I
La pluie et le soleil brillaient ensemble sur les ardoises grises du
Sénat. Rue de Médicis, l'asphalte miroitait; les arbres nus secouaient
des gouttes cristallines. Une vitre, au dernier étage d'une maison,
s'alluma. L'averse, inégale et fraîche, dans le crépuscule d'argent,
était déjà printanière.
Josanne, brune, svelte et vive, avec sa robe de drap noir, sa toque
noire, sa cravate de tulle blanc, semblait la première hirondelle de ce
printemps qui allait venir.
Elle tenait sa jupe de la main gauche et, de la main droite, son
parapluie ouvert. L'étoffe souple, tirée, tendue de côté, moulait la
jolie taille et les jolies hanches. Le volant du jupon, en taffetas
plissé, découvrait les minces bottines. Toute la personne de Josanne
avait un air de hardiesse défensive, la libre allure qui révèle la
fille émancipée ou la femme sans époux,--seule dans la rue, seule dans
la vie...
Pourtant, les yeux de Josanne, le sourire de Josanne, sous la voilette,
étaient tristes et tendres, un peu languissants. L'amour avait touché
ces yeux et ce sourire.
Un jeune homme qui flânait tourna la tête: «Gentille... oh!
gentille!...» Un monsieur mûr suivit la passante: il parlait d'un petit
dîner «chez Foyot, d'une soirée... à l'Odéon... Puis, il expliqua ses
convoitises. Josanne, sans fureur, répondit:
--Imbécile!...
Le jeune homme s'en alla, content. L'homme mûr s'en alla, vexé. Josanne
gagna les arcades de l'Odéon. Il pleuvait encore, et soudain, un bec de
gaz allumé, jaune et clignotant, attrista le crépuscule.
Six heures...
Un enfant blond et bouclé, pareil à l'amour en guenilles, offrit les
violettes de son panier:
--M'selle, fleurissez-vous!...
Josanne, de ses doigts gantés, mania les bouquets ronds, couchés sur
la fougère humide: des feuilles de lierre, dures et veinées, comme
ciselées dans le fer, formaient une étoile sombre, à cinq pointes,
autour des violettes pâles.
--C'est de la Parme, m'selle, et c'est trois sous.
Josanne donna les trois sous, choisit un bouquet. Elle fermait les
paupières en respirant le parfum et elle songeait:
«Tout le monde m'appelle mademoiselle, ce soir... Et moi-même, je me
sens très jeune. Pourquoi?...»
Elle savait bien pourquoi, et ses yeux, d'un bleu plus foncé que les
violettes, s'émurent devant l'image évoquée:
«Maurice!...»
Elle attendait son amant...
Aux bureaux du _Monde féminin_, revue d'art, de littérature et de
modes, où Josanne était, tout humblement, secrétaire de la secrétaire
de la rédaction, elle avait trouvé un billet de Maurice Nattier:
«Je dois aller chez ma mère vers cinq heures, et je dînerai à Passy,
chez Lamberthier... L'Odéon est sur mon chemin et sur le vôtre:
attendez-moi devant le bureau des omnibus à six heures. Je serai
exact, cette fois... Mille tendresses de votre ami...»
Sous les initiales de la signature, il y avait un _post-scriptum_:
«Accordez-moi pourtant le quart d'heure de grâce...»
Josanne avait compris: Maurice viendrait à six heures et demie,--s'il
venait!
Que de fois, pendant ces quatre années, si tristes de leur liaison,
que de fois elle l'avait attendu ainsi, dans un bureau d'omnibus,
dans un jardin public, dans une église, comptant les minutes sous
le regard amusé des passants!... Que de fois elle était partie,
pleurante, humiliée, parce qu'il n'était pas venu!... Il l'aimait,
pourtant,--quand il était là,--il l'aimait à sa façon négligente
et douce, un peu lâche: et il était trop faible pour se reprendre,
trop prudent pour se donner tout à fait, jaloux de sa maîtresse et
regrettant presque qu'elle ne lui fournît point le prétexte d'une
rupture...
Ils s'étaient rencontrés, cinq ans plus tôt, dans le salon très
bourgeois de madame Grancher, la femme d'un négociant en soieries.
