LA GRAINE DE LUZERNE.

Pourquoi donc M. Robinard avait-il serré le bras de madame Verdelet avec

cette grossière familiarité? Et pourquoi la jeune dame avait-elle baissé

les yeux en rougissant?--Je connais, parmi les lecteurs, de si mauvaises

langues, que je dois me hâter de prévenir les inductions malignes que

plus d'un tirerait sans doute de l'impertinence et de la rougeur de nos

deux personnages.

Le présent chapitre sera donc uniquement consacré à démentir les

malhonnêtes apparences des précédents; car, comme l'a dit M. Ponsard:

La maison d'une épouse est un temple sacré,

Où même le soupçon ne soit jamais entré.

[Illustration: Trois jours après, Othon s'était glissé dans la chambre

de l'héritière, et lui demandait sa main à genoux.]

[Illustration: Ce fut ainsi que Louise devint madame Verdelet.]

[Illustration: Une Bibiaderi dansant.]

M. Othon Robinard de la Villejoyeuse cachait pourtant, sous cette mine

superbe que vous lui connaissez, un souci rongeur comparable au ver qui

mord le coeur d'une belle pomme. M. Othon voulait se marier, et

quoiqu'il fût doué d'un physique plus que convenable, qu'il portât un

beau nom et qu'il eût une bourse ronde, aucune demoiselle de l'Orléanais

ne s'était encore souciée de s'appeler madame de la Villejoyeuse. _Inde

iræa._ Vingt fois, on avait vu Othon seller sa grosse jument poulinière

et embrasser son affectionné père, en lui disant de faire préparer la

chambre verte, destinée, depuis un temps immémorial, aux nouveaux mariés

de la famille Villejoyeuse, et vingt fois aussi on avait vu le même

Othon revenir l'oreille basse, le chapeau enfoncé sur les yeux, et

garçon comme devant. Les bonnes gens s'imaginaient qu'un malin sorcier

avait jeté un sort sur le beau blond.

Ici Othon était supplanté par un misérable _maigre_ qu'il aurait tué de

son petit doigt; là, les trois soeurs déclaraient qu'elles voulaient se

faire religieuses plutôt que d'épouser le magnifique baronnet; naguère

enfin, pour comble de honte, une riche héritière des environs d'Étampes,

courtisée en même temps par un vieil employé de la douane et par le bel

Othon, avait fait choix de celui-là à la barbe rousse de celui-ci.

[Illustration: Je me rappelle, dit l'abbé, avoir lu les aventures

extraordinaire d'un coche parti de Nantes, en Bretagne, et qui demeura

plus de deux ans en route avant d'arriver à Paris, lieu de sa

destination.]

[Illustration: Première banquette du coche.]

[Illustration: Deuxième banquette du coche.]

Décidément Othon mettait sa gloire à vaincre la rigueur du destin, et,

jour et nuit, il n'avait plus qu'une idée: «Il faut que je me marie, il

faut que je trouve une femme plus belle et plus riche que toutes celles

qui m'ont rebuté; il faut, pour vexer tout le pays, que je fasse une

noce dont on se souviendra comme de la plus fameuse de toutes les

noces.» Et là-dessus, il sellait derechef sa jument, embrassait encore

son père, lui disant désormais, par prudence:

«Je m'en vais à Étampes chercher de la graine de luzerne.

--Bon, répliquait le vieux baronnet; moi, je m'en vais faire préparer la

chambre verte.»

Ce qui donnait aux plus madrés le mot du rébus. Et, dans la province, on

commençait à nommer graines de luzerne toutes les demoiselles à marier.

Mais Othon, toujours poursuivi par un sort contraire, s'en revenait

tristement, chargé de sa fameuse graine, dont regorgea bientôt la maison

paternelle, de telle sorte que le vieux baronnet eût fort désiré que son

bien-aimé fils variât un peu son prétexte, quand il allait aux champs

pour chercher femme.

Sur ces entrefaites, Othon crut un instant toucher au terme de ses

voeux, et se vit au moment de déjouer la malice de la fortune

ennemie.--Il parvint à se faire aimer.--Voici comment.

