je me repose sur la douceur d'être pleuré... A

peine au commencement de la vie, je chercherais en vain un été qui

m'aura été enlevé par mes passions et mes malheurs. Mais, du moins, ma

tombe sera baignée de tes larmes, des larmes de cette femme céleste. Ah!

qui voudrait donc céder à un éternel oubli cette existence si

tourmentée, qui dit adieu au monde pour toujours, qui abandonne ses

crimes, ses espérances, ses illusions, ses douleurs même, sans laisser

derrière lui un soupir, un regard? Les personnes qui nous sont chères et

qui nous survivent sont encore une partie de nous-mêmes; nos yeux

mourants demandent aux leurs quelques larmes de regret; notre cœur se

complaît à penser que notre corps sera porté à la tombe par des bras

amis, et, prêt à s'éteindre, cherche un cœur à qui léguer son dernier

soupir; la nature gémit jusque dans la tombe, et ses gémissements

triomphent encore du silence et de l'obscurité de la mort.

Je m'approche du balcon pour admirer la divine lumière du soleil, qui,

diminuant peu à peu, ne jette plus sur la terre que quelques rayons

faibles et languissants, qui brillent encore à l'horizon; et, dans les

ténèbres épaisses, mélancoliques et taciturnes, je contemple l'image de

destruction dévoratrice de toutes choses; puis je tourne mes regards

vers ce massif de pins plantés par mon frère sur la colline, en face de

l'église, et j'y découvre, à travers leurs branches agitées par le vent,

la pierre blanchissante qui recouvrira mon tombeau. Il me semble que je

te vois y conduire ma mère, qui viendra bénir et pardonner, et je me

dis, comme une espérance:

--Peut-être Thérèse viendra-t-elle, solitaire et affligée, me dire aussi

un dernier adieu, et s'attrister doucement au souvenir du doux songe de

nos amours.

Non, la mort n'est point douloureuse. Puis, si quelqu'un vient mettre

les mains dans ma fosse et troubler mon cadavre, tirant de la nuit dans

laquelle ils dormiront mes passions ardentes, mes opinions et mes

crimes... peut-être... Ne me défends point, Lorenzo; réponds seulement:

«Il était homme et malheureux.»

Jacques Ortis; Les fous du docteur Miraglia · 第 48 / 85 题