Le lendemain, il plut toute l’après-midi; M. de Mauserre et Mlle
Holdenis ne se promenèrent point dans le parc. Je profitai d’une
éclaircie pour me rendre à mon atelier, où je devais commencer le
portrait de Mme d’Arci. Elle m’y rejoignit comme j’achevais de charger
ma palette. Son mari l’accompagnait, il s’écria en refermant la porte
avec fracas:--Monsieur Flamerin, jurons de ne pas sortir d’ici avant
d’avoir avisé ensemble au moyen de nous débarrasser de cette intrigante!
Il avait l’accent si tragique que je lui demandai s’il se proposait
d’employer le couteau ou le poison.--Pour expédier une souris, me
répondit-il, je ne connais que la mort-aux-rats. Peut-être savez-vous
des moyens plus doux, je consens à les examiner.
Il s’installa dans une fumeuse, j’avançai un fauteuil à Mme d’Arci, je
m’assis à ses pieds sur un tabouret, et la séance fut ouverte. On eût
dit à notre gravité un conseil de guerre assemblé pour délibérer sur un
plan de campagne.
--Comme elle s’est trahie! disait M. d’Arci.
--Il est certain, lui répondis-je, qu’elle a pâli et perdu contenance.
--Elle avait l’air d’une âme en peine, ajoutait Mme d’Arci, et pendant
toute la soirée elle n’a fait que changer de place parce qu’aucune ne
lui était bonne.
--C’est un bon point à lui marquer, elle n’est pas encore maîtresse dans
l’art de feindre.
--Dès le premier jour que je l’ai vue, ses intentions m’ont été
suspectes, et son museau tudesque m’a déplu.
--Cela prouve, monsieur, reprenais-je, que vous avez plus de
clairvoyance ou plus de préventions que moi; son museau tudesque ne m’a
jamais déplu.
--Ce qui me confond, c’est qu’elle soit parvenue à ensorceler mon pauvre
père.
--Cela prouve, madame, que vous ne comprenez rien aux sentiments
qu’inspire la femme qui l’a soigné à un malade qui a le cœur sensible.
--Mais qu’a donc pour elle cette aventurière? C’est un laideron.
--Eh! monsieur, vous savez que je n’en crois rien.
--Lui trouvez-vous l’esprit si brillant?
--Eh! madame, elle n’a pas celui qui brille, elle a celui qui sert, et
peut-être a-t-elle choisi la bonne part.
--Dites plutôt que son esprit consiste en patelinage et en cajoleries.
--Ah! monsieur, les politiques les plus raffinés réussissent le plus
souvent par des moyens grossiers, parce qu’ils prennent les hommes pour
ce qu’ils sont, c’est-à-dire pour de grands enfants.
--Je crois vraiment que vous nous faites son éloge!
--Ah! madame, je n’aurais garde, mais il est d’un bon général de ne pas
mépriser son ennemi.
M. d’Arci fit un geste d’impatience, et je crois qu’il lâcha un
juron.--Nous battons l’eau et perdons notre temps, s’écria-t-il.
J’accorde de grand cœur à M. Flamerin que l’ingénieux esprit de Mlle
Holdenis n’est pas un de ces arbustes inutiles qui sont l’ornement des
jardins; j’y reconnais, comme lui, un de ces bons petits arbres
fruitiers qui, moyennant quelques soins, un peu de pluie et beaucoup de
soleil, rapportent gros à leurs propriétaires. Dieu la bénisse, elle et
ses espaliers! Nous ne nous sommes pas réunis pour discuter ses mérites
savoureux ni ses grâces virginales. Notre vœu commun est de la renvoyer
le plus tôt possible à son cher Florissant, à son humble et vertueux
foyer, à son tendre père qui se plaint qu’en son absence ses jambons de
Mayence ont perdu toute leur poésie, à ses charmants petits frères dont
les sarraux tombent en loques depuis qu’elle n’est plus là pour ravauder
leurs nippes sous le regard du Seigneur. Sommes-nous dignes de posséder
cette colombe mystique? Et qu’est-elle venue faire dans le pays des
Philistins? Je confesse, monsieur Flamerin, que vous êtes beaucoup moins
intéressé que nous dans la bonne œuvre que nous méditons; nous
combattons, nous autres, _pro aris et focis_, mais vous portez à M. de
Mauserre une si fidèle amitié qu’elle doit vous tenir lieu d’intérêt.
