3 décembre.

Ce matin, j'allais à la villa, et j'en étais déjà tout proche lorsque

j'entendis, dans l'intérieur, le léger frémissement d'une harpe; je

sentis aussitôt mon cœur sourire, et passer dans mes veines la

volupté de l'harmonie: c'était Thérèse... O céleste enfant! comment

puis-je te voir dans tout l'éclat de ta beauté et ne pas me livrer au

désespoir?... Tu commences à tremper tes lèvres dans l'amer calice de la

vie; et moi, de mes yeux, je te verrai malheureuse et je ne pourrai te

soulager qu'en pleurant avec toi! Ne devrais-je pas, par pitié pour toi,

t'avertir de te familiariser d'avance avec le malheur?

Je crois, Lorenzo, que je ne pourrais ni affirmer ni nier que je

l'aime.--Mais si jamais... jamais!... En vérité, ce sera un amour

d'ange... incapable d'une seule pensée dont elle puisse se plaindre...

Dieu le sait.

Je m'étais arrêté, les yeux, les oreilles et tous les sens tendus, et me

divinisant dans ce coin où aucun regard ne me faisait rougir du vol que

je faisais. Juge de ce que j'éprouvai lorsque j'entendis qu'elle

chantait une cantate de Sapho, que je lui ai traduite avec deux autres

odes, seules poésies qui nous restent de cette femme immortelle comme

les Muses. Je franchis la porte d'un bond, et je trouvai Thérèse dans sa

chambre; sur le même siège où je la vis le jour qu'elle faisait son

portrait. Elle était négligemment vêtue de blanc; le trésor de sa blonde

chevelure était répandu sur ses épaules et sur sa poitrine; ses yeux

nageaient dans la mélodie; une suave langueur était répandue par tout

son visage; son bras rosé, son pied appuyé sur la pédale, ses doigts

courant avec légèreté sur les cordes sonores, tout en elle était

harmonie. Je m'étais arrêté devant elle, je ne pouvais me rassasier du

bonheur de la contempler. Thérèse parut d'abord confuse de s'être laissé

surprendre par un homme qui l'admirait ainsi négligée, et, moi-même, je

commençais à me reprocher intérieurement ma vivacité et mon oubli des

convenances; mais bientôt elle se remit et continua. Alors, je ne

songeai plus qu'au plaisir de la voir et de l'entendre; je ne puis te

dire, Lorenzo, dans quel état se trouvait précisément mon cœur, mais

le fait est que, dans ce moment, j'avais cessé de sentir le poids de

cette vie mortelle.

Quelques minutes après, Thérèse se leva en souriant et me laissa seul.

Peu après, je revins à moi, j'appuyai alors ma tête sur la harpe, mon

visage se baigna de larmes, et je me sentis soulagé.

Padoue, 7 décembre.

Je n'ose le dire, Lorenzo, mais je crains bien que tu ne m'aies pris au

mot, et que tu n'aies fait tout ce qui était en ton pouvoir pour

m'éloigner de mon cher ermitage. Hier, Michel vint m'avertir, de la part

de ma mère, que mon logement à Padoue, où j'avais dit (et vraiment à

peine si je m'en souviens) que je voulais me rendre, à la réouverture de

l'Université, était préparé; il est vrai que j'avais juré de partir, je

te l'avais même écrit; mais j'attendais M. T***, qui n'est point encore

revenu. Au reste, plus je réfléchis, plus je me félicite d'avoir profité

du moment où je voulais fermement m'éloigner de ma retraite, que j'ai

quittée sans dire adieu à personne; autrement, je crois bien que, malgré

tes résolutions et les miennes, jamais je n'aurais eu ce courage; je

t'avouerai même que parfois je regrette bien amèrement ma solitude, et

qu'alors il me prend la tentation d'y retourner.

Au reste, figure-toi bien que je suis à Padoue, et prêt à devenir un

savantissime... Je te dis cela afin que tu n'ailles pas encore prêcher

partout que je me perds avec mes folies... Mais aussi qu'il ne te prenne

pas l'envie de t'opposer à mon départ, lorsque je l'aurai décidé... Tu

sais, mon ami, que je suis né extrêmement inapte à certaines choses, et

surtout lorsqu'il s'agit de vivre avec cette méthode qu'exigent les

études, et qui se trouve tout à fait en opposition avec mon caractère

libre et indépendant; si pourtant cela t'arrivait, rappelle-toi que je

te le pardonne d'avance et de mon propre mouvement... Remercie cependant

ma mère, et, pour diminuer son déplaisir, dis-lui, comme si la chose

venait de toi, qu'il est probable que je ne trouverai pas ici de chambre

à louer pour plus d'un mois...

