IV

Le fiacre laissa Josanne au coin de la rue Lhomond et de la rue Amyot.

Elle monta, d'une haleine, les cinq étages de la maison et s'arrêta sur

le palier, étouffant de fatigue et d'angoisse, l'oreille tendue aux

moindres bruits. Derrière la porte à un seul battant, une voix furieuse

éclata:

--Fichez-moi la paix, vieille folle!

--Mon Dieu! soupira Josanne, Pierre se dispute avec Maria... Il n'a pas

dîné!... Quelle scène, tout à l'heure!...

Tremblante, elle mit la clé dans la serrure, ouvrit doucement.

--Voilà madame, dit une autre voix, vous vous arrangerez avec elle...

Moi, j' sais rien. J'ai rien vu...

La femme de ménage parut dans l'étroit vestibule, que le gaz, baissé

par économie, éclairait mal. Son corps massif barrait l'entrée de la

cuisine; elle secouait sa tête indignée au chignon noir et gris.

--Qu'y a-t-il, Maria? fit Josanne.

--C'est m'sieur qui réclame après son éther... Il crie depuis une

heure... Il a pas voulu manger c'te potage américain... c'te résidu de

bouillon qui coûte si cher!... Et puis il a dit que l'œuf était pas

frais... Un œuf que j' vas chercher à la vacherie de la rue de la Clef,

où que je le prends, pour dire, sous la poule!... Après ça, il m'a

demandé son éther, vu qu'il avait des crampes d'estomac... J'ai point

trouvé la clé de la boîte à pharmacie... Alors il m'a _agonisée_ de

sottises... Il dit que j'ai caché la clé, exprès... Comme si j'étais

une personne à faire des malices à mes patrons!...

--Mais le petit, Maria, a-t-il dîné?

--L' gosse est au lit... Il dort... Faut que j' m'en aille... Quoi

qu'il dirait, mon _borgeois_?

Maria Touret, dite la Tourette, dénoua les cordons de son tablier bleu.

--La soupe de madame est au chaud, et le ragoût-z-aussi... J'ai porté

le linge à couler... Bonsoir, madame.

--Bonsoir, Maria...

La femme de ménage regarda Josanne avec pitié. Elle n'avait pas servi

chez des princes... Elle était native de la rue Mouffetard et elle

manquait de manières. Mais c'était une brave créature, attachée aux

Valentin, et qui admirait madame, tout en plaignant monsieur.

Josanne, débarrassée de son chapeau et de sa jaquette, passa dans la

salle à manger, vide, éclairée par la suspension, puis dans la chambre

mi-obscure, où l'on entendait le petit souffle de l'enfant.

--Ah! te voilà! dit Pierre.

Couché sur le lit, il ne bougeait pas. Elle balbutiait:

--Je suis très en retard... Pardonne-moi... J'ai... On m'a retenue...

Alors, j'ai pensé que Maria...

--J'ai failli la flanquer à la porte, Maria!... Sale, bavarde et

paresseuse!... Tu l'as bien choisie!... Mais tu ne m'écoutes jamais...

Je n'ai aucune autorité chez moi... Ma femme me donnera toujours tort,

même contre la servante!... Évidemment, je ne suis bon à rien, donc je

n'ai rien à dire...

--Oh! Pierre! tu sais bien...

--J'embête tout le monde... Je suis une charge pour toi...

--Pierre, tu n'as pas le droit de parler ainsi!... Tu es malade: je

te soigne le mieux que je peux, et pas seulement par devoir... par

affection... Ai-je l'air de te reprocher...

--Non, tu n'as pas l'air, mais au fond... Quoi? tu vas pleurer... Voilà

les femmes!... Tu ferais mieux de chercher la clé que Maria a perdue...

--Quelle clé?

--La clé de la boîte à pharmacie...

--Mais...

--Quoi, mais! Ah! je comprends... Tu l'as cachée... Tu ne veux pas que

je prenne mon éther, qui me soulage... qui m'endort... Dis la vérité:

tu l'as cachée, cette clé...

--Oui, je l'ai cachée. Le médecin m'a dit...

--Je me f... du médecin. La clé!

--Je t'en supplie, mon Pierre... sois raisonnable!... Voudrais-je te

faire du mal!... Recouche-toi!... Calme-toi...

--Vas-tu me donner la clé, sacré tonnerre!

La lumière de la suspension, par la porte entr'ouverte, éclairait un

peu la chambre, le chevet du lit sans rideaux, la forme maigre, aux

grands bras, de l'homme irrité...

--Chut! tu vas réveiller l'enfant! dit Josanne, effrayée.

Elle ouvrit l'armoire, prit une clé derrière une pile de linge.

--Voilà... Fais ce que tu veux... Je ne serai pas responsable...

--Oui, s'il m'arrive malheur, tu t'en laves les mains!... Grand

merci!...

