XXXIX

Noël parti, Josanne avait disposé sur une table les cuvettes, les

linges, l'eau bouillie: la Tourette attendait, chez le pharmacien, les

solutions et les pansements antiseptiques indiqués par le docteur.

Demeurée seule, Josanne commença une toilette rapide. Tout en peignant

ses beaux cheveux, elle regardait avec une joie encore anxieuse et une

passionnée tendresse le petit garçon qui dormait. Blanchet l'avait

prévenue que «ça serait bien fait et vite fait», le docteur Simard

étant un opérateur très habile.

«Ah! pensait-elle, je voudrais être plus vieille de huit jours et

oublier ce vilain rêve... Mon pauvre mignon! je ne savais pas combien

je l'aimais!... Je vais le gâter horriblement, et Noël aussi le

gâtera... Ce sera délicieux de le voir revivre! mon Claude, mon petit

cœur!...»

Elle l'embrassa. Une larme glissa de ses yeux sur la joue de Claude...

«Mon petit cœur, je n'oserais plus dire que je regrette ta naissance.

Cela nous porterait malheur!... Sois tranquille! mon chéri, ta maman

t'aime, et tu as aussi un grand ami très bon, très doux, qui t'aime

aussi... Nous serons heureux...»

La sonnette tinta... La Tourette n'était pas rentrée...

«Est-ce le docteur Blanchet, déjà?... Il a dû rencontrer Noël sur le

trottoir... se dit Josanne. C'est peut-être le garçon du pharmacien...

La Tourette est allée faire ses provisions, et elle bavarde dans toutes

les boutiques...»

Elle acheva de nouer ses cheveux, enfonça deux longues épingles au

hasard, et serra la cordelière de sa robe... La sonnette résonna

encore, timidement.

Josanne ouvrit.

Tout d'abord, elle ne reconnut pas Maurice. Elle murmura:

--Monsieur?...

Mais lui entra dans la salle à manger sombre, à peine meublée,

et, Josanne, refermant la porte, machinalement, le suivit. Ils se

trouvèrent face à face...

--Josanne!

--Vous!...

Comme il semblait ému! Son visage était pâle, affreusement pâle, auprès

du col d'astrakan de sa pelisse... Il tenait son chapeau à la main...

Sa voix chevrotait un peu, basse et voilée...

--Josanne!... l'enfant?... On m'a dit...

--Il a failli mourir; il est sauvé...

--Vous êtes sûre...

--Oui, sûre, depuis une heure...

--Mon Dieu!...

Il ne songeait pas à justifier sa présence. Il demanda:

--Mais cette maladie, dont on a parlé à madame Grancher, ce n'était

donc pas une simple grippe!... Expliquez-moi... Mais où est-il?... Je

veux le voir...

Josanne n'avait pu retenir la bonne nouvelle, la promesse de salut

qu'elle eût criée au monde entier. Mais, tout à coup, elle prit

conscience de la situation... Elle regarda Maurice... Lui, chez elle,

lui!

Debout entre le jeune homme et la porte du salon, barrant le passage,

elle répondit d'une voix qui ne tremblait pas.

--Voir Claude?... Mais ce n'est pas possible!... Vous savez qu'il est

hors de danger... ça suffit... Allez-vous-en, maintenant... Il le

faut...

--Josanne!...

--N'insistez pas... Vous ne devez pas insister... Nous n'avons rien à

nous dire... Votre place n'est pas ici...

Maurice eut un frémissement...

--Je comprends... Mais je ne suis pas venu pour vous, Josanne...

Je respecte votre liberté... Je ne veux pas savoir si ce qu'on dit

de vous, de... votre façon de vivre, est véritable ou non... Et

pourtant!... il y a eu des médisances... des calomnies... oui, des

calomnies... je n'ai pas pu n'en pas souffrir... Et... pour venir

ici... il m'a fallu un certain courage... Mais je voulais voir

l'enfant, _notre_ enfant... Vous ne pouvez pas refuser...

Il élevait la voix et reprenait un peu d'assurance.

Josanne ne bougeait pas. Elle dit seulement:

--Je refuse... Je n'ai pas d'explications à vous donner... Vous n'avez

aucun droit sur Claude... Laissez-moi, laissez-nous!...

--Vous m'aviez pardonné... Vous m'aviez promis...

--Ne me rappelez pas ça!... J'étais folle... Je ne savais pas à quoi

je m'engageais... Ah! je suis bien guérie, maintenant!... Je ne peux

plus m'attendrir sur vous... Je suis délivrée de vous... Qu'est-ce que

vous faites là?... Allez-vous-en... Je vous le dis sans colère... sans

haine... Entre nous, c'est fini, fini, fini...

--Entre nous, soit!... Mais Claude!... Je n'ai aucun droit légal sur

lui, et même aucun droit moral... c'est entendu... Pourtant... il est

mon fils... Ah! si vous saviez!... Depuis quelques mois... j'ai tant

songé à lui... Je n'aurai jamais, jamais d'autre enfant, Josanne!...

Et malgré moi, j'ai eu la curiosité d'abord, et puis la hantise, de

celui-là... Ça vous étonne?... Vous me trouvez ridicule?... Vous ne me

croyez pas?

--Si, je vous crois!... Pourquoi mentiriez-vous?... Mais il est trop

tard... Tout est changé... Prenez-en votre parti... Chacun aura eu sa

part de souffrance... Nous sommes quittes... Je ne vous déteste pas: je

ne vous souhaite aucun mal. Je désire même que vous soyez heureux...