Mademoiselle Louise était la nièce d'un sieur Bouchard, qui se disait

descendant direct des Bouchard de Montmorency, et avait un gros moulin à

blé sur la rivière du Loir. Louise passait, dans le pays, pour un

très-bon parti, mais les prétendants à sa main étaient fort rares parce

que, de bonne heure, Antoine Bouchard, son cousin, fils du meunier,

avait bonnement annoncé qu'il casserait les reins au malappris qui

marcherait sur ses traces conjugales. Cet Antoine était haut de près de

six pieds, il avait des épaules carrées comme la porte de son moulin, et

des poings énormes toujours au service, de son humeur revêche, et de son

caractère batailleur. Mais Antoine joignait à ces solides qualités une

laideur au moins égale à sa stature. La roue de son moulin loi avait un

beau jour attrapé la joue gauche, dont un morceau fut enlevé, que les

plus habiles médecins ne purent jamais remplacer.

Mademoiselle Louise, élevée au moulin, grandit dans le respect absolu et

dans l'admiration des géants: tout le jour elle entendait son oncle et

son cousin, ces deux colosses, mépriser le reste des hommes et apprécier

chacun de leurs voisins au degré de sa vigueur ou de sa taille. Le soir,

après souper, il n'était question, entre le père et le fils, que des

fameux coups de poing que l'un et l'autre se vantaient d'avoir donnés,

et des tours de force incomparables que tous deux avaient exécutés. Le

père avait un jour, disait-il, arrêté d'une main sa voiture lancée au

grand galop; le fils avait soulevé un tonneau tout rempli de vin; le

père s'était, en son jeune temps, battu contre cinq goujats ensemble; le

fils avait, d'un coup d'épaule, jeté bas un gros mur, etc., etc.

Louise, qui tricotait au coin du feu, entendant le récit de ces

prouesses, levait ses yeux timides vers les deux Hercules, qui lui

semblaient alors les premiers du monde, et dont un geste, un regard

même, la faisait trembler de tous ses membres. Mais son cousin était si

laid!... Louise avait bien soin de toujours placer sa chaise du côté

droit d'Antoine, c'est-à-dire du côté de la joue qui n'était point

balafrée; et pourtant, malgré cette précaution, la pauvre demoiselle ne

pouvait s'empêcher de penser souvent à cette horrible, joue gauche

qu'elle serait bien, un jour, obligée de voir: car, quand on se marie,

c'est pour longtemps, comme disait Oscar, et votre mari, madame, ne sera

pas toujours tourné du côté, droit.

Othon avait épuisé déjà la plus grande partie de l'Orléanais, et, en

désespoir de cause, il résolut d'aller chercher de la graine de luzerne

au moulin du sieur Bouchard. Il n'ignorait point les charitables

avertissements que le terrible Antoine avait semés dans le pays, mais il

savait aussi que les Bouchard avaient entendu parler de lui d'une façon

qui devait leur donner de la jalousie; et comme jusqu'alors Othon avait

toujours rossé, il ne s'imaginait pas qu'il pût trouver à son tour qui

le rossât.

Donc, il s'en allait fort tranquille et donnant des coups de poing dans

l'air pour se faire le bras. A deux portées de fusil du moulin, il

entendit une voix lamentable qui implorait son assistance; c'était le

vieux Bouchard qui s'était démis la jambe en tombant de cheval et gisait

sur la route, sans pouvoir même se traîner. L'occasion était belle.

Othon chargea vigoureusement, sur ses épaules le gros homme blessé, et,

leste sous ce faix énorme, il fit une entrée triomphale au moulin.

Louise et Antoine poussèrent un cri d'admiration à sa vue; le fils

Bouchard pâlit d'étonnement et de jalousie, car, s'il prétendait avoir

soulevé un tonneau de vin, assurément il ne s'était jamais vanté d'avoir

soulevé l'auteur de ses jours. Louise, qui, par habitude, regardait

d'abord le nouvel arrivé du côté droit, sembla surprise agréablement

lorsque la joue gauche de M. Othon lui parut tout à fait semblable à la

droite, et désormais elle levait sans précaution ses yeux sur le bel

étranger.

Antoine considérait le baronnet d'un oeil sournois, et plusieurs fois il

grogna en voyant les regards d'Othon dirigés fixement sur mademoiselle

Louise. Le soir venu, Bouchard le père, la jambe enveloppée, était

étendu sur une bergère, et la conversation se tourna naturellement vers

son objet habituel, je veux dire la force des poignets. Antoine se vanta

magnifiquement: à l'en croire, chacun de ses coups de poing aurait tué

un boeuf. Othon avec modestie rappelait quelques succès obtenus par lui

dans les foires du département; sur quoi, le jeune meunier lui prit la

main, et, tout en feignant de rire, il lui serrait le poignet de façon à

le briser. Othon ne sourcilla pas; de la main qui lui restait libre il

saisit à son tour l'autre poignet d'Antoine, et celui-ci ne put

s'empêcher de jeter un cri.--Dès ce moment, Antoine fut déchu du premier

rang aux yeux de Louise.