Elle ne protesta pas. Depuis longtemps, elle subissait des scènes

pareilles, qui se terminaient toujours de la même façon! Après des

cris, des violences, des menaces de «se f... par la fenêtre», Pierre

s'apaisait, s'attendrissait, implorait le pardon de sa femme... Il

criait qu'il lui devait tout, qu'elle était un ange, et lui une brute,

qu'il l'adorait, qu'il ne pouvait se passer d'elle, mais qu'il ne lui

serait pas à charge longtemps... il rappelait leurs fiançailles, le

début de leur mariage... Quelquefois l'émotion de ces souvenirs gagnait

la jeune femme... Et elle laissait dans chacune de ces crises un peu

de cette énergie qui lui était si nécessaire... Pierre l'affolait, la

détraquait...

Il avait eu, toujours, un caractère instable, inquiet, avec la crainte

de maux imaginaires et la terreur de la mort... Sans cesse il modifiait

son régime, refusant le lait, suspectant la qualité des aliments... Le

boucher, l'épicier et la crémière étaient des malfaiteurs publics!...

Le pharmacien méritait le bagne!... Le médecin n'était qu'un âne...

Quant à la Tourette, complice des fournisseurs déshonnêtes, elle priait

le bon Dieu pour que monsieur crevât!...

Tous les matins, Valentin se regardait dans la glace:

--Ah! je suis frais! disait-il parfois. Et cet imbécile de docteur qui

me soigne pour une gastro-entérite!... Il ne voit donc pas que je suis

jaune!... Regarde, Josanne, n'est-ce pas que je suis jaune?... Non?...

J'étais sûr que tu dirais non... J'ai le teint jaune paille, oui,

parfaitement!... Et cela signifie que j'ai un cancer...

Un autre jour, il avait une embolie, ou une néphrite, ou une maladie

de la moelle... Il se voyait paralytique, dans un fauteuil roulant...

Perpétuellement occupé de ses maux, il se plaignait de n'être pas

assez plaint. L'inaction forcée, dans la gêne croissante, lui était

doublement douloureuse. Il supportait mal que sa femme travaillât,

que sa vieille tante de Chartres, mademoiselle Miracle, se dépouillât

pour les aider... Et, en même temps, il exigeait des médicaments rares

et coûteux, une nourriture délicate, des soins assidus, et, menaçant

Josanne de se tuer pour la délivrer de sa présence, il obtenait d'elle

tout ce qu'il voulait, le possible et l'impossible...

Elle était sans force contre ce chantage sentimental qui s'exerçait

jusque dans les crises de passion physique, lorsque Pierre, après une

longue indifférence, s'avisait d'être amoureux et jaloux... Dans les

bras de cet homme qu'elle avait aimé d'amour, qu'elle aimait encore

d'une tendresse quasi maternelle, Josanne éprouvait une répulsion

invincible, une révolte de tous ses sens. Son corps, frais et pur,

exécrait le corps malade... Mais, pitoyable au chagrin de Pierre, elle

ne savait pas, elle ne pouvait pas se refuser!... Après les affreuses

nuits, son désir s'en allait, irrésistible, vers Maurice, et elle

se croyait, non pas avilie, mais lavée, par des caresses saines et

franches, par une volupté qui, pour les deux amants, était de l'amour...

Pourtant elle revenait à son mari; elle tenait à lui comme à une partie

d'elle-même,--un être en qui sa propre vie se prolongeait par la longue

habitude commune.--Souffrant et malheureux, il n'avait qu'elle: elle ne

l'abandonnerait jamais...

Étendu sur le lit, Pierre gardait le flacon débouché sous ses narines.

L'odeur de l'éther se répandait, écœurant Josanne... Elle murmura:

--Assez, Pierre!... Tu seras plus mal, après...

Il se plaignit d'une douleur qui le pinçait à la nuque, d'un

frémissement dans la colonne vertébrale...

--Mes pieds et mes mains sont glacés... Touche!... Oh! oui,

frictionne-moi, comme ça... Encore!... Mon sang ne circule pas... J'ai

les muscles de la figure figés...

Elle frottait, massait fortement les mains de son mari. Il gémissait,

par intervalles:

--Là... là... Tu ne sais pas bien... Donne-moi la boule d'eau chaude...

Elle courut à la cuisine, alluma le gaz, fit chauffer l'eau... Pierre

se calmait peu à peu. Il s'informa du journal, de madame Foucart,

la directrice, de mademoiselle Bon, de la petite soiriste Flory, une

farceuse!... Il s'aperçut tout à coup que sa femme défaillait de

lassitude et de faim.

--Mais tu n'as pas mangé, ma pauvre amie!... Va dîner, vite! Maria t'a

gardé ta part.