Sommes-nous d’accord?... Bien, je continue. Sans vouloir vous faire de
reproches, mon cher monsieur, vous m’aviez affirmé sur l’honneur que mon
beau-père, qui a cinquante-trois ans sonnés, avait désormais jeté toute
sa gourme, et qu’il serait jusqu’à la fin de ses jours le plus
raisonnable des hommes. C’est sur la foi de cette belle assurance que je
me suis prêté à un raccommodement dont je n’ai eu d’abord qu’à me
féliciter. J’eus l’agréable surprise de découvrir dans la femme qui lui
a fait faire jadis la plus impardonnable folie une personne dont les
sentiments élevés et délicats m’ont inspiré dès le premier jour autant
d’estime que d’affection. Il ne me reste plus qu’une chose à souhaiter,
c’est qu’ils puissent légitimer par un mariage en forme une union qui
leur promettait un heureux avenir à tous les deux. Depuis hier, tout
obstacle légal a disparu; mais une lune rousse s’est levée sur les
Charmilles, et nous voilà menacés d’une effroyable catastrophe. Ne
haussez pas les épaules, le cas est grave: nous sommes en danger de voir
le père de ma femme se déshonorer par un lâche abandon et conduire à
l’autel la gouvernante de Lulu, laquelle aspire à devenir la gouvernante
des Charmilles et de tout ce qu’il y a dedans.
--Merci de moi! interrompis-je; c’est prévoir les malheurs de bien loin.
--Faites-moi la grâce de m’écouter jusqu’au bout, reprit-il. Je suis un
homme rassis, monsieur, et je n’ai pas l’habitude de m’émouvoir pour des
affaires de bibus. Je vous affirme que mon beau-père est entièrement
dégrisé de ses premières amours; que dis-je? si belle que soit encore
Mme de Mauserre, elle a désormais pour lui une figure déplaisante, la
figure d’une grosse sottise qui l’a empêché de devenir ambassadeur à
Constantinople ou à Londres. Et voilà ce que c’est que de n’avoir pas la
sincérité de se dire: Tu l’as voulu, George Dandin! Pour son malheur
autant que pour le nôtre, le ciel et M. Tony Flamerin ont attiré ici une
de ces cafardes qui adressent des lorgnades aux nuages, et d’une main se
palpent le cœur, tandis que l’autre interroge discrètement la poche du
prochain. Sans parler de son talent pour préparer les tisanes et pour
épousseter les placards d’une maison, cette bonne pièce a séduit notre
diplomate en retraite par ses attentions, ses chatteries, ses
flagorneries, ses propos sucrés, ses airs confits, les extases de son
admiration et ses yeux de carpe pâmée, qui lui répètent du matin au
soir, en haut allemand, qu’il est un grand homme. Libre à lui de lui
déclarer sa flamme, libre à elle de se rendre à discrétion, ce sont
leurs affaires, je n’y trouve rien à redire; mais cette Maintenon au
petit pied s’est mis en tête de se faire épouser. Elle jouera le dragon
de vertu, elle le renverra toujours affligé, jamais désespéré, et vous
verrez qu’irrité par ses rigueurs, si profond que soit le fossé, un jour
ou l’autre il le franchira; un peu de honte est bientôt bue. Accepter
cette drôlesse pour belle-mère, serviteur! C’est trop me demander, et je
me propose d’aller trouver tantôt M. de Mauserre et de m’expliquer
franchement et péremptoirement avec lui. De deux choses l’une: ou la
donzelle quittera demain les Charmilles pour n’y plus revenir, ou dès ce
soir nous aurons déguerpi, ma femme et moi. M. de Mauserre aime sa
fille; je me plais à croire que ma petite harangue lui fera quelque
impression.