Padoue, 11 décembre.

Je viens de faite connaissance avec l'épouse du noble M. M***, qui,

abandonnant le tumulte de Venise, et la maison de son indolent mari,

vient passer une partie de l'année à Padoue pour se divertir. Hélas! si

jeune et si belle,... sa figure a déjà perdu cette ingénuité sans

laquelle il n'y a ni grâce ni amour. Coquette consommée, elle passe son

temps à chercher à plaire, et, cela, sans autre but que de faire des

conquêtes, du moins je le pense ainsi; peut-être ai-je tort... Elle

paraît rester volontiers avec moi, me parle bas et sourit à mes

louanges; d'autant plus qu'elle ne semble pas goûter, comme les autres

femmes, cette froide ambroisie, ce fade jargon, qu'on est convenu

d'appeler bons mots et traits d'esprit, et qui presque toujours décèlent

un caractère mauvais. Je ne sais comment il se fit qu'hier en approchant

sa chaise de la mienne, elle me parla de quelques-uns de mes vers, et

amena la conversation sur la poésie; je ne sais encore comment je nommai

un livre qu'elle me demanda, et que je promis de lui porter ce matin...

Adieu; l'heure s'avance.

Deux heures.

Un page m'ouvrit un boudoir où, entré à peine, je vis venir au-devant de

moi une femme de trente-cinq ans environ, légèrement vêtue, et que

jamais je n'eusse prise pour une femme de chambre, si elle même ne me

l'eût appris en me disant:

--Ma maîtresse est encore au lit, mais elle va se lever à l'instant.

Aussitôt, un coup de sonnette la fit courir dans la chambre contiguë, où

était le trône de la déesse; et, moi, je continuai à me chauffer, en

regardant une Danaé peinte au plafond, et les fresques dont les

murailles étaient couvertes, ainsi que quelques romans français jetés ça

et là. Tout à coup la porte s'ouvrit, un air parfumé de mille odeurs

parvint jusqu'à moi, et je vis notre donna, toute fraîche et radieuse,

s'approcher vivement du feu, comme si elle tremblait de froid, et

s'étendre sur une chaise longue que lui avait préparée sa femme de

chambre.

Elle me salua des yeux seulement... et me demanda en souriant si je me

souvenais de ma promesse; alors, je lui présentai le livre, et je

m'aperçus avec étonnement qu'elle n'était vêtue que d'une espèce de

peignoir qui, n'étant pas lacé, descendait librement et laissait à

découvert ses épaules et sa poitrine voluptueusement cachée par une peau

de cygne, dans laquelle elle s'était enveloppée. Ses cheveux, quoique

retenus par un peigne, accusaient le sommeil récent, et quelques boucles

qui s'en échappaient, retombant sur son cou, et pénétrant jusque dans

son sein, semblaient inviter l'œil inexpérimenté à les y poursuivre,

tandis que, pour en rattacher d'autres qui ombrageaient son front et ses

longues paupières noires, elle laissait voir, peut-être sans s'en

douter, un bras d'albâtre que ne pouvaient cacher les manches de sa

chemise, qui, lorsqu'elle levait la main, retombaient jusqu'au coude. A

demi couchée sur un trône de coussins, elle se tournait avec

complaisance vers un petit chien qui s'approchait d'elle, la fuyait,

puis revenait la caresser, en courbant son dos, et en secouant les

oreilles et la queue.

Je m'assis à son côté sur un siége qu'avait avancé la femme de chambre

déjà partie, et je regardai cette flatteuse petite bête qui, en se

jouant avec le bas du peignoir, et en le relevant avec ses pattes,

laissait apercevoir une gentille pantoufle de soie rose tendre, et dans

cette pantoufle un petit pied, ô Lorenzo!... semblable à celui que

l'Albane peindrait à une Grâce sortant du bain... Oh! si comme moi tu

avais pu voir Thérèse, dans le même négligé, s'approchant du feu comme

elle, sans ceinture... En me rappelant ce bienheureux moment, je me

souviens que je n'osais respirer l'air qui l'entourait... Toutes mes

facultés étaient suspendues, et n'avaient de force que pour l'adorer...

