Dans le courant de l’été, les colons firent deux récoltes de maïs, car
il ne fallait pas plus de deux mois à cette céréale pour venir à
maturité; ils en recueillirent à peu près vingt fois la charge de leur
voiture. C’était suffisant pour fournir à leurs provisions et à la
nourriture de leurs bêtes pendant l’hiver. La colonie eut donc
d’excellent pain; le grain était moulu dans un moulin établi sur le
ruisseau. S’il ne fut pas question encore d’employer aux usages
domestiques la petite récolte de froment, toute réservée aux semences
prochaines, le pain frais et doré du maïs pouvait faire prendre patience
jusqu’à l’été suivant.
Pendant la belle saison, le parc s’augmenta de quelques individus
nouveaux: daims, antilopes, pécaris, qui, malgré leur naturel farouche,
ne tardèrent pas à subir l’influence des bons traitements humains et à
goûter la douceur d’une existence facile. Leur enclos était assez vaste
pour qu’ils y prissent leurs débats et ne le considérassent pas comme
une prison. Mais le triomphe de M. Rolfe fut l’éducation de deux jeunes
loups qu’il trouva pris un beau matin avec leur mère dans le piège de la
forêt. On fut obligé de tuer la louve à cause de ses instincts féroces;
quant aux deux petits, ils devinrent aussi doux, aussi familiers que
Castor et Pollux, avec lesquels ils s’accommodaient fraternellement,
comme s’ils eussent appartenu à la même espèce.
L’hiver fut, comme la mauvaise saison de l’année précédente, le temps
des études. Les enfants avaient gagné à la vie accidentée qu’ils
menaient de comprendre le sérieux de l’instruction, et par tout le
bien-être dont les connaissances acquises de M. et Mme Rolfe les avaient
entourés ils en appréciaient la nécessité: aussi nulle paresse chez eux
pour se mettre au travail, nul découragement lorsque les notions à
acquérir étaient difficiles à comprendre. Ils avaient même fini par
partager le point d’honneur qui poussait leur père à faire d’eux, au
fond de ce désert, des esprits tout à fait distingués, et ils voulaient
n’être les inférieurs de personne en rentrant dans le monde. Au reste,
ce projet de retourner à la vie civilisée était toujours à l’état de
rêve, puisqu’on ne pouvait le réaliser. Il était aussi impossible aux
colons de quitter leur oasis qu’à des naufragés de partir de leur île
déserte pour aller retrouver leur pays à travers les périls de l’Océan.
Parmi tous les animaux qu’ils avaient apprivoisés, ils n’avaient aucune
bête de somme ou d’attelage; Pompo était seul de son espèce et se
faisait vieux.
Les colons n’éprouvaient d’ailleurs aucune impatience de quitter leur
beau domaine. Le seul scrupule de Mme Rolfe était au sujet de Louisa,
qu’elle privait de l’amour de ses parents maternels; mais l’enfant, à
laquelle on avait dû raconter son histoire pour satisfaire aux questions
que lui suggéraient ses cruels souvenirs, se déclarait parfaitement
heureuse. Elle pleurait même lorsqu’on lui faisait envisager
l’alternative possible de quitter sa nouvelle famille.
«Si Louisa doit nous quitter, disait Mary avec véhémence, ne partons
jamais d’ici. Que nous manque-t-il? Qu’avons-nous besoin d’aller voir
dans les villes des tas de gens que nous ne connaissons pas et qui ne
nous aiment pas? Nous sommes heureux tous ensemble... Là-bas, dans le
monde, il faudrait peut-être nous séparer. N’est-ce pas, Franck,
n’est-ce pas, Henri, que vous ne voulez point que Louisa nous quitte?
--Non, dit Franck en serrant sur son cœur la jeune enfant qu’il aimait
d’une vive tendresse.
--Non certes, dit Henri. D’ailleurs, j’ai beau apprendre le latin, le
grec, le français, les mathématiques et tout ce qui s’ensuit, je
resterai toujours un homme des bois. Je sens que j’étoufferais dans une
ville. J’y aurais la nostalgie de notre chère oasis.»
L’hiver fut plus froid que le précédent; une neige épaisse couvrit la
terre, et le lac resta gelé pendant plusieurs semaines. Le grand
plaisir, outre les rares expéditions de chasse nécessaires à
l’approvisionnement, fut de patiner. Cudjo lui-même s’était épris de cet
amusement et ne manquait pas une partie, lorsque sa besogne n’en devait
pas souffrir; mais de tous les patineurs, Franck était de beaucoup le
plus habile et le plus intrépide.
Un jour cependant, M. Rolfe et Cudjo n’accompagnèrent pas Franck et
Henri sur le lac, parce qu’ils avaient à préparer quelques vieux castors
dans le magasin de planches où ils rassemblaient les peaux de ces
animaux, ainsi que le précieux _castoreum_. De l’endroit où ils étaient,
ils entendaient les éclats de rire des jeunes gens et le grincement de
leurs patins sur la glace. Tout à coup, un cri retentit comme un signal
de danger, et Mme Rolfe, accourant de l’habitation, vint dire à son
mari:
«Oh! Robert, allons vite, ils ont peut-être rompu la glace.»