Mme d’Arci avait écouté avec chagrin ce discours un peu brutal, mais
elle n’avait eu garde d’en rien marquer; si elle aimait son père, elle
se fût plutôt pendue que de contredire son mari. Elle me remercia du
regard, quand elle m’entendit lui riposter en ces termes:
--Mon cher comte, vos prémisses me semblent excessives et vos
conclusions bien aventureuses. M. de Mauserre a le tempérament
mélancolique; c’est un hypocondre qui n’a pas obtenu de la destinée ce
qu’il en espérait et qui croit avoir à se plaindre de son injustice.
Considérons aussi qu’il est à l’âge où l’amour n’est plus guère pour la
plupart des hommes que le besoin d’une société selon leur cœur; les
femmes qui leur plaisent sont celles qui les plaignent ou les admirent,
les amusent ou les consolent. Or il a plu au ciel et à un Américain qui
s’ennuyait, car Tony Flamerin s’en lave les mains, d’envoyer ici une
personne qui n’est ni une donzelle ni une drôlesse; les injures n’ont
jamais rien prouvé, et Mlle Holdenis est tout simplement une personne
intelligente, adroite, insinuante, qui possède l’art d’entrer de
plain-pied dans les sentiments des gens, dans leurs querelles avec la
vie, et de les gratter où il leur démange. Je ne nie pas que le charme
qui entraîne M. de Mauserre ne pût le mener très-loin, s’il s’y
abandonnait,--ni que Mlle Holdenis ne soit une ambitieuse dont
l’imagination caresse certains rêves qu’absout sa religion. Disons tout:
si Mme de Mauserre venait à mourir d’ici à demain, peut-être auriez-vous
peine à empêcher votre beau-père d’épouser la gouvernante de sa fille.
Il a l’esprit trop libéral pour que les considérations de fortune et de
naissance puissent le détourner de suivre ses penchants; je ne connais
pas d’homme plus affranchi de tout préjugé. Heureusement Mme de Mauserre
est vivante, très-vivante, et M. de Mauserre est un homme d’honneur à
qui sa parole est sacrée. Ce que je crains, mon cher monsieur, c’est une
intervention maladroite, qui l’irriterait et gâterait tout. Il est de la
race des superbes; s’il se rend quelquefois à ses propres réflexions, il
a peu d’égards pour les réflexions des autres, et son orgueil n’accepte
jamais de leçons de personne. Pour l’amour de Dieu, renoncez à lui en
faire. Vos explications trop sincères le pousseraient à de redoutables
emportements de déraison, et peut-être accorderait-il à sa colère ce
qu’il refusera sûrement à sa passion, puisqu’il vous plaît d’appeler
ainsi un goût très-vif pour une personne qui, par grâce d’état, s’entend
mieux que nous à lui tenir compagnie.
--Je crois que M. Flamerin a raison, s’empressa de dire Mme d’Arci en
regardant son mari du coin de l’œil pour savoir ce qu’elle pouvait
hasarder. Il est possible que nous voyions les choses trop en noir, mon
cher Albert, et que le péril ne soit pas aussi imminent que nous le
pensions. Cependant n’y a-t-il donc rien à faire, monsieur Flamerin?
Laisserons-nous la maladie suivre son cours sans essayer d’aucun remède?