Sans doute c'est un génie bienfaisant qui m'offrit alors l'image de

Thérèse... Je reportai, avec un léger sourire, les yeux sur la belle,

sur le petit chien, sur le tapis, sur le pied mignon... Mais les bords

du peignoir étaient baissés, et le pied avait disparu. Je me levai en

lui demandant pardon d'avoir choisi une heure aussi peu convenable, et,

en prenant congé d'elle, je m'aperçus qu'un air sérieux avait remplacé

le doux et tendre abandon qu'un instant auparavant on lisait sur sa

figure; au reste, je me trompe peut-être. Enfin, lorsque je fus seul, ma

raison, qui est en procès éternel avec mon cœur, me dit:

--Malheureux! crains celle-là seulement qui participe du ciel; prends

donc un parti et ne retire pas tes lèvres du contre-poison que te

présentait la fortune.

Je louai ma raison, mais le cœur avait déjà fait à sa guise. Tu

t'apercevras facilement, mon cher Lorenzo, que cette lettre est copiée,

et recopiée, parce que j'ai voulu me surpasser en beau style.

Oh! la cantate de Sapho! je la chante partout, je la répète à chaque

instant, à la promenade, en écrivant, au milieu de mes lectures; je

n'éprouvais pas cette inquiétude vague, Thérèse, lorsqu'il ne m'était

pas refusé de te voir et de t'entendre! Mais patience, onze milles et je

suis à la maison, deux milles encore, et... Oh! que de fois j'aurais fui

cette terre, si, dans la crainte d'être entraîné trop loin par mes

infortunes, je n'eusse préféré braver le péril, et rester près de toi...

Ici, du moins, nous sommes encore sous le même ciel!

_P.-S._--Je reçois à l'instant tes lettres! Voilà la cinquième fois, mon

cher Lorenzo, que tu m'accuses d'être amoureux. Amoureux, oui... Eh

bien, après? N'ai-je pas vu des gens se prendre de passion pour la

_Vénus de Médicis_, pour la _Psyché_, pour la lune ou pour quelque

étoile favorite? et toi-même, n'étais-tu pas tellement enthousiaste de

Sapho, que tu te la figurais parfaitement belle, et que tu traitais

d'ignorants ceux qui prétendaient qu'elle était petite et brune, et

plutôt laide que jolie? Dis-moi le contraire.

Trêve de plaisanteries. Je conviens avec toi que je suis un cerveau

bizarre, extravagant même; mais je ne vois pas qu'il y ait de honte à

cela. Voilà plusieurs jours que je m'aperçois que tu as la rage de

vouloir me faire rougir... Mais tu me permettras de te dire que je ne

sais, ne puis, ni ne dois rougir d'aucune chose à l'égard de Thérèse, ni

me plaindre, ni me repentir, entends-tu?... Vis joyeux.

Padoue...

(Les deux premiers feuillets de cette lettre, dans laquelle Ortis se

plaignait de ce que lui avait fait souffrir quelquefois son caractère

violent, ont été perdus; comme l'éditeur s'est proposé de publier

religieusement ces lettres d'après le manuscrit autographe, il a cru

nécessaire d'insérer ces fragments, d'autant plus qu'ils font facilement

deviner le contenu des pages qui manquent.)

* * * * *

Reconnaissant du bienfait, je le suis aussi de l'injure; et cependant tu

sais combien de fois j'ai pardonné à mes ennemis, secouru ceux qui

m'avaient offensé, pleuré ceux qui m'avaient trahi. Mais les plaies

faites à mon honneur, Lorenzo,... celles-là demandent vengeance... Je ne

sais ni ne désire savoir ce qu'ils t'ont écrit; mais, quand ce misérable

s'est présenté devant moi, quoiqu'il y eût près de trois ans que je ne

l'eusse vu,... j'ai senti tout le corps me brûler. Je me suis contenu

cependant... Mais devait-il, par de nouveaux outrages, rallumer mon

ancien mépris? Je rugissais comme une bête féroce, et, si, dans cet

instant, il s'était présenté à ma vue,... je sens que je l'aurais mis en

pièces, l'eussé-je trouvé dans le sanctuaire.

Deux jours après, le lâche refusa de passer par le chemin d'honneur que

je lui avais ouvert, et chacun se mit à prêcher une croisade contre moi,

comme si je devais endurer tranquillement des affronts de la part de

celui qui déjà m'avait dévoré la moitié du cœur. Cette vile espèce

n'affecte la générosité que parce qu'elle n'a pas le courage de se

venger visière levée; mais il faut voir avec quelle adresse elle sait se

servir des poignards nocturnes de l'intrigue et de la calomnie... Je

n'ai point cherché à le tromper, je lui ai dit:

--Vous avez un bras et un cœur comme moi, et je suis mortel comme

vous.

