La Villa Bleue était une bâtisse neuve, aux murs trop minces, et qui
semblait posée comme un joujou dans un terrain vague du bas Auteuil.
Le jardin était neuf comme la maison: on y remarquait d'innombrables
fusains aux feuilles vernies, quatre marronniers de deux mètres
cinquante, et une centaine de piquets qui seraient des arbres vers 1925.
Vainement, l'architecte avait prodigué les plaques de faïence et les
briques vernies: la Villa Bleue ne s'égayait pas. Elle faisait froid
aux yeux, toute nue dans ce jardin d'échalas et de cailloux, sous le
ciel gris et le vent humide.
Josanne et mademoiselle Bon se présentèrent au nom du _Monde féminin_.
La Villa Bleue était une fondation particulière, subventionnée par des
femmes de la riche bourgeoisie, et l'on pouvait en parler discrètement,
décemment... Déjà le photographe du _magazine_ avait composé de beaux
groupes avec la fondatrice, la directrice et les dames du Comité,--puis
la doctoresse, la pharmacienne et les infirmières; et les pensionnaires
enfin, qu'il avait fait asseoir, dans une pose calculée pour atténuer
leurs ventres.
--Ça, c'est mon triomphe! avait-il dit à Foucart. Il n'y en a pas une
seule qui ait vraiment l'air d'être enceinte!... J'ai mis les plus
grosses et les plus laides tout au fond, et devant, rien que des jeunes
et gentilles... C'est charmant!
A Josanne aussi, Foucart avait recommandé d'«atténuer les ventres»:
--Songez que votre article sera lu par des jeunes filles. Il faut
qu'elles puissent n'y comprendre rien...
Madame Platel, la directrice, une femme jeune encore, grave, douce,
avec de beaux yeux désabusés, reçut Josanne et mademoiselle Bon dans
son bureau. Elle leur expliqua les origines de l'œuvre et le mode de
fonctionnement.
--Nous recevons trente filles, à toute époque de la grossesse, et nous
les gardons jusqu'aux premiers symptômes de l'accouchement. Alors, une
voiture d'ambulance, toujours prête, les transporte à la Maternité
ou à la Clinique... En cas d'accident, notre doctoresse-accoucheuse
leur donne des soins, et nous avons une petite _nursery_ tout
aménagée... Bien entendu, nous connaissons le nom et l'état civil de
nos pensionnaires, mais elles sont assurées de notre discrétion, et les
infirmières, les surveillantes même, les désignent par des numéros...
Pendant leur séjour ici, nous les employons à des ouvrages de couture
qui leur sont payés, intégralement, à leur départ... Et nous essayons
aussi de les moraliser, d'éveiller en elles le sentiment maternel. Ces
dames du Comité leur font des lectures, de petites conférences...
--C'est admirable, dit Josanne. Et le résultat?...
--Ah! le résultat!... Certes, notre influence est bienfaisante. Nos
hospitalisées s'améliorent au physique et au moral. Elles déclarent,
toutes, qu'elles élèveront leur enfant... Mais à la Clinique, à
la Maternité, elles subissent de fâcheux voisinages... D'autres
femmes,--des aînées,--leur donnent de mauvais conseils: «Vous êtes
jeune. Vous trouverez quelqu'un... Faut pas vous embarrasser d'un
enfant... Moi, j'ai mis tous mes gosses à l'Assistance...» Et la mère,
qui n'a pas eu le temps d'être vraiment mère, se laisse persuader...
--Souvent?
--Trop souvent. On dit que les philanthropes sont philanthropes parce
qu'ils sont optimistes! C'est une idée bien naïve... Les personnes
qui se vouent au soulagement des malheureux connaissent bientôt,
par une expérience quotidienne, les vices, les tares, les laideurs
de l'humanité... Ce n'est pas pour eux, c'est malgré eux qu'il faut
aimer les misérables... Les gens qui font le bien doivent perdre leurs
illusions, s'ils veulent persévérer. Les optimistes, les enthousiastes,
vite déçus, se découragent...
