XXX

Le vieux cocher, avec sa vieille voiture et son petit cheval gris,

vint chercher Noël et Josanne à la gare de Chevreuse. C'était une

journée sans soleil, chaude, voilée, un peu triste. Un ciel blanchâtre

assombrissait les verts proches des bois, les bleus lointains des

collines. Les rosiers, aux seuils des maisonnettes, dispersaient leurs

roses jaunes, et midi engourdissait la terre, lasse de porter l'été

pesant.

Le jardin de l'auberge, à côté du potager, était plein de kiosques et

de tonnelles, comme ces jardins romantiques où, le dimanche, allaient

Marcel et Musette, Rodolphe et Mimi. Sous les tonnelles, il y avait des

tables rustiques, posées sur un tronc d'arbre, des bancs de bois un peu

moisis que verdissait l'ombre humide. La pensée de Josanne tournoyait

dans sa tête fatiguée, s'arrêtait parfois pour une contemplation

confuse. Des images se fixaient indélébiles, dans sa mémoire...

Ah! dix ans, vingt ans plus tard, elle reverrait sur la nappe de

grosse toile ces verres glauques, ces faïences, les cerises d'un beau

rouge neuf et verni entre la bouteille ambrée et le pain blond; elle

entendrait cet air de valse qu'épelaient des doigts inhabiles sur le

piano du salon vitré... Une note manquait au clavier et la mélodie

sautillante boitait tout à coup, quand la mesure se cassait sous elle...

Depuis trois jours, depuis que Noël avait cueilli l'amoureuse promesse

sur les lèvres de Josanne, ils avaient vécu dans l'attente de cette

heure qui allait venir. Affolés par les baisers, par les premières

et timides caresses, ils avaient perdu l'appétit et le sommeil; ils

évitaient de se regarder; ils échangeaient des paroles banales; et la

femme sentait croître en elle une sorte de peur physique, comme si elle

était redevenue vierge pour le maître nouveau...

Elle n'avait pas voulu lui appartenir chez elle, ni chez lui. Une

superstition tendre la ramenait, pour ses noces secrètes, parmi les

bois, les eaux vives, les rochers gris de Cernay, Noël avait retenu, la

veille, une petite chambre dont la fenêtre s'ouvrait sous une frange de

glycine... Humble fenêtre aux rideaux de guipure commune, aux volets

bruns, que Josanne aurait aperçus, en tournant la tête, et qu'elle

n'osait pas regarder!

«Aujourd'hui!... tout à l'heure... je serai à lui... à lui qui est là,

qui me parle, qui m'aime!... Est-ce vrai?... Oh! je ne peux pas croire

que ce soit vrai...»

Absorbée et silencieuse, elle sourit d'un faible sourire, aux paroles

de Noël,--qu'elle n'entend pas.--Elle a, devant la réalité si proche,

une bizarre impression de crainte et d'incrédulité, comme naguère, au

matin de son mariage...

Pour l'amant, pour l'amour, elle s'est parée: sa robe de mousseline

mauve, presque rose, prête à sa blancheur de brune le beau ton doré

d'un fruit mûr. Son chapeau de paille souple, noué de velours noir,

ondule et s'évase comme une grande cloche de liseron. Une fleur

d'argent ferme sa ceinture. Sa main, où ne brille plus la bague

nuptiale, joue distraitement sur la table, marque le rythme de la

valse... _Sol_, _sol_, _do_, _ré_... le _ré_ manque... La mélodie

blessée tombe, se relève et repart en sautillant... Noël ne parle

plus...

De quoi parlait-il?... Josanne se souvient... Il parlait des amours

cachées, furtives, qui se meurtrissent à des obstacles... Il disait:

--Je n'aurais pas accepté... Je n'aurais pas supporté...

Ses yeux, verdis par l'ombre du feuillage, expriment une résolution

violente, mesurent et défient l'obstacle imaginaire... La jeune femme

murmure:

--Pourquoi penser à cela? Nous sommes libres... Il n'y a rien entre

nous.

--Il n'y a rien.

--Et s'il y avait quelque chose...

--Je casserais tout.

Il fait le geste de briser une chaîne... Oui, certes, en ce moment, il

«casserait tout», tout ce qui prétendrait l'éloigner de Josanne!...

Elle pense qu'il est capable des pires folies, l'amant qui la regarde

avec ces yeux là... Et elle l'aime d'être ainsi, volontaire,

impérieux, si différent des autres,--les gens sages, les prudents, que

le plus petit frein arrête.--Et sa chair de femme s'émeut à l'idée

d'une chère violence, que son orgueil d'affranchie eût réprouvée,

hier...

--Josanne!...

