Le vieux cocher, avec sa vieille voiture et son petit cheval gris,
vint chercher Noël et Josanne à la gare de Chevreuse. C'était une
journée sans soleil, chaude, voilée, un peu triste. Un ciel blanchâtre
assombrissait les verts proches des bois, les bleus lointains des
collines. Les rosiers, aux seuils des maisonnettes, dispersaient leurs
roses jaunes, et midi engourdissait la terre, lasse de porter l'été
pesant.
Le jardin de l'auberge, à côté du potager, était plein de kiosques et
de tonnelles, comme ces jardins romantiques où, le dimanche, allaient
Marcel et Musette, Rodolphe et Mimi. Sous les tonnelles, il y avait des
tables rustiques, posées sur un tronc d'arbre, des bancs de bois un peu
moisis que verdissait l'ombre humide. La pensée de Josanne tournoyait
dans sa tête fatiguée, s'arrêtait parfois pour une contemplation
confuse. Des images se fixaient indélébiles, dans sa mémoire...
Ah! dix ans, vingt ans plus tard, elle reverrait sur la nappe de
grosse toile ces verres glauques, ces faïences, les cerises d'un beau
rouge neuf et verni entre la bouteille ambrée et le pain blond; elle
entendrait cet air de valse qu'épelaient des doigts inhabiles sur le
piano du salon vitré... Une note manquait au clavier et la mélodie
sautillante boitait tout à coup, quand la mesure se cassait sous elle...
Depuis trois jours, depuis que Noël avait cueilli l'amoureuse promesse
sur les lèvres de Josanne, ils avaient vécu dans l'attente de cette
heure qui allait venir. Affolés par les baisers, par les premières
et timides caresses, ils avaient perdu l'appétit et le sommeil; ils
évitaient de se regarder; ils échangeaient des paroles banales; et la
femme sentait croître en elle une sorte de peur physique, comme si elle
était redevenue vierge pour le maître nouveau...
Elle n'avait pas voulu lui appartenir chez elle, ni chez lui. Une
superstition tendre la ramenait, pour ses noces secrètes, parmi les
bois, les eaux vives, les rochers gris de Cernay, Noël avait retenu, la
veille, une petite chambre dont la fenêtre s'ouvrait sous une frange de
glycine... Humble fenêtre aux rideaux de guipure commune, aux volets
bruns, que Josanne aurait aperçus, en tournant la tête, et qu'elle
n'osait pas regarder!
«Aujourd'hui!... tout à l'heure... je serai à lui... à lui qui est là,
qui me parle, qui m'aime!... Est-ce vrai?... Oh! je ne peux pas croire
que ce soit vrai...»
Absorbée et silencieuse, elle sourit d'un faible sourire, aux paroles
de Noël,--qu'elle n'entend pas.--Elle a, devant la réalité si proche,
une bizarre impression de crainte et d'incrédulité, comme naguère, au
matin de son mariage...
Pour l'amant, pour l'amour, elle s'est parée: sa robe de mousseline
mauve, presque rose, prête à sa blancheur de brune le beau ton doré
d'un fruit mûr. Son chapeau de paille souple, noué de velours noir,
ondule et s'évase comme une grande cloche de liseron. Une fleur
d'argent ferme sa ceinture. Sa main, où ne brille plus la bague
nuptiale, joue distraitement sur la table, marque le rythme de la
valse... _Sol_, _sol_, _do_, _ré_... le _ré_ manque... La mélodie
blessée tombe, se relève et repart en sautillant... Noël ne parle
plus...
De quoi parlait-il?... Josanne se souvient... Il parlait des amours
cachées, furtives, qui se meurtrissent à des obstacles... Il disait:
--Je n'aurais pas accepté... Je n'aurais pas supporté...
Ses yeux, verdis par l'ombre du feuillage, expriment une résolution
violente, mesurent et défient l'obstacle imaginaire... La jeune femme
murmure:
--Pourquoi penser à cela? Nous sommes libres... Il n'y a rien entre
nous.
--Il n'y a rien.
--Et s'il y avait quelque chose...
--Je casserais tout.
Il fait le geste de briser une chaîne... Oui, certes, en ce moment, il
«casserait tout», tout ce qui prétendrait l'éloigner de Josanne!...
Elle pense qu'il est capable des pires folies, l'amant qui la regarde
avec ces yeux là... Et elle l'aime d'être ainsi, volontaire,
impérieux, si différent des autres,--les gens sages, les prudents, que
le plus petit frein arrête.--Et sa chair de femme s'émeut à l'idée
d'une chère violence, que son orgueil d'affranchie eût réprouvée,
hier...
--Josanne!...
