SCÈNE I

La scène est en Angleterre.--Une chambre dans le château de

Northampton[17].

[Note 17: Rien dans les premières éditions de Shakspeare n'indique le

lieu où se passe cette scène. Northampton étant le lieu où se passe la

première scène, quelques éditeurs ont jugé à propos d'y placer aussi

celle-ci, et on les a suivis pour la clarté.]

_Entrent_ HUBERT ET DEUX SATELLITES.

HUBERT.--Faites-moi rougir ces fers, et ayez soin de vous tenir derrière

la tapisserie. Quand je frapperai de mon pied le sein de la terre,

accourez et attachez bien ferme à une chaise l'enfant que vous trouverez

avec moi. Soyez attentifs.--Sortez, et veillez.

UN DES SATELLITES.--J'espère que vous nous garantirez les suites de

l'action.

HUBERT.--Craintes ridicules! N'ayez pas peur; faites ce que je vous dis.

(_Ils sortent._)--Jeune garçon, venez ici; j'ai à vous parler.

(Entre Arthur.)

ARTHUR.--Bonjour, Hubert.

HUBERT.--Bonjour, petit prince.

ARTHUR.--Aussi petit prince qu'il soit possible de l'être, avec tant de

titres pour être un plus grand prince. Vous êtes triste.

HUBERT.--En effet, j'ai été plus gai.

ARTHUR.--Miséricorde! je croyais que personne ne devait être triste que

moi. Cependant je me rappelle qu'étant en France, je voyais de jeunes

gentilshommes tristes comme la nuit, et cela seulement par

divertissement[18]. Par mon baptême, si j'étais hors de prison et

gardant les moutons, je serais gai tant que le jour durerait; et je le

serais même ici, si je ne me doutais que mon oncle cherche à me faire

encore plus de mal. Il a peur de moi, et moi de lui. Est-ce ma faute si

je suis fils de Geoffroy? Non sûrement ce n'est pas ma faute; et plût au

ciel que je fusse votre fils, Hubert! car vous m'aimeriez.

[Note 18: Moquerie du poëte faisant allusion aux prétentions à la

mélancolie qui, du temps de la reine Élisabeth, étaient du bel air à la

cour.]

HUBERT, _bas_.--Si je lui parle, son innocent babil va réveiller ma

pitié qui est morte. Il faut me hâter de dépêcher la chose.

ARTHUR.--Êtes-vous malade, Hubert? Vous êtes pâle aujourd'hui. En

vérité, je voudrais que vous fussiez un peu malade, afin de pouvoir

rester debout toute la nuit à veiller près de vous. Je suis bien sûr que

je vous aime plus que vous ne m'aimez.

HUBERT.--Ses discours s'emparent de mon coeur. (_Il donne un papier à

Arthur._) Lisez, jeune Arthur. (_A part._)--Quoi! de sottes larmes qui

vont mettre à la porte l'impitoyable cruauté! Il faut en finir

promptement, de crainte que ma résolution ne s'échappe de mes yeux en

larmes efféminées. (_A Arthur._)--Est-ce que vous ne pouvez pas lire?

N'est-ce pas bien écrit?

ARTHUR.--Trop bien, Hubert, pour un si horrible résultat. Quoi! il faut

que vous me brûliez les deux yeux avec un fer rouge?

HUBERT.--Jeune enfant, il le faut.

ARTHUR.--Et le ferez-vous?

HUBERT.--Je le ferai.

ARTHUR.--En aurez-vous le coeur? Quand vous avez eu seulement mal à la

tête, j'ai attaché mon mouchoir autour de votre front, le plus beau que

j'eusse: c'était une princesse qui me l'avait brodé, et je ne vous l'ai

jamais redemandé. A minuit, j'appuyais votre tête sur ma main; et, comme

les vigilantes minutes font passer l'heure, j'allégeais encore pour vous

le poids du temps, en vous demandant à chaque instant: «Que vous

manque-t-il? où est votre mal? quel bon office pourrais-je vous rendre?»

Il y a bien des enfants de pauvres gens qui fussent restés dans leur

lit, et ne vous eussent pas dit un seul mot de tendresse; et vous, vous

aviez un prince pour vous servir dans votre maladie! Peut-être

pensez-vous que mon amour était un amour artificieux, et vous lui

donnez le nom de ruse: croyez-le si vous voulez.--Si c'est la volonté

du ciel que vous me traitiez mal, il faut bien que vous le

fassiez.--Pourrez-vous me crever les yeux, ces yeux qui ne vous ont

jamais regardé et ne vous regarderont jamais avec colère?

HUBERT.--J'ai juré de le faire, il faut que je vous les brûle avec un

fer chaud.

ARTHUR.--Oh! personne, hors de ce siècle de fer, n'eût jamais voulu le

faire! Le fer lui-même, quoique rougi et ardent, en approchant de mes

yeux, boirait mes larmes et éteindrait sa brûlante rage dans ma seule

innocence, et même, après cela, se consumerait de rouille seulement pour

avoir recélé le feu qui devait nuire à mon oeil. Êtes-vous donc plus

dur, plus insensible que le fer forgé? Oh! si un ange était venu à moi

et m'avait dit qu'Hubert allait me crever les yeux, je n'en aurais cru

aucune autre langue que celle d'Hubert.