Il nous en coûte de sentir l’ennemi installé dans la place, et il nous
tarde de débarrasser mon pauvre père de sa demoiselle de compagnie, qui
n’est pas une demoiselle d’honneur. Si l’intervention de M. d’Arci vous
paraît dangereuse, adressons-nous à Mme de Mauserre. J’ai la certitude
que ses représentations seront écoutées; on ne s’est pas aimé pendant
six ans sans qu’il reste un peu de feu sous la cendre. Allons la
trouver, ôtons-lui son bandeau, guérissons-la de son aveugle confiance,
qui est le vrai danger, et recherchons avec elle le moyen d’éconduire
sans bruit de funestes yeux bleus qui nous présagent des tempêtes.
--Ah! madame, vous me faites frémir, m’écriai-je. Ne voyez-vous pas que
cette confiance que vous traitez d’aveugle et que je trouve adorable
sera notre salut? C’est par là que Mme de Mauserre tient en échec, sans
s’en douter, les secrets manéges de Mlle Holdenis, et met M. de Mauserre
hors d’état de rien vouloir, de rien espérer et même de rien désirer. Un
homme de cœur trahira-t-il une femme qui croit en lui comme au Père
éternel? La désabuser, c’est vouloir tout perdre. Au premier mot que
vous lui direz, elle n’aura plus sa tête, elle sera comme affolée
d’inquiétude et de chagrin. N’attendez d’elle ni prudence, ni mesure, ni
habileté; elle éclatera et fera le jeu de l’ennemi. Singulier moyen de
sauver une place assiégée que d’y pratiquer soi-même la brèche!
--Vous repoussez tout ce qu’on vous propose, me répliqua M. d’Arci d’un
ton bourru. Tâchez du moins de trouver quelque expédient; sinon j’en
reviens à mon grand remède, c’est-à-dire à la mort-aux-rats.
--Je vous supplie de me donner carte blanche, lui répondis-je.
--Et que ferez-vous?
--Je prétends obtenir de l’assiégeant qu’il lève le siége.
--En faisant appel à son exquise sensibilité et à la délicatesse de sa
belle âme?
--Non, par d’autres moyens. Ne me demandez pas lesquels; c’est mon
secret.
--Et vous vous engagez à réussir?
--Je m’y appliquerai; promettez-moi de votre côté de ne parler de rien à
Mme de Mauserre, et même de faire bon visage à Mlle Holdenis.
Il me répondit que c’était exiger beaucoup de lui, que cependant il
consentait à se prêter à mon essai, après quoi il reprendrait sa liberté
et procéderait à sa façon. Il sortit en retroussant sa moustache et
chantonnant le refrain favori du grand Frédéric:
Je la traiterai, biribi,
A la façon de barbari,
Mon ami.
Vers le soir, la pluie cessa, le temps s’éclaircit. Le lendemain, à
notre réveil, il n’y avait plus un nuage au ciel. Six heures n’avaient
pas sonné que deux voitures, attelées l’une et l’autre de trois
vigoureux percherons, nous attendaient devant la grille de la terrasse.
Tout le monde fut exact au rendez-vous, sans excepter Mme de Mauserre, à
qui le bonheur faisait faire des prouesses. Quand elle nous rejoignit,
les yeux gros de sommeil, emmitouflée de fourrures comme au fort de
l’hiver, M. de Mauserre engagea cette belle frileuse à monter dans la
calèche, dont la capote relevée la protégerait contre la fraîcheur du
matin. Il monta lui-même dans le break, qu’il se proposait de conduire,
et appela auprès de lui Lulu et sa gouvernante. Il avait compté sans son
gendre, qui se fit un malin plaisir de s’adjoindre à eux, sous prétexte
qu’il entendait profiter de l’instructive conversation de Mlle Holdenis.
Il fut sourd à toutes les objections, et affecta de ne point apercevoir
les froncements de sourcils de son beau-père, qui dut s’accommoder de sa
gênante société. Je pris place dans la calèche avec Mme de Mauserre et
Mme d’Arci, et nous voilà en route.