Elle obéit, heureuse d'obéir. Elle va vers celui qui l'appelle. Il la

prend sur ses genoux, effleure les hanches, la gorge, de ses mains qui

tremblent, et tout à coup remontent vers la nuque ployée, vers les doux

cheveux. Il tient, dans ses paumes ouvertes, la tête renversée de son

amie comme une chose précieuse. Il la parcourt de ses lèvres. Josanne

voit les yeux de Noël qui se brouillent de larmes, au-dessus de ses

yeux grands ouverts.

--Ma chérie! mon amour!... Tu ne sais pas!... Je ne peux pas te dire...

Je t'aime tant!... Mais j'étouffe, j'ai le vertige... Oh! toi... toi!...

L'étreinte se resserre. La bouche à l'oreille de Josanne, Noël balbutie

les mots qui prient, qui soupirent, qui caressent. Elle ne répond pas.

Elle lie ses bras autour du cou du jeune homme; elle sourit encore, et

ses paupières s'abaissent, palpitent, disent «oui» tout doucement...

... La chambre est toute petite; les volets rabattus la font très

fraîche et très sombre. Ce n'est pas une jolie chambre. Elle a un

air pauvre avec son mobilier banal: un lit de fer, un fauteuil, une

toilette, un tapis usé sur le carreau. Mais Josanne, reprise par la

sensation de l'irréel et du rêve, demeure indifférente à la médiocrité

du lieu. Les demi-ténèbres apaisent la vibration de ses nerfs, la

rumeur du sang à ses tempes... Noël va venir!

Elle ne sait plus très bien pourquoi, d'un geste machinal, elle ôte

le petit peigne de sa nuque... La fleur argentée de sa ceinture tinte

contre le marbre de la cheminée... Mais quand Josanne s'entrevoit,

dans la glace ronde,--les cheveux croulants, le cou nu, les bras nus,

ses beaux seins droits presque visibles sous le petit corsage de linon

aux pointes nouées comme un fichu,--elle comprend tout à coup... La

chasteté héréditaire tressaille au fond d'elle; de ses mains croisées,

elle réprime le mouvement tumultueux de son cœur. Elle pense:

«Je ne suis plus à moi! Je suis à lui...»

Et, bravement, elle dénoue les pointes du léger corsage. Avec ses

cheveux noirs, sa pâleur chaude, le court jupon qui colle à ses

hanches, elle paraît plus petite, plus jeune: c'est la bohémienne

amoureuse des romances, c'est Mignon...

Noël frappe à la porte timidement:

--Josanne!

Elle répond, en hâte:

--Oui, Noël...

Quand il entre, elle devient pâle, pâle!...

--Mon amour, comme vous voilà tremblante!...

Elle tremble, mais, cette fois encore, elle obéit; elle reste debout

près de Noël, enlacée, soutenue par lui, et elle le regarde, jusqu'à

l'âme, avec des yeux qu'il ne lui a jamais vus: des yeux sombres,

caressants, résignés, d'une douceur animale, des yeux que la première

parole du maître emplira de frayeur ou de volupté...

Et ses yeux, ses bras frêles, sa taille qui plie, ses épaules qui se

resserrent, semblent prier:

«Je suis faible et je suis à vous. Ne me faites point de mal...»

Elle n'est plus Josanne Valentin; elle est la femme devant l'homme, et

elle fait le geste instinctif, séculaire, de retenir le vêtement qui

s'ouvre et glisse. Elle attend que son amant la flatte et la rassure

comme une douce bête effrayée, qu'il l'apprivoise, qu'il l'étourdisse

enfin et qu'il l'enivre...

Noël répète:

--Mon amour!

Josanne surprend une fêlure dans la voix chérie, et elle sent que Noël,

en ce peu de minutes qu'il a passées loin d'elle, a changé. Pendant

qu'elle dénouait pour lui ses cheveux et sa ceinture, lui, errant dans

le jardin, n'a pas su se défendre d'une pensée qu'il ne veut pas dire,

qu'il ne peut pas dire... Maintenant, cette pensée a pris une forme, un

nom;--Josanne et Noël ne sont plus seuls dans la chambre...

Elle a envie de lui dire:

«Que regardez-vous au delà de mes yeux?... Qu'entendez-vous au delà

de mon souffle et du battement de mon cœur? Il y a entre nous une

ombre et c'est vous qui l'évoquez... Chassez-la, cette ombre qui nous

sépare... Ou bien laissez-moi... Attendons, puisque vous ne croyez pas

me posséder tout entière, puisque tout mon amour n'est pas tout votre

bonheur...

Mais Noël l'emporte dans ses bras, et elle ne peut que frémir de tout

son corps dévoilé qu'elle ne défend plus... Quelle mélancolie tombe du

plafond bas, des angles obscurcis de la chambre! Josanne ferme les

yeux--et troublée, gauche, prête aux larmes, elle n'éprouve ni désir,

ni volupté, ni honte, rien qu'une émotion exténuante, torturante, qui

lui arrache un soupir brisé...

La Rebelle · 第 40 / 52 题