Il me répondit par des cris et des larmes; alors, la colère, cette furie

dominatrice de mon cœur, commença à faire place au mépris. Je pensai

que l'homme courageux ne doit pas écraser le faible; mais aussi pourquoi

le faible irrite-t-il celui qui sait se venger?... Crois-moi, il faut

une bassesse stupide ou une surhumaine philosophie pour pardonner à un

ennemi qui se présente devant nous, la figure impudente, l'âme noire et

les mains tremblantes.

Enfin l'occasion m'a démasqué tous ces petits messieurs qui

s'émerveillaient à chacune de mes paroles et qui, à chaque instant,

m'offraient leur bourse et leurs services... Sépultures!... beaux

marbres et pompeuses épitaphes! mais ouvrez-les et vous ne trouverez que

vers et putréfaction. Et crois-tu, Lorenzo, que, si l'adversité nous

réduisait à leur demander du pain, il en serait quelques-uns qui se

ressouviendraient de leurs promesses? Pas un, ou peut-être un seul qui

voudrait acheter notre avilissement. Amis pendant le calme, la tempête

s'élève-t-elle, ils font force de rames pour s'éloigner de vous;... chez

eux, tout est calcul... Oh! s'il est encore des hommes qui sentent

frémir dans leurs entrailles les passions généreuses, qu'ils

s'éloignent! qu'ils fuient, comme les aigles et les bêtes sauvages, au

milieu des forêts et des montagnes inaccessibles, loin de la vengeance

et de l'envie des hommes... Les âmes sublimes passent au-dessus de la

multitude, qui, outragée de leur grandeur, tente d'arrêter leur essor ou

de les tourner en ridicule, en traitant de folie des actions que,

plongée dans la fange, elle ne peut ni admirer ni comprendre. Je ne

parle pas de moi; mais, lorsque je réfléchis aux obstacles que la

société oppose, à chaque pas, au génie et au cœur de l'homme, et,

comme dans un gouvernement immoral ou tyrannique tout est intérêt,

brigue et calomnie, je tombe à genoux pour remercier le Ciel, qui, en me

douant de ce caractère ennemi de toute servitude, m'a appris à vaincre

la fortune et à m'élever au-dessus de l'éducation. Je sais que la

première, la seule, la vraie science est celle de l'homme, qu'on ne peut

acquérir ni dans la solitude ni dans les livres, et que chacun peut

profiter de son expérience et de celle des autres, pour marcher avec

quelque sûreté au milieu des précipices de la vie; moi seul dois

craindre d'être trompé par ceux qui devaient m'instruire, précipité du

faîte de la fortune par ceux qui devaient m'y élever, et frappé par la

main qui aurait eu la force de me soutenir.

(Il manque une autre feuille.)

* * * * *

..... Si du moins c'était la première fois, mais j'ai si cruellement

éprouvé toutes les passions! Je ne suis pas exempt de vices, je l'avoue;

mais jamais un vice ne m'a vaincu, et cependant, dans ce terrestre

pèlerinage, j'ai passé tout à coup des jardins aux déserts. Mais je

conviens qu'à une certaine époque, mon mépris pour les hommes naquit

d'un dédain orgueilleux et du désespoir de ne pouvoir trouver la gloire

et le bonheur dont je m'étais flatté dans les premières années de ma

jeunesse. Crois-tu, Lorenzo, que, si j'avais voulu, comme tant d'autres,

trafiquer de ma foi, renier la vérité, vendre mon esprit, je ne vivrais

pas maintenant plus honoré et plus tranquille? Mais les honneurs et la

tranquillité de ce siècle perdu méritent-ils d'être achetés par la vente

de mon âme? Peut-être la crainte de l'infamie, plus encore que l'amour

de la vertu, m'a-t-elle retenu sur les bords du précipice et empêché de

commettre de ces fautes qu'on respecte chez les grands, qu'on tolère

dans la classe moyenne de la société, et qu'on punit chez les malheureux

pour ne point laisser sans victimes l'autel de la justice. Non, jamais

aucune force humaine, aucune puissance divine ne parviendront à me faire

répéter sur le théâtre du monde l'éloge du _petit brigand_... Pour

veiller la nuit dans le boudoir de nos femmes à la mode, je sais qu'il

faut être libertin de profession, parce qu'elles veulent encore

maintenir leur réputation auprès des hommes qu'elles croient

susceptibles de quelque ombre de pudeur... Eh! moi-même n'ai-je pas reçu

d'une femme des préceptes de trahison et de séduction! et peut-être

eussé-je trahi et séduit comme un autre, si le plaisir que je comptais y

goûter n'eût pas dû redescendre amer dans mon âme, qui n'a jamais su se

plier aux circonstances, ni transiger avec la raison. Voilà pourquoi

tant de fois tu m'as entendu redire que tout dépend du cœur;... du

cœur, que ni le Ciel, ni les hommes, ni nos intérêts mêmes ne peuvent

jamais changer.