Maurice avait remarqué tout de suite cette grande brune, souple et
bien faite, les yeux bleus sous des cils noirs, les dents nacrées, les
mains fines. Elle avait toujours la même robe en tulle noir uni, qui
l'enveloppait d'ombre vaporeuse, et toujours une rose pourpre à sa
ceinture. Isolée parmi les jeunes filles, oubliée par les dames mûres
et importantes, évitée par les jeunes gens qui cherchaient des dots
autour de la table à thé, elle demeurait impassible, rencoignée dans
la pénombre, l'air détaché et dépaysé... Un soir, à dîner, Maurice
se trouva près d'elle. Il parla, pour parler,--pour la faire parler
surtout,--de tout et de rien, d'une pièce à succès, d'un livre récent,
de la mode et du Salon de peinture. Tout jeune ingénieur, il se piquait
de goût littéraire; il se délassait des chiffres en écrivant des vers;
il fréquentait les bureaux des petites revues, et rappelait à tout
propos qu'Édouard Estaunié est sorti de Polytechnique. Il avait de
l'esprit, et plus que de l'esprit,--une grâce incomparable, et l'on
pouvait dire de lui ce que madame de Motteville raconte d'Henriette
d'Angleterre, qu'il semblait toujours «demander le cœur».
La jeune femme à la rose entendit trop bien ce langage; elle sourit,
elle s'égaya, elle embellit; elle eut des mots imprévus, drôles et
charmants, et Maurice, qui connaissait tous les milieux parisiens,
pensa: «D'où vient-elle?... Elle n'est pas de ce monde-là...» Après le
dîner, il interrogea madame Grancher. La bonne dame haussa les épaules:
--Vous la trouvez spirituelle?... Je ne croyais pas... Ce n'est pas
précisément une amie, c'est la maîtresse de piano de ma fille, Josanne
Valentin...
--Josanne?
--Un nom ridicule, n'est-ce pas?... Son père s'appelait José... José
Daniel... C'était une espèce de journaliste qui est mort en laissant
sa femme dans la misère... Une bien brave femme!... La petite devait
entrer à l'école de Sèvres; elle faisait des études pour cela... Mais
le chimiste de l'usine Malivois s'est toqué d'elle, et il l'a épousée.
Maurice cherchait des yeux le chimiste de l'usine Malivois. Madame
Grancher déclara:
--Une fière bêtise qu'ils ont faite!... Josanne n'avait pas le sou et
Pierre Valentin pas de santé... Il a une terrible maladie d'estomac
depuis trois ans. Et, l'an dernier, il est devenu neurasthénique; il
perd la mémoire, il ne sait plus ce qu'il veut; il a pris tout le monde
en grippe... Et ça ne serait rien, s'il pouvait travailler, mais il ne
peut plus...
--Alors?...
--Alors, c'est la misère, ou peu s'en faut. Et Josanne tâche de gagner
sa vie... Je l'ai prise comme professeur pour Madeleine, mais, n'est-ce
pas? elle ne vaut pas une ancienne élève du Conservatoire. Elle tapote,
voilà tout!... Je la garderai encore un an... Il faut bien faire
quelque chose pour les autres... Elle n'est pas mal, cette petite! Je
l'invite quand il y a du monde. Ça la distrait, et puis, si on veut
danser, elle tient le piano.
Madame Grancher n'avait pas détruit le prestige de la jeune femme à la
rose... Maurice Nattier, élevé dans les jupons d'une maman timorée,
répugnait aux aventures faciles. A vingt-quatre ans, il avait encore
quelque fraîcheur d'âme, le désir naïf d'une grande passion. Littéraire
et romanesque, il se croyait sentimental...
Ce fut un amour discret, délicat, qui embauma la vie obscure de Josanne
comme les violettes invisibles embaument les bois, au printemps. Ce fut
un amour chaste et puéril, tout fier de ressembler aux amours qu'on
voit dans les livres... Maurice ne connut pas le mari de Josanne. Il
n'entra jamais dans le petit logement de la rue Amyot, où le malade ne
voulait recevoir personne, sauf l'usinier Malivois et des médecins.
Malgré les confidences de Josanne, il oublia tout ce qui pouvait
assombrir leur joie, tout ce qui composait l'arrière-plan de leur vie
amoureuse, toutes les choses navrantes, répugnantes et tragiques que
Josanne elle-même voulait oublier...
Enfin, il la conduisit à Bellevue, dans le pavillon où sa mère et lui
passaient l'été. C'était un jour de mars; la dernière neige fondait
dans les chemins creux; les bois gris s'étoilaient de primevères... Au
crépuscule, quand ils partirent, le ciel était rose et froid, une seule
étoile brillait. Josanne, appuyée au bras de son amant, murmura:
--Je suis heureuse... Et je n'ai pas de remords, tu sais! oh! non, et
pas de honte...
C'était vrai: elle n'avait pas de honte... Elle se plaisait à le dire,
naïvement. Elle le disait même un peu trop, et cela choquait Maurice.
Il était de ces hommes qui ne peuvent estimer leur maîtresse que si
elle éprouve ou feint d'éprouver le plus dramatique repentir, parce
que cette attitude les rassure. N'est-ce pas l'intérêt collectif de
tous les hommes--qui seront tôt ou tard des maris--d'entretenir dans
la conscience féminine cette conviction que l'amour illégitime est
toujours une faute et comporte une déchéance?...