Mademoiselle Bon dit à regret:
--Oui, vous avez raison... On se lasserait peut-être de la charité, si
l'on n'avait pas la certitude qu'elle est une œuvre de réparation, une
forme de la justice...
--Ces filles que vous allez voir, reprit madame Platel, vous étonneront
par leur insouciance... Séduites, lâchées, honnies, ramassées dans
la rue, elles sont gaies... Elles évitent de penser à l'avenir; le
présent les rassure. Vivant ensemble, elles redeviennent petites
filles et s'amusent de tout. La fête que nous leur donnons aujourd'hui
occupe, depuis un mois, toutes leurs pensées... Une d'elles, ce
matin, m'arrêtait dans l'escalier: «Madame, vrai qu'on aura de la
brioche?--Oui.--Ah! veine!...» Elle dansait de plaisir, malgré son
ventre... Et si vous connaissiez son histoire!... Une fille de dix-neuf
ans, laide, rousse, grêlée, boiteuse, naguère en service chez un
marchand de vins, à Javel... On nous l'a envoyée presque mourante de
faim, bleue de coups, en guenilles, et elle a répondu à ma première
question: «Le père de mon enfant!... J' sais t'y, moi, j' sais
t'y?...--Mais enfin...--Ah! j'ai ben une _doutance_ sur un monsieur
Camille!...»
--Il y a beaucoup de domestiques parmi vos pensionnaires? demanda
Josanne.
--Oui, beaucoup: de petites bonnes, victimes du sixième étage... Mais
nous avons aussi des ouvrières, des demoiselles de magasin, jusqu'à des
institutrices!... Certaines sont restées pures de cœur,--celles qui
furent vraiment surprises par l'agression de l'homme, ou qui cédèrent
par amour.--Il y a des infortunes si poignantes!... Ah! mesdames,
dites-le, écrivez-le, criez-le; on n'aura jamais trop pitié de la
femme... Si bas qu'elle tombe, l'homme est, presque toujours, l'artisan
responsable de sa déchéance...
--Pourquoi les femmes qui ont du talent, un nom, un public, et qui
écrivent de beaux livres, ne défendent-elles pas mieux les autres
femmes? dit mademoiselle Bon. Les gens du monde, les bourgeois, ne
lisent guère l'_Assistance féminine_, et ce n'est pas dans le _Monde
féminin_ que Josanne pourra exprimer, sincèrement, ses opinions...
Monsieur Foucart exige que la charité soit discrète, la misère voilée,
et que la douleur et la mort mêmes gardent un «petit air parisien».
Madame Platel proposa de visiter la maison, avant la fête. On parcourut
les dortoirs tout blancs, le réfectoire aux tables parallèles,
l'infirmerie, les cuisines, et la grande salle commune où les
pensionnaires attendaient.
Elles étaient trente, assises sur des chaises de paille, comme
à l'église. L'uniforme de _pilou_ brun--casaque droite et jupe
foncée--accusait la disgrâce de leur corps, et les bonnets étaient d'un
blanc trop cru sur les fronts jaunâtres, comme frottés de terre...
Ainsi vêtues, ainsi rangées, elles semblaient n'être plus des femmes,
mais des femelles, un lamentable bétail féminin. Et il fallait les
regarder longtemps pour distinguer quelques traces de beauté sous la
dure lumière hivernale, impitoyable aux visages flétris.
--Numéro Neuf? disait la directrice. Je ne vois pas le numéro Neuf...
Elle n'est pas à l'infirmerie?
--Non, m'ame, répondirent plusieurs voix: elle est là, dans le coin...
Une surveillante appelait:
--Madame Neuf!... On ne vous mangera pas, madame Neuf!
Les têtes se tournaient vers une fille assise dans un angle de la
salle, sur un tabouret bas. Elle avait les coudes sur les genoux, les
mains dans les cheveux, et sa grossesse, avancée déjà, la faisait
paraître difforme.
--Elle a pas voulu qu'on la tire en photographie!... Elle dit qu'elle
veut remonter, que la fête, ça l'amuse pas...
Une des femmes se mit à rire. Une autre murmura:
--En v'là des manières!... T'as pas fini?...
--Chut! dit madame Platel, madame Neuf fera comme il lui plaira...
