«Je ne sais si le ciel s'inquiète de la terre; mais, s'il s'en est
jamais inquiété, et cela est possible, au reste, le premier jour où la
race humaine a commencé de fourmiller, je crois qu'alors le Destin a
écrit sur les livres éternels:
L'homme sera malheureux.
»Je n'ose appeler de ce jugement, parce que je ne saurais à quel
tribunal, et que je me plais à le croire utile à tant d'autres races
vivantes qui peuplent les mondes innombrables. Je rends grâce néanmoins
à cet esprit qui, en se mêlant à l'universalité des êtres, les
renouvelle sans cesse en les détruisant. En compensation de la douleur,
il nous a donné les larmes, il a puni ces hommes qui, dans leur
insolente philosophie, veulent se révolter contre le sort humain en
leur refusant le bonheur inépuisable de la pitié.
»Si vous voyez votre semblable malheureux et pleurant, ne pleurez
pas[1]. Stoïque! ne sais-tu pas que les larmes de la compassion sont
plus douces pour les malheureux, que la rosée du matin ne le fut jamais
pour les plantes desséchées?
»O Laurette, j'ai pleuré avec toi sur la bière de ton pauvre bien-aimé,
et je me souviens que ma pitié tempérait l'amertume de ta douleur;
alors, tu t'abandonnais sur mon sein; tes blonds cheveux couvraient mon
visage; les larmes qui sillonnaient tes joues retombaient sur les
miennes, et avec ton mouchoir j'essuyais et je ressuyais ces larmes qui,
se renouvelant sans cesse, roulaient de tes yeux sur tes lèvres... Tu
étais abandonnée de tous... Mais, moi,... jamais je ne t'abandonnai...
»Lorsque, t'échappant, hors de toi, tu errais sur les grèves désertes de
la mer, je suivais furtivement tes pas pour te préserver du désespoir et
de ta douleur; puis je t'appelais doucement par ton nom, tu t'arrêtais
alors pour me tendre la main, et t'asseoir à mes côtés. La lune se
levait au ciel; toi, en la suivant des yeux, tu chantais tristement. Il
est des hommes qui peut-être eussent souri de ta démence; mais le
consolateur des malheureux qui voit du même œil la folie et la
sagesse des hommes, qui compatit également à leurs crimes et à leurs
vertus, entendait peut-être ton hymne mélancolique, et faisait descendre
dans ton sein quelque douce consolation. Les prières de mon cœur
t'accompagnaient; les prières et les vœux des âmes attristées montent
toujours au trône de Dieu. Les flots gémissaient avec un doux murmure,
et la brise, en les ridant, les poussait à baiser la rive sur laquelle
nous étions assis; et, toi tu te levais, et, t'appuyant sur mon bras, tu
t'avançais vers cette pierre où tu croyais voir ton Eugène, et sentir sa
main, et sa voix, et ses baisers... Puis tout à coup:
»--Oh! que me reste-t-il? t'écriais-tu; la guerre a éloigné mes
frères... la tombe a dévoré mon père et mon amant... Abandonnée de
tous... de tous!...
»O beauté, génie bienfaisant de la nature! partout où tu montres ton
doux sourire, la joie éclôt, le bonheur renaît, et la volupté se répand
pour éterniser la vie de l'univers... Qui ne te connaît pas, qui ne te
sent pas, est à charge aux autres et à lui-même. Mais, lorsque la vertu
te rend plus chère; lorsque le malheur, t'enlevant ta sérénité, t'expose
aux regards des hommes, les cheveux épars et dépouillés de leur
guirlande joyeuse... ah! quel est celui qui peut passer devant toi et
ne t'offrir qu'un inutile regard de compassion?
»Mais, moi, Laurette, je t'offrais mes larmes, et cette retraite où _tu
aurais mangé mon pain et bu dans ma coupe_, et où tu te serais endormie
sur mon sein; tout ce que je possédais enfin: et peut-être près de moi
ta vie, sans être heureuse, serait du moins demeurée libre et
tranquille. L'âme dans la solitude et la paix va peu à peu oubliant ses
douleurs, parce que le bonheur et la liberté se plaisent dans la simple
et solitaire nature.
