13 octobre.

Je t'en conjure, Lorenzo, n'insiste pas davantage; je suis décidé à ne

point m'éloigner de mes montagnes. Il est vrai que j'avais promis à ma

mère de me réfugier dans quelque autre pays, mais je n'en ai pas eu le

cœur; elle me pardonnera, je l'espère. D'ailleurs, la vie

mérite-t-elle d'être conservée, dans l'avilissement et dans l'exil?...

Ah! combien de nos concitoyens gémiront repentants et éloignés de leurs

maisons!... Et pourquoi?... Que pouvons-nous attendre, si ce n'est

l'indigence, le mépris, ou tout au plus cette courte et stérile

compassion que les nations barbares offrent à l'étranger fugitif? Mais

où chercherai-je un asile? En Italie?... terre prostituée, toujours

prête à subir le joug du vainqueur! et pourrais-je avoir sans cesse

devant les yeux ces hommes qui m'ont dépouillé, raillé, vendu, et ne pas

pleurer de colère? Dévastateurs des peuples, ils se servent de la

liberté comme les papes se servaient des croisades... Oh! que de fois,

désespérant de me venger, j'ai voulu m'enfoncer un couteau dans le

cœur, pour verser tout mon sang au milieu des derniers gémissements

de ma patrie!

Et ces autres!... ils ont mis à prix notre servitude;... ils ont racheté

au poids de l'or ce qu'ils avaient stupidement et lâchement perdu par

les armes... Tiens, Lorenzo, je ressemble à un de ces malheureux qui,

tombés en léthargie, ont été enterrés vivants; et qui tout à coup,

revenant à eux, se trouvent au milieu des ténèbres et des ossements,

certains de vivre, mais désespérant de revoir jamais la douce lumière de

la vie, et contraints de mourir au milieu des blasphèmes et de la

faim!... Eh! pourquoi nous laisser entrevoir et toucher la liberté, pour

nous la retirer ensuite, et d'une manière aussi infâme?...

Jacques Ortis; Les fous du docteur Miraglia · 第 16 / 85 题