Mais je vois monsieur Bonnafous qui arrive... Il est dans le jardin...
Allons, mesdames, un peu de silence! monsieur Bonnafous est une
célébrité... Il a fait des tours devant la reine Victoria, devant
le Pape!... Oui, mesdames, il a fait rire le Pape!... Tenez-vous
convenablement... Vous ne voudriez point offenser monsieur Bonnafous
par votre bavardage...
Elle débitait ce petit discours d'un ton plaisant et doux, sans que
changeât l'expression de ses yeux tristes, et elle allait, de droite à
gauche, imposant l'ordre et le silence. Les femmes frémirent de plaisir
quand, sur l'estrade improvisée, parut M. Bonnafous, léger comme un
maître de danse, la moustache cirée, l'œil câlin.
Il était en frac. Il ressemblait aux messieurs des gravures de mode. Sa
voix était suave, ses mains blanches. Il annonçait:
--Suivez-moi bien, mesdames!... suivez-moi bien!... Je prends la boule
d'une main, comme ceci... Et, de l'autre main, je prends mon chapeau.
Vous me suivez, mesdames?
Elles le suivaient:--il était si beau!...--Les boules passaient, les
cartes filaient: et du chapeau luisant sortaient, par douzaines, les
rubans tricolores et les pièces de cent sous... Et les petites bonnes,
les ouvrières, toutes peines oubliées, la bouche entr'ouverte et les
yeux ronds, contemplaient ce M. Bonnafous qui avait fait rire le Pape!
--Elles l'admirent, dit Josanne à madame Platel, moins pour son talent
que pour son beau physique... Elles reconnaissent en lui leur idéal: le
monsieur bien mis, distingué, et qui sait «causer aux femmes»... Voyez
leurs yeux émus d'amour! Chacune croit retrouver en monsieur Bonnafous
un trait de l'amant qui l'a perdue.
Elle parlait avec un accent d'ironie et d'âpreté qui choqua madame
Platel:
--Comme vous êtes sévère!... Oui, monsieur Bonnafous représente un
idéal médiocre, mais on a l'idéal qu'on peut avoir, et c'est déjà très
joli d'en avoir un. La fille qui avait une «doutance» sur un monsieur
Camille n'avait pas d'idéal, soyez-en persuadée... Femmes du monde ou
filles du peuple, nous nous prenons toutes au charme d'un regard, au
son d'une voix, à des mots tendres... et nous croyons que c'est le
grand amour...
Ses beaux yeux désabusés regardaient bien loin en arrière, dans ses
souvenirs... Elle posa sa main sur la main de Josanne.
--C'est le mirage de l'amour, vous le savez bien, chère madame... Et
pour ce mirage, on souffre, on meurt... Quelquefois l'amour, le vrai,
traverse notre vie, et le mirage se dissipe... mais il est trop tard...
On est vieille... Et l'on n'a aimé que des apparences, des mots, des
gestes...
Josanne pensa:
«Elle aussi!...»
M. Bonnafous ne lui paraissait plus si ridicule. Il devenait un
symbole... Il dominait les femmes aux yeux ravis, aux cerveaux
enfantins, aux cœurs serviles... Et Josanne, encore, se révolta...
Elle dit, dans son âme: «Pas moi, non!... Moi, je ne suis pas comme
les autres». Mais sa conscience protestait: «Tu mens...» Elle était
comme les autres, cette rebelle, cette affranchie. Elle s'était prise
«au charme d'un regard, au son d'une voix, à des mots tendres...»
Elle avait cru, elle croyait encore que c'était là le grand amour...
Oui, près de Maurice, elle avait été aussi faible, aussi lâche que
ces filles près de leur séducteur, garçon de magasin, bureaucrate, ou
commis aux belles moustaches...
Comme ces filles, elle avait connu l'angoisse de la maternité possible,
l'épouvante de la maternité certaine. Elle avait compté les jours, elle
avait espéré--secrètement--la complicité de la nature pour détruire le
germe insoupçonné... Plus tard, quand la nausée lui montait aux lèvres
et que déjà sa ceinture opprimait son flanc douloureux, elle avait vu
surgir la brute égoïste qui est dans l'homme assouvi... Elle avait été
abandonnée,--comme ces filles,--et, plus misérable que ces filles, elle
avait dû mentir et tromper... Ah! de quel désir farouche, pendant le
martyre de sa grossesse et jusque dans les douleurs qui créent la vie,
elle avait appelé la mort!...
