Shakspeare n'a point écrit ses drames historiques dans l'ordre
chronologique et pour reproduire sur le théâtre, comme ils s'étaient
successivement développés en fait, les événements et les personnages de
l'histoire d'Angleterre. Il ne songeait pas à travailler sur un plan
ainsi général et systématique. Il composait ses pièces selon que telle
ou telle circonstance lui en fournissait l'idée, lui en inspirait la
fantaisie, ou lui en imposait la nécessité, ne se souciant guère de la
chronologie des sujets ni de l'ensemble que tels ou tels ouvrages
pouvaient former. Il a porté sur la scène presque toute l'histoire
d'Angleterre, du treizième au seizième siècle, depuis Jean sans Terre
jusqu'à Henri VIII, commençant par le quinzième siècle et le roi Henri
VI pour remonter ensuite au treizième siècle et au roi Jean, et ne
finissant qu'après avoir plusieurs fois encore interverti l'ordre des
siècles et des rois. Voici, selon ses plus savants commentateurs, selon
M. Malone, entre autres, la chronologie théâtrale de ses six drames
historiques:
1° Première partie du roi _Henri VI_ (roi de 1422 à 1461), composée en
1589.
2° Deuxième partie de _Henri VI_, 1591.
3° Troisième partie de _Henri VI_, 1591.
4° _Le Roi Jean_ (de 1199 à 1216), 1596.
5° _Le Roi Richard II_ (de 1377 à 1399), 1597.
6° _Le Roi Richard III_ (de 1483 à 1485), 1599.
7° Première partie du roi _Henri IV_ (de 1399 à 1413), 1597.
8° Deuxième partie de _Henri IV_, 1598.
9° _Le Roi Henri V_ (de 1413 à 1422), 1599.
10° _Le Roi Henri VIII_ (de 1509 à 1547), 1601.
Mais après avoir exactement indiqué l'ordre chronologique de la
composition des drames historiques de Shakspeare, il faut, pour en bien
apprécier le caractère et l'enchaînement dramatique, les replacer comme
nous le faisons dans l'ordre vrai des événements; ainsi seulement on
assiste au spectacle du génie de Shakspeare déroulant et ranimant
l'histoire de son pays.
En choisissant pour sujet d'une tragédie le règne de Jean sans Terre,
Shakspeare s'imposait la nécessité de ne pas respecter scrupuleusement
l'histoire. Un règne où, dit Hume, «l'Angleterre se vit déjouée et
humiliée dans toutes ses entreprises,» ne pouvait être représenté dans
toute sa vérité devant un public anglais et une cour anglaise; et le
seul souvenir du roi Jean auquel la nation doive attacher du prix, la
grande Charte, n'était pas de ceux qui devaient intéresser vivement une
reine telle qu'Élisabeth. Aussi la pièce de Shakspeare ne
présente-t-elle qu'un sommaire des dernières années de ce règne honteux;
et l'habileté du poëte s'est employée à voiler le caractère de son
principal personnage sans le défigurer, à dissimuler la couleur des
événements sans les dénaturer. Le seul fait sur lequel Shakspeare ait
pris nettement la résolution de substituer l'invention à la vérité, ce
sont les rapports de Jean avec la France; il faut assurément toutes les
illusions de la vanité nationale pour que Shakspeare ait pu présenter et
pour que les Anglais aient supporté le spectacle de Philippe-Auguste
succombant sous l'ascendant de Jean sans Terre. C'est tout au plus ainsi
qu'on aurait pu l'offrir à Jean lui-même lorsqu'enfermé à Rouen, tandis
que Philippe s'emparait de ses possessions en France, il disait
tranquillement: «Laissez faire les Français, je reprendrai en un jour ce
qu'ils mettent des années à conquérir.» Tout ce qui, dans la pièce de
Shakspeare, est relatif à la guerre avec la France, semble avoir été
inventé pour la justification de cette gasconnade du plus lâche et du
plus insolent des princes.
Dans le reste du drame, l'action même et l'indication des faits qu'il
n'était pas possible de dissimuler, suffisent pour faire entrevoir ce
caractère où le poëte n'a pas osé pénétrer, où il n'eût pu même pénétrer
qu'avec dégoût; mais ni un pareil personnage, ni cette manière gênée de
le peindre n'étaient susceptibles d'un grand effet dramatique; aussi
Shakspeare a-t-il fait porter l'intérêt de sa pièce sur le sort du jeune
Arthur; aussi a-t-il chargé Faulconbridge de ce rôle original et
brillant où l'on sent qu'il se complaît, et qu'il ne se refuse guère
dans aucun de ses ouvrages.