Trois jours après, Othon, qui ne perdait point de temps, s'était glissé

dans la chambre de l'héritière, et, à genoux, lui demandait sa main en

les termes les plus fleuris que lui pouvait fournir sa littérature

fablière. Louise rougissait, baissait les yeux, ne répondait rien, mais

son silence était beaucoup plus clair que les plus longs discours du

monde. Tout à coup un bruit de pas se fit entendre dans le corridor.

«Fuyez, disait Louise toute tremblante.

--Fuir? jamais! répliquait le superbe Othon.

--C'est Antoine, il vous tuera!

--Me tuer?»

Othon retroussait déjà ses manches. Louise joignit les mains, et si

vivement elle le supplia, que, maugréant et jurant, il consentit enfin à

se blottir au fond d'un placard, que la demoiselle referma sur lui.

Antoine frappait à la porte d'entrée, il frappait à coups redoublés;

«Ouvre-moi, mille tonnerres! ouvre-moi!»

Louise alla ouvrir à son cousin. Quand il la vit pâle et chancelante, il

ne conserva plus aucun doute: la colère lui monta au visage, et sa

balafre, devenue pourpre, était horrible à voir.

«Où est-il? que je le tue!» s'écriait-il, heurtant violemment son bâton

sur le carreau; «sacredieu! où est-il? sacrebleu!» Louise était près de

se trouver mal; Othon, blotti au fond du placard, se contenait encore,

quoique ses oreilles commençaient à s'allumer. «Mille dieux!» s'écriait

le terrible cousin, frappant du pied; «il a bien fait de se sauver, ce

craquelin, ou je l'aurais exterminé!»

Craquelin! exterminé! Othon, bouillonnant dans son trou, donna

violemment du poing dans la porte du placard, et s'écria de toute sa

force:

«Ici! maître sot, ici, ouvre-moi!»

Et il frappait coups sur coups dans la porte. Mais Antoine, renversant

des chaises de droite et de gauche:

«Mille, dieux, si je le trouve! s'il a le malheur de vous regarder

encore, je l'aplatis comme un oeuf sur le mur!

--Ouvre-moi donc, gredin! lâche! bélitre! ouvre-moi donc, grand

gladiateur!»

Othon faisait rage dans son placard et y piétinait sur la faïence avec

un vacarme effroyable. Louise avait pris le parti de

s'évanouir.--Antoine lâcha encore une vingtaine de jurons épouvantables,

frappa du pied et du bâton sur tous les meubles, et sacra de toutes ses

forces en s'écriant qu'il tuerait Othon, partout où il le

rencontrerait.--Là-dessus il sortit.

Othon, écumant, parvint à forcer la porte de sa prison, et s'élança, le

poing levé, à la poursuite de son exterminateur; mais la première

personne qu'il rencontra dans le corridor, ce fut le vieux Bouchard, qui

le prit par le milieu du corps et, avec l'aide de deux valets de

charrue, le jeta enfin à la porte, dans un fossé plein d'eau.

Louise déclara à son oncle qu'elle n'épouserait jamais Antoine, et

celui-ci, par vengeance, conseilla à son père d'accepter la demande de

M. Verdelet, pharmacien retiré et adjoint au maire d'Orléans.--Ce fut

ainsi que Louise devint madame Verdelet, à son grand deuil. Othon, dans

sa première exaspération, avait bien songé à massacrer le vieil

apothicaire, mais il se ravisa, et sachant que Louise avait conservé de

lui un tendre souvenir, il préféra la ruse à la force vis-à-vis du mari.

Electeur influent, la maison de l'adjoint lui fut ouverte d'abord, et

quoique M. Verdelet le jugeât par derrière t'animal le plus

insupportable, par-devant il le traitait flatteusement, et l'invitait

toujours à dîner lorsqu'il venait en ville. Louise, très-réservée avec

son ancien prétendant, lui marquait néanmoins un reste d'intérêt ou

d'admiration; et M. Othon, triomphant de quelques regards qu'on lui

adressait tous les huit jours, s'apitoyait déjà publiquement, comme nous

avons vu, et très-prématurément, ce semble, sur le sort futur réservé à

ce pauvre mari Verdelet.

D'où il suit que le jeune Oscar avait eu grand tort de prendre un avenir

douteux pour un passé bien accompli; et désormais, nous le promettons à

nos lecteurs, notre héros se gardera, dans ses jugements, d'une

semblable témérité.

L'Illustration, No. 0072, 11 Juillet 1844 · 第 5 / 13 题