Je t'en conjure, Lorenzo, n'insiste pas davantage; je suis décidé à ne
point m'éloigner de mes montagnes. Il est vrai que j'avais promis à ma
mère de me réfugier dans quelque autre pays, mais je n'en ai pas eu le
cœur; elle me pardonnera, je l'espère. D'ailleurs, la vie
mérite-t-elle d'être conservée, dans l'avilissement et dans l'exil?...
Ah! combien de nos concitoyens gémiront repentants et éloignés de leurs
maisons!... Et pourquoi?... Que pouvons-nous attendre, si ce n'est
l'indigence, le mépris, ou tout au plus cette courte et stérile
compassion que les nations barbares offrent à l'étranger fugitif? Mais
où chercherai-je un asile? En Italie?... terre prostituée, toujours
prête à subir le joug du vainqueur! et pourrais-je avoir sans cesse
devant les yeux ces hommes qui m'ont dépouillé, raillé, vendu, et ne pas
pleurer de colère? Dévastateurs des peuples, ils se servent de la
liberté comme les papes se servaient des croisades... Oh! que de fois,
désespérant de me venger, j'ai voulu m'enfoncer un couteau dans le
cœur, pour verser tout mon sang au milieu des derniers gémissements
de ma patrie!
Et ces autres!... ils ont mis à prix notre servitude;... ils ont racheté
au poids de l'or ce qu'ils avaient stupidement et lâchement perdu par
les armes... Tiens, Lorenzo, je ressemble à un de ces malheureux qui,
tombés en léthargie, ont été enterrés vivants; et qui tout à coup,
revenant à eux, se trouvent au milieu des ténèbres et des ossements,
certains de vivre, mais désespérant de revoir jamais la douce lumière de
la vie, et contraints de mourir au milieu des blasphèmes et de la
faim!... Eh! pourquoi nous laisser entrevoir et toucher la liberté, pour
nous la retirer ensuite, et d'une manière aussi infâme?...