Dans l'Italie la plus cultivée, et dans quelques villes de France, j'ai

cherché avec soin ce _grand monde_, que partout j'entendais vanter avec

tant d'emphase. Qu'ai-je vu? Une foule de nobles, de savants et de

belles; mais tous sots, bas et méchants!... tous!... J'ai cependant, je

l'avouerai, rencontré quelquefois, mais toujours parmi le peuple, des

hommes d'un caractère libre, que rien n'avait pu émousser encore.

J'errais ça et là, et dessus et dessous, semblable aux âmes de ces

malheureux que le Dante place à la porte de l'enfer comme ne les

jugeant pas dignes d'habiter avec les parfaits damnés. Pendant tout un

an, sais-tu ce que j'ai trouvé partout? Sottise, déshonneur, ennui

mortel... Et, tandis que, tremblant encore sur le passé, je commençais à

me rassurer sur l'avenir en me croyant dans le port, mon mauvais génie

m'entraîne de nouveau à des malheurs inévitables.

Tu vois, Lorenzo, que j'ai raison de lever les yeux vers ce rayon de

salut, qu'un hasard propice me présente. Mais, je t'en conjure,

épargne-moi ton refrain habituel: _Ortis, Ortis, ton intolérance te

rendra misanthrope_. Et crois-tu donc que, si je haïssais les hommes, je

me plaindrais comme je le fais de leurs vices? Au reste, puisque je ne

sais pas en rire et que je crains de m'en fâcher, je crois que le

meilleur parti est la retraite; d'autant plus que je ne vois pas qui

pourrait me garantir de la haine de cette race, à laquelle je ressemble

si peu. Il ne s'agit point ici de discuter de quel côté est la raison;

je l'ignore, et certes je ne pense pas qu'elle soit toute du mien. Mais

l'essentiel, je crois (et, en cela, nous sommes d'accord), c'est que mon

caractère franc, ouvert et loyal, ou plutôt obstiné, brusque et

imprudent, ne peut nullement s'accorder avec cette religieuse étiquette

qui couvre d'une même livrée l'extérieur de ceux-là, et, sur mon

honneur, pour vivre en paix avec eux, je n'ai point envie de changer

d'habits. Je me trouve donc dans une guerre ouverte, qui ne me laisse

pas même espérer de trêve, et ma défaite est d'autant plus inévitable,

que je ne sais point combattre avec le masque de la dissimulation, vertu

cependant assez accréditée et encore plus profitable. Vois ma

présomption, Lorenzo: je me crois meilleur que les autres, et voilà

pourquoi je dédaigne de me contrefaire; mais, bon ou mauvais, et tel que

suis enfin, j'ai la générosité ou plutôt l'effronterie de m'exposer nu

et comme je suis sorti des mains de la nature. J'avoue que parfois je me

dis à moi-même:

--Crois-tu qu'il n'y a pas quelque danger à professer cette vérité?

Et je me réponds que je serais bien fou, si, lorsque j'ai trouvé dans ma

solitude le bonheur et la tranquillité des élus, qui se béatifient dans

la contemplation du souverain bien, j'allais, pour ne pas risquer de

devenir amoureux (c'est ton antienne ordinaire), me remettre encore à la

disposition de cette tourbe fausse et méchante.

Padoue, 23 décembre.

Ce maudit pays semble encore engourdir mon âme, déjà fatiguée de la vie.

Gronde-moi tant que tu voudras, Lorenzo, mais je ne sais que devenir à

Padoue. Si tu voyais avec quelle figure apathique je suis là...

hésitant... et me torturant l'esprit pour te commencer cette misérable

lettre... A propos, le père de Thérèse est revenu et m'a écrit. Je lui

ai répondu en lui annonçant mon retour; il me semble qu'il y a mille ans

que je l'ai quitté.

