Trois jours encore, et Odouard sera parti. Le père de Thérèse, qui
l'accompagnera jusqu'aux frontières, m'a proposé de faire ce voyage avec
lui; mais je l'en ai remercié, parce que je suis décidé à m'éloigner.
J'irai à Padoue... Je ne veux pas abuser de l'amitié et de la confiance
de M. T***.
--Tenez bonne compagnie à mes filles, me disait-il encore ce matin.
Me prend-il donc pour un Socrate?... Moi, près de cette angélique
créature née pour aimer et être aimée, si malheureuse! moi dont le
cœur est en si parfaite harmonie avec le cœur des infortunés,
parce que j'ai toujours trouvé quelque chose de méchant dans celui de
l'homme heureux!
Je ne sais comment il ne s'aperçoit pas qu'en parlant de sa fille, je
change de visage, ma langue s'embarrasse, et je balbutie alors comme un
voleur devant son juge: il y a des moments où je m'abandonne à des
réflexions qui me feraient blasphémer, lorsque je vois tant
d'excellentes qualités gâtées chez lui par des préjugés et un entêtement
qu'un jour peut-être il pleurera bien amèrement... C'est ainsi,
Lorenzo, que je dévore mes journées en me plaignant de mes malheurs...
et de ceux des autres.
Cependant, cet état ne me déplaît pas... Souvent je ris de moi, je ris
de ce que mon cœur ne peut supporter un moment, un seul moment de
calme... Pourvu qu'il soit toujours agité, peu lui importe que les vents
soient ou propices ou contraires: où lui manque le plaisir, il cherche
aussitôt la douleur. Hier, Odouard est venu chez moi pour me rendre un
fusil de chasse que je lui avais prêté, et me dire en même temps adieu;
eh bien, je n'ai pu le voir sans me jeter à son cou, quoique cependant
j'eusse bien dû imiter son indifférence. Je ne sais comment, vous autres
sages appelez l'homme qui, sans réfléchir, cède toujours au premier
mouvement de son cœur; ce n'est certainement pas un héros, et
cependant ce n'est point un lâche: ceux qui traitent les passions de
faiblesses, ressemblent à ce médecin qui appelait fou un malade dans le
délire; c'est ainsi encore que les riches taxent la pauvreté de faute,
par la seule raison qu'elle est pauvre; tout est apparence, rien n'est
réalité, rien! les hommes qui ne peuvent acquérir l'estime des autres,
ni même la leur, cherchent à se tromper eux-mêmes en comparant les
défauts qui par hasard leur manquent à ceux qu'ils reprochent à leurs
voisins. Mais celui qui ne s'enivre pas, parce qu'il hait naturellement
le vin, mérite-t-il des louanges sur sa sobriété?
O toi qui disputes tranquillement sur les passions, si tes froides mains
ne trouvaient pas froid tout ce qu'elles touchent, si tout ce qui entre
dans ton cœur de glace ne se glaçait pas en passant par ton cœur,
crois-tu que tu serais aussi glorieux de ta sévère philosophie? Or,
comment peut-on raisonner de choses que l'on ne connaît pas?
Pour moi, Lorenzo, j'abandonne ces prétendus sages à leur inféconde
apathie: j'ai lu, je ne me rappelle plus trop dans quel poëte, que leur
vertu ressemble à un bloc de glace qui attire tout à lui et qui
refroidit tout ce qu'il touche.--Dieu ne reste pas toujours dans une
majestueuse tranquillité, mais il s'enlève au sein des aquilons et passe
avec les tempêtes.