Ils essayèrent de «vivre comme avant». C'était le vœu de Josanne. Quand
Noël, apaisé par les larmes, avait reparlé de l'avenir, elle lui avait
imposé silence... Non! qu'il ne fût plus question d'amour,--encore
moins de mariage!
--Mais pourquoi? demanda le jeune homme, un peu froissé. Est-ce par
scrupule ou par orgueil que vous vous refusez à moi?...
--Ni par orgueil, ni par scrupule... Je vous aime et je vous
appartiens. Mais je ne veux pas être votre femme...
--Puisque je vous aime, rien n'est changé...
--Si, Noël, tout est changé... Je ne suis pas, à vos yeux, cette même
Josanne que vous aviez élue, la sacrifiée, la résignée, l'impeccable...
Oh! je ne prétends pas que je sois indigne de vous!... Mais cette
femme que je suis, il faut que vous acheviez de la connaître... Vous
avez trop souffert! Il est impossible que la blessure se cicatrise en
quelques jours... Laissez-moi du temps, Noël! Je vous guérirai, je vous
rassurerai, je vous mériterai... Éprouvez-moi! Je vous dis à mon tour:
«Demandez-moi des choses très difficiles...» Je ferai tout, pour vous
donner confiance, tout...
--Tout tient en deux mots: aimez-moi!
--Je vous aime, vous le savez... Mais, pour notre bonheur à nous deux,
je réclame une épreuve... Les crises douloureuses se renouvelleront
peut-être... Si votre amour succombait?... Ne protestez pas, Noël!...
Sauvons au moins l'amitié... Acceptez que je demeure, pour quelque
temps, votre amie... Et puis, quand vous serez bien sûr de vous et de
moi, je serai... ce que vous voudrez...
Noël se laissa convaincre.
--Soit! dit-il. Attendons!... Tâchons de travailler et d'oublier.
Soyons braves.
Ainsi, d'un même accord, ils reprirent leur vie d'autrefois. Noël
revint, chaque soir, dans le salon vert de Josanne. Il apportait
des fleurs, des livres, il apportait des jouets pour Claude, et il
feignait de ne point voir la pâleur de la mère pendant qu'il embrassait
l'enfant...
Mais, au milieu d'une causerie ou d'une lecture, tout à coup,
lentement, ils se rapprochaient. Leurs mains se joignaient et parfois
leurs bouches... Et c'était Josanne qui se reprenait la première, qui
disait:
--Non... pas encore... pas maintenant...
Il la quittait, irrité contre elle et contre lui, las d'attendre...
De bonne foi, il se croyait guéri... Mais, le lendemain, une réticence
de Josanne, un nom de rue ou de ville qu'elle citait, une phrase
lue dans un roman, un banal «fait divers», le sourire du petit
Claude,--ce sourire qui n'avait ni le dessin ni l'expression du sourire
maternel,--le moindre incident mettait au cœur de Noël une gêne sourde,
un poids, puis, tout à coup, le déchirement d'une plaie rouverte...
Il se maîtrisait pourtant. Il observait Josanne; il l'interrogeait,
avec quelle angoisse! et de tout ce qu'elle disait, de tout ce qu'elle
taisait, il se créait des raisons de souffrir...
Il connut les troubles, les cauchemars, l'insomnie fiévreuse où la
pensée oscille, comme la flamme de la bougie au vent de la fenêtre,
quand un souffle de folie passe, dans le cerveau enténébré. Il connut
l'insomnie lucide, où l'on examine, pèse, contrôle, analyse les plus
petits faits pour y découvrir un motif de crainte ou d'espérance...
«Pourquoi ne suis-je pas jaloux du mari? se demandait-il. Josanne a
eu de l'affection pour ce Pierre Valentin, et même, au début, un peu
d'amour? Pourquoi ma jalousie s'attache-t-elle à l'autre, et à tout
ce qui vient de l'autre?... C'est que je puis me représenter le mari
de Josanne, et les sentiments qu'elle avait pour lui, sans redouter
aucun regret, aucune comparaison, aucune préférence rétrospective...
Tandis que _l'autre_, j'ignore tout de _l'autre_... Pourquoi l'a-t-elle
aimé? Il ne me ressemblait en rien, dit-elle... Pourquoi m'aime-t-elle,
moi?...»
Il évoquait une vague forme masculine, dont les traits physiques,
tout différents de ses traits, à lui, exprimaient une âme exactement
opposée à la sienne... Cet inconnu, c'était un être d'une autre race,
doux, faible, prudent, un peu féminin, un type d'homme que Noël
détestait...
Et toujours la forme confuse reparaissait, liée à la forme chérie de
Josanne, et, par les yeux de l'esprit, Noël voyait les scènes d'un
roman d'amour semblable au sien... Les causeries, les lectures:--ah!
le petit volume de la _Princesse de Clèves_, offert un jour de
février, qui était, peut-être un anniversaire!...--Les promenades à
deux:--est-ce que Josanne appuyait sa tête à l'épaule de son compagnon,
avec ce geste adorable qu'elle avait près de Noël?... Les premières
lettres échangées:--qu'étaient devenues ces lettres?...--les serrements
de main, le prénom balbutié, l'aveu... et le grand trouble des regards,
des mains, des lèvres... Et Noël, tout à coup, à la lueur rouge de
ses pensées, Noël voyait un lieu inconnu, dans une ombre brûlante...