Cette Université (comme toutes les Universités du monde) est composée de

professeurs pédants, ennemis entre eux, et d'écoliers dissipés. Lorenzo,

sais-tu pourquoi les grands hommes sont si rares dans la foule? C'est

que cette émanation de la Divinité qui constitue le génie ne peut

exister que dans l'indépendance et la solitude; dans la société, on lit

et on imite beaucoup; mais on médite peu. Cette ardeur généreuse qui

fait écrire, penser et sentir fortement, finit par s'évaporer en

paroles. Pour estropier une foule de langues, nous dédaignons

d'apprendre la nôtre, et nous nous donnons en ridicule aux étrangers et

à nous-mêmes. Dépendants des préjugés, des intérêts et des vices des

hommes, guidés par une chaîne de devoirs et de besoins, nous confions à

la multitude notre gloire et notre bonheur, nous parvenons à la richesse

et à la puissance, et nous finissons par nous épouvanter de notre

élévation même, parce que la renommée attire les persécuteurs, et que

notre grandeur d'âme nous rend suspects aux gouvernements et aux

princes, qui ne veulent ni grands hommes ni grands scélérats. Celui qui,

dans des temps d'esclavage, est payé pour instruire la jeunesse, presque

jamais ne remplit son mandat sacré. De là vient cet appareil de leçons

pédantesques et pédagogiques qui ne tendent qu'à rendre la raison

difficile et la vérité même suspecte. Tiens, Lorenzo, je ne puis mieux

comparer les hommes qu'à un troupeau d'aveugles qui errent au hasard.

Quelques-uns s'efforcent d'entr'ouvrir les yeux et se persuadent qu'ils

distinguent dans les ténèbres, où cependant ils ne doivent marcher qu'en

trébuchant...

Mais supposons que je n'ai rien dit. Il y a des opinions qu'on ne peut

discuter qu'avec le petit nombre de ceux qui envisagent les sciences

avec le même sourire qu'Homère contemplait les hauts faits des

grenouilles et des rats... Pour cette fois, tu conviendras que j'ai

raison.

Or, puisque Dieu t'envoie un acquéreur, tu me feras plaisir de vendre

corps et âme tous mes livres. Qu'ai-je à faire de quatre mille volumes

et plus, que je ne peux ni ne veux lire? Conserve-moi seulement ceux

dans lesquels tu trouveras des notes écrites de ma main: que d'argent

j'ai employé à cette folie qui, je le crains bien, n'est passée que pour

faire place à une autre! Tu en remettras le prix à ma mère; il

l'indemnisera un peu des dépenses énormes qu'elle a faites pour moi.--Je

ne sais comment je m'arrange, mais j'épuiserais un trésor; l'occasion me

semble avantageuse, il faut en profiter; les temps deviennent de plus en

plus malheureux, et il n'est pas juste que, pour moi, la pauvre femme

traîne dans la misère le peu de temps qu'elle a encore à vivre. Adieu,

Lorenzo.

Des monts Euganéens, 3 janvier 1798.

Pardonne: je te croyais plus sage... Le genre humain est cette troupe

d'aveugles que tu vois, se heurtant, se pressant et se traînant derrière

l'inexorable fatalité; pourquoi craindre alors un avenir que nous ne

pouvons éviter?

Je me trompe! la prudence humaine peut, par ses combinaisons, rompre

cette chaîne d'infiniment petits événements que nous appelons destin;

mais peut-elle pour cela plonger ses regards dans les ombres de

l'avenir? Tu m'exhortes encore à fuir Thérèse; mais c'est comme si tu me

disais: «Abandonne ce qui te fait chérir la vie... Crains le mal et

tombe dans le pire...» Mais supposons un instant que, pour éviter

prudemment le péril, je doive interdire à mon âme tout éclair de

bonheur, ma vie alors ne s'écoulerait-elle pas pareille aux austères

journées de cette saison obscure et nébuleuse, qui ferait presque

désirer la cessation de la vie jusqu'au retour du printemps? Conviens

donc, Lorenzo, qu'il vaut mieux que la nuit vienne avant le soir, et que

notre matin, du moins, se réjouisse aux rayons du soleil? D'ailleurs, si

je voulais être toujours en garde contre mon cœur, ne ferait-il pas à

ma raison une guerre éternelle? Et dis-moi quelle en serait l'utilité.

Je naviguerai donc comme un homme perdu; que les choses aillent comme

elles pourront: en attendant,

Je sens mon air natal, et mes douces collines

Montent à l'horizon!

Jacques Ortis; Les fous du docteur Miraglia · 第 26 / 85 题