Si vous désirez connaître le Viennois, madame, et que vous n’ayez pas le
temps d’y aller, étudiez l’excellent guide de Joanne; mais il me serait
impossible de vous décrire exactement le pays qu’on traverse pour se
rendre de Crémieu au lac Paladru. Quoique amateur de beaux paysages et
par goût et par profession, l’avais laissé aux Charmilles mes yeux de
peintre; je n’étais plus que Tony Flamerin, lequel avait martel en tête.
Dans l’inquiétude et je dirai presque l’effroi que me causaient les
plans de campagne de M. d’Arci, j’avais payé d’audace, et, prenant tout
sur moi, j’avais obtenu un vote de confiance. Qu’allais-je faire?
Les moyens secrets que je m’étais vanté de posséder me paraissaient à
l’examen d’un effet douteux, je n’étais pas bien décidé à m’en servir.
Pour voir clair dans ma conduite, il aurait fallu que je visse clair
dans mes sentiments. Je croyais par intervalles haïr comme la peste
l’ennemi que je m’étais chargé de combattre, et je me promettais de le
traiter sans miséricorde; l’instant d’après, je me surprenais à douter
de ma haine, où il entrait peut-être plus de ressentiment, plus de
jalousie que d’aversion. Vous avez lu le Tasse et l’épisode de la forêt
ensorcelée, que Tancrède s’était fait fort de désenchanter; il aurait dû
commencer par désenchanter son cœur, car vous savez ce qu’il advint de
lui et de son épée quand l’arbre qu’il se disposait à pourfendre lui
montra le visage de cette Clorinde qu’il se flattait sottement de ne
plus aimer. Je me demandais si j’étais tout à fait dépris de Clorinde,
si au moment décisif je ne sentirais pas trembler dans ma main le glaive
de l’inexorable justice. Ma seule ressource était de compter sur
l’imprévu, sur quelque incident qui m’inspirerait une résolution; mais
qu’est-ce qu’une habileté qui s’en remet aux incidents? M. d’Arci se fût
bien moqué de moi, s’il avait lu dans mes pensées.
Ainsi travaillait mon esprit, et vous me pardonnerez d’avoir visité sans
le voir un des plus beaux pays du monde. Je me souviens cependant de
longues suites de collines ombragées de chênes, qui servaient de cadre à
des plaines fertiles, couvertes de riches cultures. Nous cheminâmes
durant des heures sur un plateau mamelonné; en atteignant la crête de
l’un de ces mamelons, nous en apercevions d’autres qui se déroulaient en
amphithéâtre autour de nous, couronnés de beaux villages, de clochers
pointus et de châteaux massifs. Je me souviens également que nous
traversâmes de jolis hameaux dont les maisons, blanchies à la chaux,
nous regardaient passer; je me rappelle que sous l’auvent de chacune de
ces maisons pendait une claie à sécher les fromages, et qu’il sortait de
chacune de leurs fenêtres un vague bruissement de rouets et de métiers à
tisser. Il me semble qu’au sortir de ces hameaux il y avait de grands
noyers dont l’ombre allongée dormait paisiblement dans la poussière du
chemin, à droite et à gauche des meules de paille, puis à perte de vue
des champs de trèfle, de maïs, de sarrasin fleuri, au milieu desquels
couraient des treilles échevelées dont les pampres se tachetaient de
rouge et qui toutes se tenaient par la main pour danser comme des
folles. Qu’elles eussent un air de fête et de joie, je vous en donnerais
ma parole d’honneur; mais de vous dire précisément ce qui les mettait en
gaîté, je ne le saurais.
