22 novembre.

Trois jours encore, et Odouard sera parti. Le père de Thérèse, qui

l'accompagnera jusqu'aux frontières, m'a proposé de faire ce voyage avec

lui; mais je l'en ai remercié, parce que je suis décidé à m'éloigner.

J'irai à Padoue... Je ne veux pas abuser de l'amitié et de la confiance

de M. T***.

--Tenez bonne compagnie à mes filles, me disait-il encore ce matin.

Me prend-il donc pour un Socrate?... Moi, près de cette angélique

créature née pour aimer et être aimée, si malheureuse! moi dont le

cœur est en si parfaite harmonie avec le cœur des infortunés,

parce que j'ai toujours trouvé quelque chose de méchant dans celui de

l'homme heureux!

Je ne sais comment il ne s'aperçoit pas qu'en parlant de sa fille, je

change de visage, ma langue s'embarrasse, et je balbutie alors comme un

voleur devant son juge: il y a des moments où je m'abandonne à des

réflexions qui me feraient blasphémer, lorsque je vois tant

d'excellentes qualités gâtées chez lui par des préjugés et un entêtement

qu'un jour peut-être il pleurera bien amèrement... C'est ainsi,

Lorenzo, que je dévore mes journées en me plaignant de mes malheurs...

et de ceux des autres.

Cependant, cet état ne me déplaît pas... Souvent je ris de moi, je ris

de ce que mon cœur ne peut supporter un moment, un seul moment de

calme... Pourvu qu'il soit toujours agité, peu lui importe que les vents

soient ou propices ou contraires: où lui manque le plaisir, il cherche

aussitôt la douleur. Hier, Odouard est venu chez moi pour me rendre un

fusil de chasse que je lui avais prêté, et me dire en même temps adieu;

eh bien, je n'ai pu le voir sans me jeter à son cou, quoique cependant

j'eusse bien dû imiter son indifférence. Je ne sais comment, vous autres

sages appelez l'homme qui, sans réfléchir, cède toujours au premier

mouvement de son cœur; ce n'est certainement pas un héros, et

cependant ce n'est point un lâche: ceux qui traitent les passions de

faiblesses, ressemblent à ce médecin qui appelait fou un malade dans le

délire; c'est ainsi encore que les riches taxent la pauvreté de faute,

par la seule raison qu'elle est pauvre; tout est apparence, rien n'est

réalité, rien! les hommes qui ne peuvent acquérir l'estime des autres,

ni même la leur, cherchent à se tromper eux-mêmes en comparant les

défauts qui par hasard leur manquent à ceux qu'ils reprochent à leurs

voisins. Mais celui qui ne s'enivre pas, parce qu'il hait naturellement

le vin, mérite-t-il des louanges sur sa sobriété?

O toi qui disputes tranquillement sur les passions, si tes froides mains

ne trouvaient pas froid tout ce qu'elles touchent, si tout ce qui entre

dans ton cœur de glace ne se glaçait pas en passant par ton cœur,

crois-tu que tu serais aussi glorieux de ta sévère philosophie? Or,

comment peut-on raisonner de choses que l'on ne connaît pas?

Pour moi, Lorenzo, j'abandonne ces prétendus sages à leur inféconde

apathie: j'ai lu, je ne me rappelle plus trop dans quel poëte, que leur

vertu ressemble à un bloc de glace qui attire tout à lui et qui

refroidit tout ce qu'il touche.--Dieu ne reste pas toujours dans une

majestueuse tranquillité, mais il s'enlève au sein des aquilons et passe

avec les tempêtes.

Jacques Ortis; Les fous du docteur Miraglia · 第 24 / 85 题