Shakspeare a présenté le jeune duc de Bretagne à l'âge où pour la
première fois on eut à faire valoir ses droits après la mort de Richard,
c'est-à-dire environ à douze ans. On sait qu'Arthur en avait vingt-cinq
ou vingt-six, qu'il était déjà marié et intéressant par d'aimables et
brillantes qualités lorsqu'il fut fait prisonnier par son oncle; mais le
poëte a senti combien ce spectacle de la faiblesse aux prises avec la
cruauté était plus intéressant dans un enfant; et d'ailleurs, si Arthur
n'eût été un enfant, ce n'est pas sa mère qu'il eût été permis de mettre
en avant à sa place; en supprimant le rôle de Constance, Shakspeare nous
eût peut-être privés de la peinture la plus pathétique qu'il ait jamais
tracée de l'amour maternel, l'un des sentiments où il a été le plus
profond.
En même temps qu'il a rendu le fait plus touchant, il en a écarté
l'horreur en diminuant l'atrocité du crime. L'opinion la plus
généralement répandue, c'est qu'Hubert de Bourg, qui ne s'était chargé
de faire périr Arthur que pour le sauver, ayant en effet trompé la
cruauté de son oncle par de faux rapports et par un simulacre
d'enterrement, Jean, qui fut instruit de la vérité, tira d'abord Arthur
du château de Falaise où il était sous la garde d'Hubert, se rendit
lui-même de nuit et par eau à Rouen, où il l'avait fait renfermer, le
fit amener dans son bateau, le poignarda de sa main, puis attacha une
pierre à son corps et le jeta dans la rivière. On conçoit qu'un
véritable poëte ait écarté une semblable image. Indépendamment de la
nécessité d'absoudre son principal personnage d'un crime aussi odieux,
Shakspeare a compris combien les lâches remords de Jean, quand il voit
le danger où le plonge le bruit de la mort de son neveu, étaient plus
dramatiques et plus conformes à la nature générale de l'homme que cet
excès d'une brutale férocité; et, certes, la belle scène de Jean avec
Hubert, après la retraite des lords, suffit bien pour justifier un
pareil choix. D'ailleurs le tableau que présente Shakspeare saisit trop
vivement son imagination et acquiert à ses yeux trop de réalité pour
qu'il ne sente pas qu'après la scène incomparable où Arthur obtient sa
grâce d'Hubert, il est impossible de supporter l'idée qu'aucun être
humain porte la main sur ce pauvre enfant, et lui fasse subir de nouveau
le supplice de l'agonie à laquelle il vient d'échapper; le poëte sait de
plus que le spectacle de la mort d'Arthur, bien que moins cruel, serait
encore intolérable si, dans l'esprit des spectateurs, il était
accompagné de l'angoisse qu'y ajouterait la pensée de Constance; il a eu
soin de nous apprendre la mort de la mère avant de nous rendre témoin de
celle du fils; comme si, lorsque son génie a conçu, à un certain degré,
les douleurs d'un sentiment ou d'une passion, son âme trop tendre s'en
effrayait et cherchait pour son propre compte à les adoucir. Quelque
malheur que peigne Shakspeare, il fait presque toujours deviner un
malheur plus grand devant lequel il recule et qu'il nous épargne.
Le caractère du bâtard Faulconbridge a été fourni à Shakspeare par une
pièce de Rowley, intitulée: _The troublesome Reign of King John_, qui
parut en 1591, c'est-à-dire cinq ans avant celle de Shakspeare,
composée, à ce qu'on croit, en 1596. La pièce de Rowley fut réimprimée
en 1611 avec le nom de Shakspeare, artifice assez ordinaire aux
libraires et aux éditeurs du temps. Cette circonstance, et l'aisance
avec laquelle Shakspeare a puisé dans cet ouvrage, ont fait croire à
plusieurs critiques qu'il y avait mis la main, et que _la Vie et la mort
du roi Jean_ n'était qu'une refonte du premier ouvrage; mais il ne
paraît pas qu'il y ait eu aucune part.
Selon sa coutume, en empruntant à Rowley ce qui lui a convenu,
Shakspeare a ajouté de grandes beautés à son orignal, mais il en a
conservé presque toutes les erreurs. Ainsi Rowley a supposé que c'était
le duc d'Autriche qui avait tué Richard Coeur de Lion, et en même temps
il fait tuer le duc d'Autriche par Faulconbridge, personnage historique
dont parle Mathieu Pâris sous le nom de Falçasius de Brente, fils
naturel de Richard, et qui, selon Hollinshed, tua le vicomte de Limoges
pour venger la mort de son père, tué, comme on sait, au siége de Chaluz,
château appartenant à ce seigneur. Pour concilier la version de
Hollinshed avec la sienne, Rowley a fait de _Limoges_ le nom de famille
du duc d'Autriche, qu'il nomme ainsi, _Limoges_, _duc d'Autriche_.
