SCÈNE III

La scène est la même.

_On sonne l'alarme, escarmouches, retraite.--Entrent le_ ROI JEAN,

ÉLÉONORE, ARTHUR, LE BATARD, HUBERT, _et des lords._

LE ROI JEAN.--Il en sera ainsi.(_A Éléonore._)--Votre Seigneurie

demeurera en arrière avec cette forte garde.--(_Au jeune Arthur._) Mon

cousin, n'aie pas l'air si triste: ta grand'mère t'aime, et ton oncle

sera aussi tendre pour toi que le fut ton père.

ARTHUR.--Oh! cela fera mourir ma mère de chagrin.

LE ROI JEAN, _au bâtard._--Cousin, partez pour l'Angleterre: prenez les

devants en diligence, et, avant votre arrivée, songez à bien secouer les

coffres de nos abbés thésauriseurs, et à remettre en liberté leurs

angelots captifs. Les grasses côtes de la paix doivent maintenant servir

à nourrir les affamés. Usez du pouvoir que nous vous donnons dans toute

son étendue.

LE BATARD.--La cloche, le livre, le cierge, ne me feront pas reculer

quand l'or et l'argent m'inviteront à avancer. Je prends congé de Votre

Altesse.(_A Éléonore._)--Grand'mère, si jamais je me souviens d'être

dévot, je prierai pour votre belle santé. Sur ce, je vous baise les

mains.

ÉLÉONORE.--Adieu, mon aimable cousin.

LE ROI JEAN.--Cousin, adieu.

(Le Bâtard sort.)

ÉLÉONORE, _à Arthur._--Approchez, mon petit parent. Écoutez, je veux

vous dire un mot.

LE ROI JEAN.--Approche, Hubert,--ô mon cher Hubert, nous te devons

beaucoup; et dans cette prison de chair il est une âme qui te tient pour

son créancier, et qui se propose bien de te payer ton affection avec

usure. Mon cher ami, ton serment volontaire vit dans ce coeur comme un

précieux souvenir.--Donne-moi ta main.--J'aurais quelque chose à te

dire;.... mais j'attendrai quelque autre moment plus convenable. Par le

ciel! Hubert, je suis presque embarrassé de te dire en quelle estime je

te tiens.

HUBERT.--Je suis bien obligé à Votre Majesté.

LE ROI JEAN.--Mon bon ami, tu n'as encore aucune raison de dire cela;

mais tu l'auras un jour, et le temps ne coulera pas si lentement qu'il

n'amène pour moi le moment de te faire du bien.--J'aurais une chose à te

dire,.... mais laissons cela.--Le soleil est maintenant aux cieux, et le

jour pompeux, environné des plaisirs du monde, est partout trop dissipé,

trop plein de gaieté pour me donner audience.--Si la cloche de minuit

frappait une heure de sa langue de fer et de sa bouche d'airain dans le

cours assoupi de la nuit; si nous étions ici dans un cimetière, et toi

préoccupé de mille injures; si l'humeur sombre de la mélancolie avait en

toi coagulé, épaissi, appesanti le sang qui d'ordinaire court haut et

bas en chatouillant les veines, éveille dans les yeux de l'homme le rire

imbécile, enfle ses joues dans une vaine gaieté, passion odieuse à mes

projets;.... ou bien si tu pouvais me voir sans yeux, m'entendre sans

oreilles, et me répondre sans voix et par la seule pensée, sans yeux,

sans oreilles, sans le son dangereux des paroles: alors, en dépit du

jour vigilant qui nous enveloppe, je verserais mes pensées dans ton

sein.--Mais non, je n'en ferai rien.--Cependant je t'aime bien, et, sur

ma foi, je crois que tu m'aimes bien.

HUBERT.--Si bien, que quelque chose que vous me commandiez de faire, dût

ma mort accompagner mon action, par le ciel, je le ferais.

LE ROI JEAN.--Eh! ne sais-je pas bien que tu le ferais? Bon Hubert,

Hubert, Hubert, jette les yeux sur ce jeune garçon; je vais te dire ce

que c'est, mon ami: c'est un serpent sur mon chemin, et quelque part que

se pose mon pied, il est là devant moi.--M'entends-tu? tu es son

gardien....

HUBERT.--Et je le garderai si bien qu'il ne pourra jamais nuire à Votre

Majesté.

LE ROI JEAN.--La mort!

HUBERT.--Seigneur!....

LE ROI JEAN.--Un tombeau.

HUBERT.--Il ne vivra point.

LE ROI JEAN.--C'est assez: je puis me réjouir maintenant. Hubert, je

t'aime; mais voilà, je ne veux pas te dire ce que je prétends faire pour

toi. Souviens-toi....--Madame, portez-vous bien: j'enverrai ces troupes

à Votre Majesté.

ÉLÉONORE.--Que ma bénédiction t'accompagne.

LE ROI JEAN, _à Arthur_.--Allons, cousin, en Angleterre. Hubert est

chargé de vous servir; il aura pour vous tous les égards qui vous sont

dus.--Marchons vers Calais; allons.

(Ils sortent.)

Le roi Jean · 第 17 / 35 题