Tous les trois se précipitèrent le long de la pente de la clairière pour
atteindre la rive du lac. M. Rolfe avait cependant pensé à se munir
d’une longue corde, et Cudjo s’était emparé de sa lance indienne, à tout
hasard. Quel ne fut pas leur étonnement en voyant les deux patineurs
rendus presque à l’autre extrémité, et glissant d’un élan précipité vers
la rive de l’habitation. La glace ne s’était donc pas rompue; mais
l’instinct maternel avait justement deviné qu’un péril menaçait Franck
et Henri.
Tout près d’eux, et pour ainsi dire sur leurs talons, courait une bande
de loups. Ce n’étaient pas de ces petits loups de la prairie qu’un bâton
dans la main d’un enfant peut effrayer; ils appartenaient à l’espèce
connue sous le nom de grand loup noir des Montagnes-Rocheuses.
Il y en avait six en tout. Leurs corps noirs, décharnés par la faim,
hérissés de la tête à la queue, les rendaient effrayants. Ils couraient
les oreilles baissées, la gueule ouverte, montrant leur langue rouge et
leurs dents pointues.
M. Rolfe ne perdit pas sa présence d’esprit. Il jeta sur le sol le
paquet de cordes, saisit un piquet de la palissade voisine et s’élança
sur le lac en même temps que Cudjo qui brandissait sa lance indienne. Au
lieu de se désoler inutilement, Mme Rolfe, qui était une femme de tête
en même temps qu’une femme de grand cœur, courut à l’habitation pour y
chercher une carabine.
Henri glissait en avant sur le miroir glacé du lac; Franck, resté en
arrière, était sur le point d’être atteint par les loups; ce qui étonna
M. Rolfe, car c’était le meilleur patineur de la colonie.
«Grand Dieu! ils vont le dévorer!» s’écria le pauvre père qui
s’efforçait d’encourager son fils par ses cris. Quelle fut sa joie
lorsqu’il vit Franck tourner court dans une autre direction en poussant
une exclamation de triomphe! Ce qu’il avait pris pour un ralentissement
causé par la frayeur n’était qu’une manœuvre. Les loups ainsi évités se
jetèrent sur la trace d’Henri, et ce fut pour son second fils que M.
Rolfe eut alors à trembler Déjà ces terribles animaux le pressaient de
près lorsque, exécutant le demi-tour opéré déjà par son frère, il laissa
passer devant lui les loups emportés par la rapidité de leur course.
Ceux-ci se retournèrent bientôt, et comme Henri restait le plus
rapproché d’eux, ils galopèrent après lui. Alors Franck, retournant sur
ses pas, courut derrière la bande, l’excitant par des cris, pour rompre
la poursuite. Henri, profitant de cette diversion, tourna sur ses patins
en décrivant un angle aigu.
Franck cria à son frère de gagner tout droit le bord, et tandis qu’Henri
s’éloignait, il attira tous les loups sur ses pas. Serré de près, il
renouvela son habile manœuvre et s’approcha enfin du bord.
Il y avait près de l’endroit vers lequel glissait le patineur un grand
trou dans la glace. M. Rolfe crut que, dans la précipitation de la
fuite, son fils oubliait ce nouveau danger, et il lui cria de l’éviter;
mais Franck avait son plan. Comme il allait toucher le bord du trou, il
coupa à angle droit et vint aborder à la rive d’un seul élan.
Les loups étaient trop lancés à fond de train pour voir ce précipice
béant: aussi culbutèrent-ils tous les six l’un après l’autre dans ce
gouffre ouvert sous leurs pas.
Leurs têtes pointues apparurent sur le bord après un premier plongeon;
mais Cudjo avec sa lance, M. Rolfe avec le pieu de la palissade leur
livrèrent un rude combat. Cinq d’entre eux furent assommés en un clin
d’œil; le sixième réussit à sortir du trou, mais il était transi de
froid et de frayeur. Cependant il allait réussir à s’échapper, car il
avait momentanément aveuglé M. Rolfe et Cudjo en secouant son pelage
humide de gouttelettes glacées, lorsqu’il tomba sur la glace en poussant
un dernier hurlement, et tout aussitôt la détonation d’une carabine se
fit entendre. C’était Henri qui avait fait usage de l’arme que sa mère
était allée chercher; mais il avait tiré de trop loin, avec trop
d’émotion peut-être pour tuer la bête sur le coup; le loup se traînait
sur la glace, tournant vers M. Rolfe ses dents encore menaçantes. Cudjo
dut l’achever d’un coup de lance.
Ce fut une journée de grand émoi pour la colonie de l’oasis. Franck, qui
avait été le héros de cette aventure, gardait un silence modeste; il
n’en était pas moins heureux d’avoir sauvé son frère, et Henri dit
plusieurs fois avec reconnaissance que sans la présence d’esprit, le
courage de Franck, il aurait été inévitablement la proie de ces animaux
féroces.