Seulement, il faut vous dire que nous sommes deux étrangers, deux

inconnus... Mon Dieu! Ne sentez-vous pas, rien qu'à me regarder, ne

sentez-vous pas que je suis une autre femme?... Moi, je vous vois, je

vous entends, et je ne vous reconnais plus!... Allez-vous-en!... Que

cela finisse!... On va venir... Je vous en prie...

Maurice balbutia:

--Soit! je me retire, avec un grand chagrin, et sans comprendre... nous

ne nous verrons plus... Adieu, Josanne...

Il ouvrit la porte...

--Adieu.

La porte se referma.

Josanne se rassit au chevet de Claude... Elle avait un tremblement

nerveux de tout le corps; le sol manquait sous ses pieds... Elle pensa:

«Noël!... Noël!... S'il avait trouvé cet homme, ici!... Et quand il

saura, tout à l'heure... car il saura... Je lui dirai tout... Oh! qu'il

me comprenne, qu'il sente que l'autre n'est rien pour moi, rien...»

Elle répétait tout haut:

--Rien!... rien!...

L'image récente de Maurice était devant ses yeux, si différente de

l'image qui était restée dans sa mémoire et que le travail du souvenir

avait transformée, embellie parfois, et parée d'un charme troublant...

l'amant de sa jeunesse, le père de Claude, c'était donc cet homme

qu'elle avait senti tout à l'heure, si lointain, si détaché?...

Non, elle ne le détestait pas... Elle n'éprouvait pour lui aucun

sentiment... Il était comme s'il n'était pas...

Elle prit la petite main de son fils, qui traînait sur la couverture,

et elle la baisa, doucement, doucement.

--Madame! dit la Tourette, v'là m'sieur le docteur Blanchet qui

arrive... et puis, y a en bas une voiture, où qu'est monsieur Delysle

avec les autres médecins...

Pendant les préparatifs de l'opération et l'opération même, et l'heure

qui suivit, Josanne ne pensa qu'à son fils. On l'avait consignée dans

le salon, avec Noël. A peine échangèrent-ils quelques paroles.

Mais l'opération terminée, les médecins partis, tandis que l'infirmière

veillait sur le repos du petit Claude, et que, dans le logis

bouleversé, les choses reprenaient, comme par miracle, leur aspect et

leur ordre coutumiers, Josanne, délivrée de ses terreurs maternelles,

redevint femme, et amante... Les sources de la joie se rouvraient en

elle.

Elle ne redouta point une conversation qui, peut-être, troublerait

péniblement Noël... Puisqu'ils avaient, l'un et l'autre, bâti leur

amour sur les fondements inébranlables de la confiance et de la

sincérité, ils devaient être prêts, à tout moment, à dire tout, et à

tout entendre. Plus n'était besoin, entre eux, de préliminaires, de

détours et de précautions...

Alors, Josanne, serrant les mains de Noël dans les siennes, raconta

simplement la visite de Maurice. Et, comme elle parlait, le visage

du jeune homme reflétait des sentiments divers et contradictoires,

inquiétude, impatience, joie hésitante devant un bonheur imprévu et

longtemps désiré...

--Et c'est tout? demanda-t-il.

--C'est tout.

--Il est parti, «sans comprendre»!... Et toi, toi, Josanne, n'as-tu

pas, au fond de ton cœur, un peu de compassion, un peu de mélancolie?...

--Non..., rien... Il me semble, à cette minute même, que je te rapporte

l'histoire d'un autre homme et d'une autre femme... Une histoire qu'on

m'aurait contée il y a longtemps... Et cet homme, cette femme, ce n'est

pas lui, et ce n'est pas moi... J'avais moins d'irritation que de gêne,

et cela me paraissait extraordinaire, invraisemblable, que cet homme

fût là!

Le soleil fondait les gouttelettes irisées contre les vitres.

L'indienne du rideau, pénétrée de jour, étalait les bleus vifs et

les verts frais de ses floraisons chimériques. Un tramway passa

en grinçant, et les piécettes nacrées des «monnaies du pape» se

dispersèrent autour du petit vase jaune...

Ce bruit, ces choses éparses, la lumière pure, un livre ouvert sur la

table, ressuscitaient dans l'esprit de Noël des images lointaines...

Il revoyait un crépuscule printanier, les gestes de Josanne, drapant

le rideau ou tenant la statuette... Il se revoyait lui-même, maniant

le volume relié en maroquin bleu... Ce jour-là, son amitié amoureuse

s'était heurtée au passé! Et, depuis, quelle lutte sourde, incessante

et furieuse!...

Et maintenant, après le dernier assaut et le dernier choc, le passé

n'était plus que cendre et poussière.

Comme naguère, dans le jardin de Cernay, Noël prit entre ses mains

la tête chérie de Josanne... Il s'enivra de baiser le beau front

intelligent où la pensée se formait, pareille à sa pensée; les yeux

fidèles qui reflétaient ses yeux dans leurs miroirs sombres; les lèvres

dociles à ses lèvres et qui ne mentiraient jamais... Il voulut parler,

mettre toute sa foi, toute sa tendresse, toute sa ferveur dans un mot,

et il ne put que murmurer:

--Ma chère femme...

La victoire restait à l'amour qui n'avait pas faibli, qui n'avait pas

désespéré,--à l'amour fort comme la vie.

Paris, 1904-1905.

La Rebelle · 第 50 / 52 题