Shakspeare l'a suivi exactement en ceci. C'est de même au duc d'Autriche
qu'il attribue la mort de Richard; c'est de même le duc d'Autriche qui,
dans la pièce, reçoit la mort de la main de Faulconbridge; et quant à la
confusion des deux personnages, il paraît que Shakspeare ne s'en est pas
fait plus de scrupule que Rowley, si l'on en peut juger par
l'interpellation de Constance au duc d'Autriche dans la première scène
du troisième acte, où, s'adressant à lui, elle s'écrie: _ô Limoges, ô
Austria!_ Le caractère de Faulconbridge est une de ces créations du
génie de Shakspeare où se retrouve la nature de tous les temps et de
tous les pays: Faulconbridge est le vrai soldat, le soldat de fortune,
ne reconnaissant personnellement de devoir inflexible qu'envers le chef
auquel il a dévoué sa vie et de qui il a reçu la récompense de son
courage, et cependant ne demeurant étranger à aucun des sentiments sur
lesquels se fondent les autres devoirs, obéissant même à ces instincts
d'une rectitude naturelle toutes les fois qu'ils ne se trouvent pas en
contradiction avec le voeu de soumission et de fidélité implicite auquel
appartient son existence, et même sa conscience: il sera humain,
généreux, il sera juste aussi souvent que ce voeu ne lui ordonnera pas
l'inhumanité, l'injustice, la mauvaise foi; il juge bien les choses
auxquelles il se soumet, et n'est dans l'erreur que sur la nécessité de
s'y soumettre; il est habile autant que brave, et n'aliène point son
jugement en renonçant à le suivre; c'est une nature forte que les
circonstances et le besoin d'employer son activité en un sens quelconque
ont réduite à une infériorité morale dont une disposition plus calme et
des réflexions plus approfondies sur la véritable destination des hommes
l'auraient vraisemblablement préservée. Mais, avec le tort de n'avoir
pas cherché assez haut les objets de sa fidélité et de son dévouement,
Faulconbridge a le mérite éminent d'un dévouement et d'une fidélité
inébranlables, vertus singulièrement hautes, et par le sentiment dont
elles émanent, et par les grandes actions dont elles peuvent être la
source. Son langage est, comme sa conduite, le résultat d'un mélange de
bon sens et d'ardeur d'imagination qui enveloppe souvent la raison dans
un fracas de paroles très-naturel aux hommes de la profession et du
caractère de Faulconbridge; sans cesse livrés à l'ébranlement des scènes
et des actions les plus violentes, ils ne peuvent trouver dans le
langage ordinaire de quoi rendre les impressions dont se compose
l'habitude de leur vie.
Le style général de la pièce est moins ferme et d'une couleur moins
prononcée que celui de plusieurs autres tragédies du même poëte; la
contexture de l'ouvrage est aussi un peu vague et faible, ce qui tient
au défaut d'une idée unique qui ramène sans cesse toutes les parties à
un même centre. La seule idée de ce genre qu'on puisse apercevoir dans
_le Roi Jean_, c'est la haine de la domination étrangère l'emportant sur
la haine d'une usurpation tyrannique. Pour que cette idée fût saillante
et occupât constamment l'esprit du spectateur, il faudrait qu'elle se
reproduisît partout, que tout contribuât à faire ressortir le malheur de
la lutte entre ces deux sentiments; mais ce plan, un peu vaste pour un
ouvrage dramatique, devenait d'ailleurs inconciliable avec la réserve
que s'imposait Shakspeare sur le caractère du roi: aussi une grande
partie de la pièce se passe-t-elle en discussions de peu d'intérêt, et
dans le reste les événements ne sont pas assez bien amenés; les lords
changent trop légèrement de parti, soit d'abord à cause de la mort
d'Arthur, soit ensuite par un motif de crainte personnelle, qui ne
présente pas sous un point de vue assez honorable leur retour à la cause
d'Angleterre. L'emprisonnement du roi Jean n'est pas non plus préparé
avec le soin que met d'ordinaire Shakspeare à fonder et à justifier la
moindre circonstance de son drame: rien n'indique ce qui a pu porter le
moine à une action aussi désespérée, puisqu'en ce moment Jean était
réconcilié avec Rome. La tradition à laquelle Shakspeare a emprunté ce
fait apocryphe attribue l'action du moine au besoin de se venger d'un
mot offensant que lui avait dit le roi. On ne sait trop ce qui a pu
porter Shakspeare à adopter ce conte, dont il a tiré si peu de parti:
peut-être a-t-il voulu donner aux derniers moments de Jean quelque chose
d'une souffrance infernale, sans avoir recours à des remords qui en
effet n'eussent pas été plus d'accord avec le caractère réel de ce
méprisable prince qu'avec la manière adoucie dont le poëte l'a tracé.