Nos percherons s’étant mis au pas pour gravir une côte, mes idées
s’éclaircirent et je considérai longtemps un frais vallon qui
ressemblait à ces tableaux du Poussin où il s’est complu à réunir toutes
les scènes diverses des champs. Dans le fond, une tourbière où deux
hommes ouvraient une tranchée, tandis qu’un troisième assemblait les
mottes en tas; à quelques pas plus loin, un plantage et des femmes
occupées à la cueillette des pois, d’autres qui lavaient du linge dans
un ruisseau, des enfants qui taillaient des osiers, une prairie où
pâturaient des vaches et un cheval blanc; sur le revers du vallon, un
champ labouré, bien gras, bien luisant, dans lequel se promenait une
herse attelée de quatre bœufs. Hommes, femmes, enfants, tout ce monde
causait et riait; la tourbière interpellait les pois, la herse
apostrophait les lavandières; tout en paissant, les vaches disaient leur
mot, et la gravité de l’animal portait un jugement sur les gaîtés de
l’homme. Répandez sur cette scène une vapeur transparente et la douceur
d’un soleil d’automne buvant goutte à goutte les sueurs de la terre;
non, Poussin n’eût pas mieux fait.
Je sais quelque chose de plus intéressant que les plus beaux paysages:
c’est le spectacle d’une âme heureuse, quand cette âme, bien entendu,
n’est ni celle d’un méchant, ni celle d’un sot. Mme de Mauserre me
donnait ce spectacle. Elle était le bonheur en personne; il brillait
dans ses yeux, dans son sourire; elle en était enveloppée comme d’un
fluide. On aurait pu croire qu’elle ne vivait que depuis deux jours; le
monde lui était une nouveauté charmante, les objets les plus
insignifiants lui causaient des étonnements, des ravissements. En
vérité, n’est-ce pas ce jour-là qu’elle découvrit le soleil? Son regard
lui disait:--A propos, tu sais qu’avant dix mois je serai sa
femme!--Cette âme tendre aurait voulu répandre sa joie autour d’elle,
dépenser son ivresse en aumônes tout le long du chemin. Elle avisa une
dindonnière assez dépenaillée qui paissait son troupeau dans un pré.
Elle fit arrêter la voiture et courut embrasser l’enfant, avec qui elle
s’entretint, assise sur une pierre; les dindons en émoi gloussaient à
l’entour et faisaient la roue. En la quittant, elle lui glissa dans la
main deux pièces d’or. Un peu plus loin, elle vida le reste de sa bourse
dans le chapeau d’un vieil aveugle. Nous nous regardions du coin de
l’œil, Mme d’Arci et moi; ce regard disait beaucoup de choses.
Depuis le vallon qui m’avait fait penser au Poussin jusqu’au village des
Abrets, où nous devions faire halte pour déjeuner, j’eus moins de
distractions, et je puis vous certifier que la route que nous suivions
n’a peut-être pas son égale. Elle court au travers des vergers les plus
riants, les plus frais, tapissés d’une herbe si veloutée qu’il me
prenait envie d’être mouton pour en manger; les deux rangées d’arbres
entre lesquelles nous passions entre-croisaient leurs branches, qui se
recourbaient en berceaux au-dessus de nos têtes. Nous ne rattrapâmes le
break qu’aux Abrets; il avait cheminé comme le vent, sans s’arrêter à
causer avec les dindonnières, étant conduit par un homme de mauvaise
humeur qui était bien aise d’avoir trois percherons à fouetter à tour de
bras.
Vous ne sauriez croire à quel point, selon les circonstances, M. de
Mauserre se ressemblait peu à lui-même. Il y avait en lui deux hommes,
dont l’un était aussi attentif à se commander que l’autre l’était peu.
Pendant mon séjour à Dresde, il avait eu à traiter une affaire épineuse,
et je l’avais vu opposer à toutes les contrariétés une figure impassible
et unie;--hors des affaires et dès qu’il ne s’agissait que de lui,
incapable de dissimuler, ses dépits paraissaient naïvement sur son
visage, où on les lisait à livre ouvert.
Il fut sombre pendant tout le déjeuner comme une porte de prison. M.
d’Arci jouait la candeur et l’exaspérait par ses empressements. En
sortant de table, il prit sa revanche. Il y avait dans le jardin de
l’auberge un tir au pistolet; M. de Mauserre, qui était de première
force, mit son gendre au défi et fit mouche trois fois de suite.