Elle et _l'autre_!... Alors, il cachait sa tête dans l'oreiller, il
enfonçait ses ongles dans les paumes de ses mains!... Et c'était la
plus abominable minute, une souffrance sans noblesse, qui dégradait la
femme aimée, qui salissait l'amour. Noël avait envie de quitter Paris,
de ne plus revoir Josanne... Et le lendemain, il arrivait chez elle, et
il lui disait seulement:
--Aimez-moi beaucoup, beaucoup, parce que je suis malheureux...
Elle comprenait, elle pleurait!... et Noël, en la consolant, oubliait
sa peine. Parfois, elle discutait, et la douleur de l'amant, exagérée
par un mot, par un silence subit, devenait de la colère.
«Elle a des arrière-pensées que j'ignore: elle se complaît peut-être à
des souvenirs qu'elle n'oserait avouer... Elle ne me dit pas tout!...
Pourquoi ne me parle-t-elle jamais de son enfant?... J'ai essayé
de l'aimer, ce petit, et rien, en moi, ne trahit une malveillance
involontaire, ni même la tristesse, bien naturelle, que je ressens,
quand il est là, entre nous deux...»
Il reprochait à Josanne l'espèce de pudeur qui l'empêchait d'aimer
Claude, à cœur ouvert, devant lui... Elle était--croyait-il--plus
amoureuse que maternelle, et, souvent, Noël se demandait ce qu'elle
faisait de son fils, pendant leurs rendez-vous quotidiens et leurs
promenades. Il supposait que la Tourette seule s'occupait de Claude.
Peu à peu il s'aperçut que Josanne surveillait la santé, le caractère,
l'éducation de son enfant. Claude allait à l'école primaire la plus
voisine, et la Tourette assumait le soin de le conduire, de l'aller
chercher, de le faire jouer dans le square Notre-Dame. Mais, absente ou
présente, la mère ne négligeait pas son cher devoir. Elle songeait à
Claude, sans doute, quand Noël la voyait se hâter, tout inquiète, d'une
inquiétude qu'elle n'exprimait pas.
Il souhaitait qu'elle exprimât cette inquiétude, et sa tendresse,
et tous ses sentiments, qu'elle lui parlât comme elle se parlait à
elle-même... Ne comprenait-elle pas qu'il faisait un effort méritoire
pour aimer Claude?... Et pourtant, Noël qui eût adopté si aisément le
fils de Pierre Valentin, ne pouvait que subir le fils de _l'autre_...
_L'autre_... Ah! comme, de jour en jour, Noël l'exécrait davantage!...
Et quel désir il avait de le connaître, pour ne plus le soupçonner
partout?... Que de fois, en écoutant Josanne, il guettait le nom
qu'elle prononcerait peut-être, par hasard,--mais non pas sans que Noël
en fût averti par une intuition infaillible,--le nom dont il savait
seulement les initiales,--M. N...,--le nom qui était, dans la mémoire
de cette femme, comme une chose vivante et cachée, qu'elle garderait,
là, jusqu'à sa mort...
Ce nom, Noël le poursuivait, le traquait, l'attendait... sur un
feuillet de livre, sur l'une de ces vieilles cartes postales illustrées
dont s'amusait le petit Claude, sur les lèvres de Claude lui-même qui
pouvait, peut-être, se souvenir... Quand Noël parlait à son amie des
gens qui approchaient le _Monde féminin_, il épiait la palpitation des
cils, la contraction de la bouche, la pâleur révélatrice de Josanne au
choc imprévu de ce nom...
Rien... Elle ne se trahissait pas. Elle ne livrait aucun indice, et aux
allusions, aux questions indirectes de Noël, elle répondait:
--Je vous ai dit l'essentiel... Que voulez-vous savoir de plus?...
Vivons dans le présent et laissons mourir le passé...
--Mais je ne suis pas très sûr que vous viviez dans le présent, que
vous ayez tout oublié...
--J'oublierai... J'oublie...
Elle ne disait pas: «J'ai oublié...» et Noël pensait:
«Elle n'oubliera pas... Elle a trop aimé l'autre... Que n'a-t-elle
pas supporté, de lui?... Que n'a-t-elle pas fait à cause de lui?
L'enfant,--leur enfant!--ne représente pas seulement un passé d'amour,
mais des années de trahison et d'imposture...»
Alors, sa jalousie se compliquait d'un sentiment qui n'était pas du
mépris, qui n'était pas de la méfiance, et qui pourtant se résumait par
les paroles du père de Desdémone à Othello:
«Elle a trompé... elle sait tromper...»
Que Josanne eût vécu trop aisément dans la pratique du mensonge,
c'était, pour Noël, une chose incompréhensible, qui révoltait son
intransigeante loyauté. Et c'était une raison de plus qui lui faisait
haïr _l'autre_...
Et la sincérité qu'il eût exigée de toute femme, Noël l'exigeait plus
impérieusement de Josanne,--qui savait mentir, qui avait menti...