Maurice pensait:
«Josanne a des qualités admirables, mais elle n'a pas de sens moral...»
Et quelquefois, moitié rieur, moitié sérieux, il l'appelait
«anarchiste»!
Il n'était pas un anarchiste, lui!... Il avait, très profondément,
le sentiment de l'ordre, le respect des choses établies, le désir
d'être «comme tout le monde». Dans l'effervescence passagère de ses
vingt-quatre ans, il avait accepté, avec orgueil, cet espoir d'un grand
amour qui le grandirait devant lui-même. Les livres l'avaient grisé...
Il affectait alors de mépriser les bourgeois! Et qu'était-il, pourtant,
ce garçon fait pour la vie régulière et sage, incapable de manquer aux
devoirs officiels de l'honnête homme, mais d'une âme si timorée et d'un
cœur si prudent, qu'était-il, sinon un jeune bourgeois égaré dans une
passion romantique?... Et comment pourrait-il jamais comprendre Josanne
Valentin?...
Elle ne ressemblait pas à la mère de Maurice, ni à ses tantes, ni
à ses cousines, ni aux amies de sa famille, ni aux femmes qu'il
rencontrait dans les salons corrects. Elle ne ressemblait pas
davantage aux maîtresses qu'il avait eues et aux maîtresses qu'avaient
ses camarades. Ni bourgeoise, ni bohème,--mais plus bohème, pensait-il,
que bourgeoise.--Elle dérangeait toutes les idées qu'il s'était faites;
elle l'étonnait, le décevait, l'enchantait, l'irritait tout ensemble.
Pauvre, elle ne se plaignait pas de la pauvreté, contrainte au travail,
elle éprouvait une fierté ingénue et déclarait cependant qu'elle
n'avait aucun mérite; liée à un malade, à un maniaque, elle se dévouait
avec une patience inlassable, qui n'allait point sans tendresse. Elle
disait: «J'ai adopté mon mari. Je ne l'abandonnerai jamais...» Elle
avait un amant et elle ignorait le remords. Elle expliquait toutes les
contradictions de son cœur et de sa vie en disant: «Je ne peux pas
vivre sans bonheur. Et la volupté du sacrifice ne me suffit pas... Je
ne suis pas une sainte; je ne suis pas une héroïne: je suis une femme,
très femme...»
Elle ne fut pas heureuse longtemps, la pauvre Josanne. Un jour, dans la
petite chambre où Maurice la recevait, elle eut une crise de sanglots.
--Qu'as-tu? demanda-t-il effrayé. Tu as du mal ou du chagrin?
--Je ne sais pas... Je suis épouvantée de ce qui m'arrive, et malgré
tout... cela m'émeut... cela me trouble le cœur... Et j'ai si peur de
te le dire!
--Quoi?
--O mon chéri, je crains... Je... je suis enceinte.
Elle attendait des paroles d'amour, des paroles de pitié, le geste
tendre qui protège. Elle croyait que Maurice allait dire: «Je suis
libre; dispose de moi; dispose de nous.» Sans doute, elle ne pouvait
pas quitter Pierre Valentin... Mais c'était le devoir de Maurice de ne
pas consentir--pas tout de suite!--au suprême mensonge que la nécessité
leur imposait. Elle espérait vaguement qu'il protesterait, qu'il se
révolterait, qu'il chercherait--et trouverait--avec elle, quelque moyen
d'éviter la honte de la supercherie, l'obligation du partage...
Il dit seulement:
--Nous n'avons pas de chance!... Je ne me doutais pas... car...
enfin... tu aurais dû prévoir... Tu n'es pas une jeune fille!... Que
faire, à présent?... Ton mari acceptera-t-il?...
Elle frémit, mais, redevenue maîtresse d'elle, elle répondit:
--Sois tranquille. Il ne t'arrivera aucun ennui: je m'arrangerai...
Alors il la consola, il la cajola. Elle restait glacée, et elle ne
savait plus si elle aimait encore Maurice...
C'était fini. Tout le charme romanesque de leur liaison disparaissait:
l'idylle tournait au drame. Maurice n'était pas fait pour ces
choses-là... Il se fit envoyer en Allemagne par le grand ingénieur
Lamberthier, son patron. Et il voyageait encore quand le petit Claude
vint au monde...
Josanne était délivrée depuis cinq semaines quand il la revit,
dans leur petite chambre. Elle entra, pâlie, maigrie, toute faible
d'avoir monté l'escalier. Elle avait dans ses yeux plus grands
comme un souvenir des douleurs récentes, et l'ombre de la mort qui
l'avait touchée. Dans ses bras, gauche et craintive, elle portait son
fils,--leur fils.
Cette fois, Maurice pleura. Il dit:
--Pardonne-moi... Pardonnez-moi tous deux...
Et Josanne avait pardonné: elle voulait le prix de ses souffrances.