Et elle avait pardonné, elle n'avait pas cessé d'aimer, elle aimait
encore...
Pourquoi? comment?... Son amour n'était pas une aveugle fureur
sensuelle, et cependant elle ne pouvait évoquer le visage de Maurice
sans un tressaillement de tout son être, un brisement des genoux, un
coup au cœur.
«Ah! mademoiselle Bon disait vrai: nous gardons toutes le pli de la
servitude, le besoin d'aimer, de souffrir pour celui que nous aimons;
le besoin d'obéir; le besoin de pardonner... Nous avons toutes, tant
que nous aimons, la même lâche indulgence...»
Elle considérait les corps alourdis sous le caraco brun, les figures
fanées sous le bonnet blanc;--et elle se sentait tout près des
malheureuses qui étaient là,--leur sœur en souffrance, en honte, en
faiblesse, une pauvre femme...
Une pitié lui venait pour elle-même, et pour celles-ci, et pour
toutes les femmes qui enfantent dans la douleur, et dont le grand cri
maternel, à toute heure de jour et de nuit, vibre par le monde...
L'escamoteur jonglait maintenant. Il déployait des éventails; il
allumait des bougies... Les spectatrices riaient. Quelques-unes, à
la dérobée, examinaient la dame du journal, si blanche sous sa toque
noire...
M. Bonnafous termina enfin ses gesticulations. Il sourit, salua,
et sembla s'escamoter lui-même... Des regards le cherchaient...
N'allait-il pas revenir?... Non. Il était parti, évanoui comme un beau
rêve.
Lasses de leur immobilité, les femmes se levèrent, entourèrent
mademoiselle Bon et madame Platel. Des surveillantes apportaient des
corbeilles de gâteaux et d'oranges. Sur une table, au fond de la salle,
le thé et le chocolat fumaient dans les bols.
--Madame Cinq!... Madame Vingt-deux!... Par ici!...
--Non, j' veux pas de brioche...
--Un petit gâteau?...
--...C'est un dégoût que j'ai eu pour le jambon... Alors, vous savez,
les _sanviches_...
--Vrai, c'est une noce, aujourd'hui!...
Josanne, dans un coin, prenait des notes.
Soudain elle sentit bouger sa chaise: quelqu'un s'appuyait au dossier.
Une voix balbutiait, anxieuse:
--Madame... Oh! madame, je vous en prie... Parlez pas d' moi.
C'était «madame Neuf» qui suppliait.--Vingt ans peut-être, une petite
figure pâle et tachée de son, des yeux bleus, des cheveux couleur de
cendre.
--Parler de vous? et pourquoi, ma pauvre fille?... Je ne vous connais
pas, et quand bien même je vous connaîtrais...
--C'est que... on m'avait dit: «Faut se méfier des journalistes...»
Une amie que j'avais dans les temps... elle était à l'hôpital... à
Lourcine... Ben! un journaliste est venu, rapport à une inauguration...
Il lui a causé... Il avait l'air bien convenable... Ben! après, il a
mis son nom dans le journal: «Ernestine...» Vous savez, ça ne fait pas
plaisir...
--Soyez tranquille. Je ne parlerai même pas de madame Neuf.
--Oh! vous êtes gentille!
Josanne sourit à cette louange naïve.
--Moi aussi, dit-elle, j'ai un petit enfant... Et, parce que je suis
mère, je comprends les peines, toutes les peines des autres femmes.
Je les plains toutes. Je n'écrirai jamais un mot qui puisse les
humilier... Au contraire!...
--Oh! ce n'est pas la même chose!... Vous êtes une dame comme il faut,
vous!... Vous êtes mariée!...
Madame Neuf regardait l'alliance d'or au doigt de Josanne, et elle
s'ébahissait, humblement, qu'une «dame comme il faut» osât se comparer
à elle, la fille mère...