HUBERT, _frappant du pied_.--Venez. (_Les satellites entrent avec des

cordes, des fers, etc._) Faites ce que je vous ai ordonné.

ARTHUR.--Ah! sauvez-moi, Hubert, sauvez-moi. Mes yeux sont crevés rien

que par les féroces regards de ces hommes sanguinaires.

HUBERT.--Donnez-moi ce fer, vous dis-je, et liez-le ici.

ARTHUR.--Hélas! qu'avez-vous besoin d'être si rude et si brusque? Je ne

me débattrai pas, je resterai immobile comme la pierre. Pour l'amour du

ciel, Hubert, que je ne sois pas lié!--Écoutez-moi, Hubert, renvoyez ces

hommes, et je vais m'asseoir tranquille comme un agneau: je ne remuerai

pas, je ne frémirai pas, je ne dirai pas une seule parole, je ne

regarderai pas le fer avec colère. Renvoyez seulement ces hommes, et je

vous pardonnerai, quelque tourment que vous me fassiez souffrir.

HUBERT.--Allez, demeurez là dedans; laissez-moi seul avec lui.

UN DES SATELLITES.--Je suis bien content d'être dispensé d'une pareille

action.

(Sortent les satellites.)

ARTHUR.--Hélas! j'ai renvoyé par mes reproches mon ami: il a l'air

sévère, mais le coeur tendre. Laissez-le revenir, afin que sa compassion

réveille la vôtre.

HUBERT.--Allons, enfant; préparez-vous.

ARTHUR.--N'y a-t-il plus de remède?

HUBERT.--Pas d'autre que de perdre vos yeux.

ARTHUR.--Oh ciel! que n'avez-vous dans les vôtres seulement un atome, un

grain de sable ou de poussière, un moucheron, un cheveu égaré, quelque

chose qui pût offenser cet organe précieux! Alors, sentant vous-même

combien les plus petites choses y sont douloureuses, votre odieux projet

vous paraîtrait horrible.

HUBERT.--Est-ce là ce que vous avez promis? Allons, taisez-vous.

ARTHUR.--Hubert, les paroles d'un couple de langues ne seraient pas trop

pour plaider la cause d'une paire d'yeux. Ne m'obligez pas à me taire,

Hubert, ne m'y obligez pas; ou bien, Hubert, si vous voulez, coupez-moi

la langue, afin que je puisse garder mes yeux. Oh! épargnez mes yeux,

quand ils ne devraient plus me servir jamais qu'à vous voir.--Tenez, sur

ma parole, le fer est froid, et il ne me ferait aucun mal.

HUBERT.--Je puis le réchauffer, enfant.

ARTHUR.--Non, en bonne foi: le feu, créé pour nous réconforter, est mort

de douleur de se voir employé à des cruautés si peu méritées. Voyez

vous-même: il n'y a point de malice dans ce charbon enflammé; le souffle

du ciel en a chassé toute ardeur, et a couvert sa tête des cendres du

repentir.

HUBERT.--Mais mon souffle peut le ranimer, enfant.

ARTHUR.--Cela ne servirait qu'à le faire rougir et brûler de honte de

vos procédés, Hubert: peut-être même qu'il lancerait des étincelles dans

vos yeux, et que, comme un dogue qu'on force de combattre, il

s'attaquerait à son maître qui le pousse malgré lui. Tout ce que vous

voulez employer pour me faire du mal vous refuse le service. Vous seul

n'avez point cette pitié qui s'étend jusqu'au fer cruel et au feu, êtres

connus pour servir aux usages impitoyables.

HUBERT.--Eh bien! vois pour vivre[19]! Je ne toucherais pas à tes yeux

pour tous les trésors que possède ton oncle. Cependant j'avais juré, et

j'avais résolu, enfant, de te brûler les yeux avec ce fer.

[Note 19: _See to live._ Les commentateurs sont embarrassés sur le sens

de cette expression, qui paraît suffisamment expliquée par la promesse

qu'avait faite Hubert à Jean d'ôter la vie à Arthur, et les détails

subséquents à cette scène qui prouvent que c'était bien là son dessein.

On voit dans le moyen âge plusieurs de ceux dont les yeux ont été brûlés

périr dans ce supplice, ou par ses suites. L'opération devait

probablement être faite sur Arthur de manière à avoir ce résultat.]

ARTHUR.--Ah! maintenant vous ressemblez à Hubert; tout ce temps vous

étiez déguisé.

HUBERT.--Paix! pas un mot de plus; adieu. Il faut que votre oncle vous

croie mort. Je vais charger ces farouches espions de rapports trompeurs.

Toi, joli enfant, dors sans inquiétude, et sois certain que, pour tous

les biens de l'univers, Hubert ne te fera jamais de mal.

ARTHUR.--Oh ciel!--Je vous remercie, Hubert.

HUBERT.--Silence! pas un mot; rentre sans bruit avec moi. Je m'expose

pour toi à de grands dangers.

Le roi Jean · 第 21 / 35 题