La galerie battit des mains, et la perle des gouvernantes
s’écria:--Dites-nous donc, monsieur, une fois pour toutes, quel talent
vous n’avez pas!--M. d’Arci envoya sa première balle dans l’un des
montants de la cible; il s’en prit au pistolet, qu’il déclara
détestable. Son second coup ne fut guère plus heureux; il s’obstina
jusqu’à ce qu’il eût mis dans le blanc, si bien qu’en quittant le jardin
il eut le déplaisir de s’apercevoir que le break avait gagné les devants
sans l’attendre. Force lui fut de monter dans la calèche avec
nous.--Vous voilà bien attrapé, lui dit en riant Mme de Mauserre;--puis
d’un ton plus sérieux:--M. de Mauserre se plaint que vous avez la
mauvaise habitude de taquiner Mlle Holdenis; à la longue, vos
plaisanteries pourraient lui faire tort dans l’esprit de son élève...
Nous sommes si heureux de l’empire absolu qu’elle a su prendre sur notre
indocile cabri!--Il se mit à ricaner, je lui pinçai le bras, et il
ravala sa réplique.
Au sortir des Abrets, on gravit pendant plus d’une heure une côte assez
rapide; après en avoir atteint le sommet, on quitte la grande route pour
s’engager dans un chemin vicinal qui conduit en vingt-cinq minutes au
village de Paladru, assis à quelques pas du lac, au pied d’une église
perchée sur un tertre.
Je puis, madame, vous parler en expert du lac Paladru; je l’ai vu de
très-près, j’ai fait avec lui une connaissance plus intime que je ne
l’aurais désiré. Si vous aimiez la statistique, je vous apprendrais
qu’il est situé à quinze cents pieds au-dessus du niveau de la mer,
qu’il a près de deux lieues de long sur une demi-lieue de large, qu’il
est très-profond, que ses eaux sont minérales et fort actives contre
plusieurs maladies, et qu’elles ont un léger goût savonneux, ce qui ne
les empêche pas d’être poissonneuses. J’aime mieux vous dire qu’il n’est
pas permis d’aller à Crémieu sans rendre visite à ce joli lac, que les
environs en sont délicieux et qu’on y trouve de superbes frênes, que les
monts qui encadrent ses deux rives sont les uns plus cultivés, les
autres plus boisés et plus sauvages, que selon l’heure du jour et le
caprice du vent il passe de la couleur de la nacre à un bleu d’azur et
au gris du plomb, qu’enfin la nature s’est plu à rassembler sur ses
bords les accidents les plus divers, des criques, des anses, des
promontoires, ici des bouquets d’arbres qui se penchent sur l’eau et y
trempent leur chevelure, là une grève courte que lave le flot, plus loin
de petites falaises que fouette la vague. Vous aurez soin de vous
arrêter sur une de ces falaises, à quelques pas du village, et de
regarder à votre gauche. Au-delà du lac et de ses joncs, vous verrez au
premier plan un rideau de saules aux feuillages argentés,--au-delà des
saules, une hauteur ombragée de beaux noyers au travers desquels
pointent un clocher et les tourelles d’un château, et, si le temps est
clair, à la faveur de l’échancrure que laissent entre elles les
collines, le Mont-Blanc vous apparaîtra dans toute la gloire de ses
neiges éclatantes, découvrant à la fois ses deux versants, l’un qui
s’abaisse par étages du côté de la France, l’autre, pareil à une
gigantesque muraille, où il semble que les aigles eux-mêmes doivent
gagner le vertige.
Le guide du voyageur vous donnera, madame, un aperçu des beautés du lac
Paladru; mais il ne vous dira pas que c’est un endroit où l’on fait des
expériences désagréables. Celle que j’y fis m’a démontré clairement que
le métier de prédicateur a ses dangers, et que les Allemandes ont
parfois de bien étranges lubies.