Elle obéit, heureuse d'obéir. Elle va vers celui qui l'appelle. Il la
prend sur ses genoux, effleure les hanches, la gorge, de ses mains qui
tremblent, et tout à coup remontent vers la nuque ployée, vers les doux
cheveux. Il tient, dans ses paumes ouvertes, la tête renversée de son
amie comme une chose précieuse. Il la parcourt de ses lèvres. Josanne
voit les yeux de Noël qui se brouillent de larmes, au-dessus de ses
yeux grands ouverts.
--Ma chérie! mon amour!... Tu ne sais pas!... Je ne peux pas te dire...
Je t'aime tant!... Mais j'étouffe, j'ai le vertige... Oh! toi... toi!...
L'étreinte se resserre. La bouche à l'oreille de Josanne, Noël balbutie
les mots qui prient, qui soupirent, qui caressent. Elle ne répond pas.
Elle lie ses bras autour du cou du jeune homme; elle sourit encore, et
ses paupières s'abaissent, palpitent, disent «oui» tout doucement...
... La chambre est toute petite; les volets rabattus la font très
fraîche et très sombre. Ce n'est pas une jolie chambre. Elle a un
air pauvre avec son mobilier banal: un lit de fer, un fauteuil, une
toilette, un tapis usé sur le carreau. Mais Josanne, reprise par la
sensation de l'irréel et du rêve, demeure indifférente à la médiocrité
du lieu. Les demi-ténèbres apaisent la vibration de ses nerfs, la
rumeur du sang à ses tempes... Noël va venir!
Elle ne sait plus très bien pourquoi, d'un geste machinal, elle ôte
le petit peigne de sa nuque... La fleur argentée de sa ceinture tinte
contre le marbre de la cheminée... Mais quand Josanne s'entrevoit,
dans la glace ronde,--les cheveux croulants, le cou nu, les bras nus,
ses beaux seins droits presque visibles sous le petit corsage de linon
aux pointes nouées comme un fichu,--elle comprend tout à coup... La
chasteté héréditaire tressaille au fond d'elle; de ses mains croisées,
elle réprime le mouvement tumultueux de son cœur. Elle pense:
«Je ne suis plus à moi! Je suis à lui...»
Et, bravement, elle dénoue les pointes du léger corsage. Avec ses
cheveux noirs, sa pâleur chaude, le court jupon qui colle à ses
hanches, elle paraît plus petite, plus jeune: c'est la bohémienne
amoureuse des romances, c'est Mignon...
Noël frappe à la porte timidement:
--Josanne!
Elle répond, en hâte:
--Oui, Noël...
Quand il entre, elle devient pâle, pâle!...
--Mon amour, comme vous voilà tremblante!...
Elle tremble, mais, cette fois encore, elle obéit; elle reste debout
près de Noël, enlacée, soutenue par lui, et elle le regarde, jusqu'à
l'âme, avec des yeux qu'il ne lui a jamais vus: des yeux sombres,
caressants, résignés, d'une douceur animale, des yeux que la première
parole du maître emplira de frayeur ou de volupté...
Et ses yeux, ses bras frêles, sa taille qui plie, ses épaules qui se
resserrent, semblent prier:
«Je suis faible et je suis à vous. Ne me faites point de mal...»
Elle n'est plus Josanne Valentin; elle est la femme devant l'homme, et
elle fait le geste instinctif, séculaire, de retenir le vêtement qui
s'ouvre et glisse. Elle attend que son amant la flatte et la rassure
comme une douce bête effrayée, qu'il l'apprivoise, qu'il l'étourdisse
enfin et qu'il l'enivre...
Noël répète:
--Mon amour!
Josanne surprend une fêlure dans la voix chérie, et elle sent que Noël,
en ce peu de minutes qu'il a passées loin d'elle, a changé. Pendant
qu'elle dénouait pour lui ses cheveux et sa ceinture, lui, errant dans
le jardin, n'a pas su se défendre d'une pensée qu'il ne veut pas dire,
qu'il ne peut pas dire... Maintenant, cette pensée a pris une forme, un
nom;--Josanne et Noël ne sont plus seuls dans la chambre...
Elle a envie de lui dire:
«Que regardez-vous au delà de mes yeux?... Qu'entendez-vous au delà
de mon souffle et du battement de mon cœur? Il y a entre nous une
ombre et c'est vous qui l'évoquez... Chassez-la, cette ombre qui nous
sépare... Ou bien laissez-moi... Attendons, puisque vous ne croyez pas
me posséder tout entière, puisque tout mon amour n'est pas tout votre
bonheur...
Mais Noël l'emporte dans ses bras, et elle ne peut que frémir de tout
son corps dévoilé qu'elle ne défend plus... Quelle mélancolie tombe du
plafond bas, des angles obscurcis de la chambre! Josanne ferme les
yeux--et troublée, gauche, prête aux larmes, elle n'éprouve ni désir,
ni volupté, ni honte, rien qu'une émotion exténuante, torturante, qui
lui arrache un soupir brisé...