»Un soir d'automne,--où la lune, se montrant à peine, brisait ses rayons
sur les nuages épars, qui, marchant près d'elle, la couvraient de temps
en temps, et, répandus par tout le ciel, cachaient au monde les
étoiles,--nous nous arrêtâmes pour regarder les feux lointains des
pêcheurs et écouter les chants des gondoliers, qui, du bruit de leurs
rames, troublaient le calme de l'obscure lagune. Laurette, se tournant
alors, chercha des yeux son bien-aimé, et, se levant toute droite, elle
fit quelques pas en l'appelant; puis, fatiguée, elle revint s'asseoir où
j'étais assis. Épouvantée de sa solitude, me regardant tristement, elle
sembla me dire:
»--Et toi aussi, tu m'abandonneras?
»Et alors, elle appela son chien.
»Moi!... Qui l'aurait dit jamais, que cette soirée dût être la dernière
que j'eusse à passer avec elle?... Elle était vêtue de blanc, un ruban
bleu rassemblait sa chevelure, et trois violettes fanées étaient
attachées au tissu léger qui couvrait son sein... Je l'accompagnai
jusqu'au seuil de sa porte, et sa mère, qui vint nous ouvrir, me
remercia du soin que je prenais de sa malheureuse fille. Lorsque je fus
seul, je m'aperçus que son mouchoir était resté entre mes mains:
»--Je le lui rendrai demain, me dis-je.
»Ses maux commençaient à s'adoucir, et peut-être... Il est vrai que je
ne pouvais te rendre ton Eugène; mais j'aurais pu te tenir lieu d'époux,
de père et de frère... Mes concitoyens, devenus mes persécuteurs, se
réjouissant des menottes que les étrangers leur venaient mettre aux
mains, proscrivirent mon nom, et je ne pus, ô Laurette, te laisser même
le dernier adieu.
»Lorsque je pense à l'avenir, je ferme les yeux pour ne point le
connaître; et je tremble et je laisse retourner ma mémoire vers les
jours passés; je m'égare sous les arbres de la vallée, je repense au
doux murmure de la mer, aux feux lointains des pêcheurs et au chant des
gondoliers... Pensif, je m'appuie contre un arbre et je me dis:
--»Le Ciel me l'avait donnée, mais la fortune contraire me l'a ravie.
»Je tire son mouchoir!
»--Malheureux qui aime par ambition! mais ton cœur, ô Laurette, avait
été formé par la seule nature...
»--J'essuie mes larmes, et je reprends tristement le chemin de ma
demeure.
»Mais, toi, Laurette, que fais-tu maintenant?... Peut-être erres-tu sur
la plage en envoyant à Dieu tes prières et tes larmes. Viens, tu
cueilleras les fruits de mon jardin, tu partageras mon pain, et tu
boiras dans ma coupe, et tu reposeras sur ma poitrine, et tu sentiras
comme bat mon cœur de mille passions différentes; et, lorsque parfois
tes douleurs se réveilleront, lorsque l'esprit sera vaincu par la
passion, je viendrai derrière toi pour te soutenir au milieu du chemin,
pour te guider et te ramener vers ma maison; mais je viendrai derrière
toi en silence pour te laisser au moins le soulagement des larmes; je
serai pour toi père et frère; mais, ô Laurette, mais mon cœur! si tu
pouvais voir mon cœur!... Une larme tombe sur mon papier et efface ce
que je viens d'écrire.
»Je l'ai vue autrefois toute florissante de jeunesse et de beauté, et,
depuis, folle, maigrie et défigurée, je l'ai vue baiser les lèvres
mourantes de son unique consolateur!... et, depuis, dans une pieuse
superstition, s'agenouillant devant sa mère pour la supplier d'éloigner
d'elle la malédiction que, dans un jour de fureur, elle avait appelée
sur la tête de sa fille!--O Laurette, tu as laissé dans mon âme le
souvenir éternel de tes douleurs! héritage précieux que je voudrais
partager avec vous tous, vous qui n'avez plus d'autre consolation que
d'aimer la vertu et de pleurer sur elle. Vous ne me connaissez point;
mais, en quelque lieu que vous soyez, nous sommes frères. Ne haïssez pas
les hommes heureux, fuyez-les...»