Le sang monta aux joues pâles de Josanne. Elle murmura:
--Oh! moi... moi...
L'essaim lourd des filles bourdonnait autour des tasses. Le jour net
et dur des hautes fenêtres s'amollissait, bleuissait... Une servante
juchée sur une chaise alluma le gaz, et l'aspect des choses parut
nouveau dans la lumière différente.
--J'ai douze bons de layette à distribuer... pour les plus sages!
clamait mademoiselle Bon. Et cinq francs de prime à toutes celles qui
allaiteront leur enfant.
--Moi, m'ame...
--Moi aussi...
--Moi, j' peux pas... C'est ma grand'mère qui prendra le gosse... en
Limousin...
Josanne demanda:
--Et vous, madame Neuf?
--Moi?... J' sais pas encore... J'ai besoin de travailler... Et le
pauv' petit, pour la jolie existence qu'il aura, vaudrait mieux...
--Oh! ne dites pas ça!
Les deux femmes se regardèrent. Quel drame vulgaire et navrant
racontaient les yeux bleus flétris, la bouche contractée!
--Je n'en voulais pas, d'enfant... Le père était parti... J' pensais
qu'à lui... à lui... tout le temps! Et pas le sou... pas d'ouvrage...
J' m'en cache point: j'ai essayé tout... tout... Y a des gens qui
disent que c'est mal... Faudrait qu'i' _soyent_ à ma place...
Josanne comprenait: tout!... les tisanes conseillées par les commères,
les visites secrètes chez l'herboriste, chez la matrone de faubourg...
Tout!... elle devinait l'affreux courage de la femme contre elle-même,
victime et bourreau...
Elle prit la main de madame Neuf, et elle répétait: «Pauvre!...
pauvre!...» avec un accent de compassion et de douceur infinie... Les
papillons de gaz sifflaient... On entendait le ronflement du poêle. Une
des pensionnaires, tout à coup, chanta,--voix fraîche et frêle, un peu
tremblante et qui traînait...
Dans les sentiers remplis d'ivresse,
Allons ensemble à petits pas...
La romance, usée depuis vingt ans par mille et mille lèvres, beuglée
dans les carrefours, dans les ateliers, dans les trains et sous les
tonnelles du dimanche, conservait son prestige sur la sensibilité
populaire... Les femmes, un instant, se recueillaient, oubliant le
gâteau mordu, la tasse pleine,--et les lilas fleurissaient dans leur
mémoire avec l'odeur de l'amour défunt...
--Écoutez, ma pauvre petite, dit Josanne; puisque vous me trouvez
gentille, et que je ne vous fais pas peur, écoutez-moi... Je vous
comprends très bien... Je vous plains de toute mon âme...
--Madame...
--Vous avez un grand chagrin, je le vois, une grande honte... Et,
surtout, vous avez peur de ce petit qui va venir... Il vit dans votre
sein, mais pas encore dans votre cœur... Vous ne pouvez pas encore
l'aimer...
--C'est vrai, madame... Oh! madame...
--Ne cachez pas votre figure... Je vous parle tout doucement... Il ne
faut pas avoir honte, vous ne devez pas avoir honte... Ce n'est pas
une honte que d'aimer, même quand on se trompe; ce n'est pas une honte
d'avoir un enfant hors du mariage... La honte, c'est de le renier, cet
enfant, de l'abandonner... La honte, elle est pour l'homme, pour le
père...
La chanteuse soupirait:
Je veux t'offrir, ô ma maîtresse...
Dehors, la nuit était venue. Un tramway gronda, roula tous les bruits
dans son tonnerre, qui s'accrut, diminua, se perdit...
Les femmes, en chœur, reprenaient:
O ma maîtresse!...
--L'enfant! disait Josanne, à celui-là on donne tout sans demander
rien... L'enfant, c'est notre orgueil, notre gloire, notre revanche...
Il peut nous consoler de l'amour...
Madame Neuf baissa la tête, et, pleurante:
--C'est trop p'tiot! dit-elle; ça se laisse aimer... Et moi, j'ai
besoin qu'on m'aime...