Josanne mangea, en cinq minutes, un reste de soupe et de ragoût, un

fruit, une cuillerée de confiture. Puis elle mit un tablier sur sa

robe noire, enleva le couvert, balaya les miettes tombées autour de

la table... Elle accomplissait ces humbles besognes comme des devoirs

ennuyeux, mais nécessaires, et qui ne l'abaissaient pas... La pauvreté,

qu'elle avait connue, aimable et gaie, chez ses parents, qu'elle

retrouvait, morne et terrible, dans son ménage, n'avait pas détendu

les ressorts de son caractère... Josanne lui devait un accroissement

d'orgueil et de volonté, la conscience de son énergie, toujours plus de

patience et toujours plus de courage...

Quand la salle à manger fut en ordre, elle éteignit la lampe de la

suspension, alluma une autre petite lampe, et rentra dans la chambre,

où Pierre l'appelait.

--Josanne, viens-tu?... Il est neuf heures et demie...

--Je le sais...

--Tu te couches?

--Non: je dois travailler ce soir... J'ai la «Petite Correspondance» à

finir, et la «Chronique de la Mode».

--Laisse donc ça... Tu te lèveras demain de bonne heure.

--Non! non!... J'ai autre chose à faire demain matin. Je ne veux pas

mettre le journal en retard... Il y a du grabuge, là-bas!... Foucart et

sa femme sont inquiets... Ils redoutent la concurrence, les nouveaux

magazines: _Femina... La Vie heureuse..._ Foucart a dit: «Nous les

enfoncerons... Oui, nous ferons un _trust_...» Mais des collaborateurs

sont partis, des abonnés se sont désabonnés... Si tu voyais la rage de

Foucart!... Quelle boîte!... Dire qu'on est bien content de trouver

ça!...

Elle ôta sa jupe et sa blouse, dégrafa son corset.

--Où est mon peignoir?... Tiens, sur le pied du lit, depuis ce

matin!... Vraiment, la Tourette n'a pas d'ordre...

--Bah! dit Pierre, c'est une brave femme, après tout!...

Soulevé sur le coude, il regardait Josanne. La lumière, tamisée par

un abat-jour de papier rose, l'enveloppait toute d'un chaud reflet...

Droite, un peu cambrée, elle rattachait en arrière l'agrafe du jupon

noir qui collait à ses hanches et s'évasait autour de ses chevilles. Et

préoccupée de son travail, du journal, de l'humeur des Foucart, elle ne

s'apercevait pas que son geste faisait saillir sa gorge ferme sous la

mince chemise, et que l'épaulette de ruban mauve glissait...

Elle s'animait en parlant; les yeux bleu d'ardoise se veloutaient de

l'ombre des cils; les dents parfaites brillaient... Elle leva ses bras

nus pour assurer une épingle dans son chignon, puis elle se pencha pour

atteindre son peignoir de molleton rouge. Pierre lui saisit le poignet,

au vol:

--Écoute, Josanne...

--Quoi!... Tu n'es pas bien?...

--Mais si, très bien... Écoute!

Il s'assit au bord du lit. L'étincelle du désir passa dans ses yeux

gris... Sa face creuse, sabrée de rides verticales, s'illumina d'un

sourire. Ses cheveux lisses collaient à ses tempes... Sa moustache

avait une odeur d'éther.

--Laisse-moi, Pierre! murmurait Josanne, d'une voix qui suppliait et

qui avait peur. Le médecin...

--Ne pense donc pas au médecin! Je vais mieux. Et tu es si jolie, comme

ça, avec tes grands yeux, tes bras blancs...

Il l'étreignait, roulant sa tête sur la douce poitrine nue, et le

parfum de la femme l'affolait.

Mais Josanne, ce soir-là, ne dominait pas sa répugnance. Elle se

raidissait... Pierre la repoussa:

--Je te dégoûte donc!... Parce que je suis malade?... parce que je

suis laid?... Tu ne me pardonnes pas ça, d'être malade et laid!...

Tu as raison. L'amour, ça ne me va plus! Je suis grotesque... Oh!

rassure-toi! Je ne te violerai point...

Il pleura de rage.

--La seule joie qui me reste, tu me la refuses!... Va! je n'invoquerai

pas mes droits de mari... Je te voulais comme autrefois, quand tu

m'aimais... Ah! tu seras bientôt libre! Je ne t'importunerai plus... Je

mourrai. J'irai pourrir dans un coin et tu prendras un autre mari... ou

un amant... un jeune, qui ne te dégoûtera pas...

Elle cria, désespérée:

--Tais-toi! tais-toi!... C'est abominable de me parler ainsi... Je ne

veux pas que tu meures... Je ne veux pas...

--Josanne!

Il la couvrit de caresses violentes, qu'elle subissait en gémissant,

les yeux fermés, les lèvres serrées...

Longtemps elle demeura muette, la nausée aux lèvres, près de cet

homme qui s'endormait... Puis elle mit son peignoir, emporta la lampe

dans le salon. La table était chargée de livres, de journaux et de

lettres:--des lettres d'abonnées qui demandaient des conseils pour

rajeunir leurs toilettes et leurs figures.

Josanne, assise à sa table, écrivit:

La Rebelle · 第 15 / 52 题