Depuis ce temps, Mme Rolfe ne permit plus à ses fils d’évoluer sur leurs
patins que dans le voisinage de la clairière et sous la garde vigilante
de Cudjo.
Ce fut là la seule aventure qui marqua le second hiver. Au printemps
suivant, on fit une abondante récolte de sucre, et dans le courant de
l’été on put manger du pain de froment. A partir de ce moment, la petite
colonie jouit de l’aisance la plus large et commença à préparer ses
éléments de richesse pour l’avenir.
Les castors s’étaient tellement multipliés que M. Rolfe pouvait
désormais s’emparer des plus vieux individus sans effrayer le reste du
clan. Il construisit à cet effet un réservoir communiquant avec le lac
par une sorte d’écluse. C’était là qu’on donnait habituellement aux
castors leur nourriture. Chaque fois qu’on jetait dans ce bassin des
branches de sassafras, ces animaux accouraient par centaines, de sorte
qu’il n’y avait rien autre chose à faire qu’à fermer l’écluse pour
garder ceux qu’on voulait sacrifier. Cela se faisait sans bruit, peu à
peu, et non point par coupes réglées de destruction: aussi jamais les
castors ne soupçonnèrent-ils le piège, malgré leur sagacité. Ils ne
voyaient disparaître que les plus vieux de leur tribu; encore ceux-ci
n’auraient-ils pu atteindre à cet âge avancé, s’ils avaient été soumis
aux hasards de la vie abandonnée, et non pas préservés, comme ils
l’étaient, des attaques des fauves, et nourris avec soin.
Leurs fourrures et le castoreum s’accumulaient dans le magasin construit
près de l’habitation, et si la présence de tant de richesses rassurait
M. Rolfe sur l’avenir qu’il préparait à sa famille, elle l’excitait
aussi à s’ingénier de façon à réaliser le prix de ces marchandises
précieuses. Aussi proposa-t-il un soir à sa femme de partir seul dans la
charrette conduite par Pompo, et de s’en aller porter au Nouveau-Mexique
une charge de castoreum et de fourrures. Là, il pourrait trouver des
bœufs, des mulets, des chevaux, qu’il ramènerait à la vallée pour avoir
ainsi les moyens de transporter sa famille hors du désert.
Mme Rolfe ne voulut pas même discuter les chances possibles de cette
expédition.
«Il ne faut pas nous séparer, dit-elle. Qui sait si nous nous
reverrions? Que vous manque-t-il ici? N’êtes-vous pas heureux? Nos
enfants n’ont pas encore éprouvé un moment d’ennui; Cudjo me disait hier
qu’il se trouvait l’être le plus favorisé de la création. Croyez que,
lorsque le moment sera venu, la main de la Providence, qui nous a
conduits ici, saura bien nous en faire sortir.»
Le temps se passa. M. Rolfe avait presque oublié ces paroles
prophétiques, lorsqu’un jour de la quatrième année, Henri, qui était
devenu un bel adolescent de quinze ans et qu’on laissait chasser tout
seul, accourut à l’habitation en disant d’un air de triomphe:
«Père! maman! bonne proie! Deux jeunes élans pris dans le piège. J’ai
prévenu Cudjo, qui est allé les chercher avec la charrette; ils sont
gros comme des veaux.»
Tout le monde alla au-devant des deux captifs, et tandis que Cudjo les
lâchait dans le parc, M. Rolfe se souvint d’avoir lu que le grand élan
d’Amérique pouvait être dompté comme une bête de trait ou de somme; il
voulut en faire l’expérience, pensant que lorsque ces animaux, dressés,
en seraient multipliés, il serait possible de trouver en eux et dans
leur famille un attelage propre à traverser le désert.
Lorsque les deux élans furent un peu plus grands, Cudjo les mit à la
charrue pour remplacer Pompo; puis, l’hiver, il leur fit traîner de
grandes charges de bois mort pour les provisions de combustibles, de
sorte qu’ils travaillaient à la fois au labourage et au traînage, comme
la meilleure paire de bœufs.
Ces élèves firent grand honneur à la patience éducatrice du nègre, qui
eut d’ailleurs à exercer ses talents de dressage sur des animaux plus
rebelles.
Un matin, un peu après le lever du soleil, et juste au moment où la
petite colonie s’éveillait, un grand tumulte se fit sur la clairière.
C’était comme un piétinement de chevaux, et les hennissements qui
accompagnaient ce bruit ne laissaient aucun doute à ce sujet.
«Ce sont des Indiens!» s’écria M. Rolfe.
Chacun courut s’armer; puis le chef de la colonie ouvrit avec précaution
une fenêtre de la case. Il y avait en effet des chevaux sur le
terre-plein qui s’étendait devant l’habitation, mais pas un seul
cavalier. Ils étaient une douzaine qui couraient et voltaient en tous
sens, agitant leurs longues crinières. Sans bride, sans selle; aucun
signe ne dénotait que la main humaine les eût jamais touchés.
«Ce sont des _mustangs_! s’écria Cudjo, des chevaux sauvages du
désert... Maître, voici notre futur attelage; mais il sera difficile de
le mener à l’écurie. Pourtant fiez-vous à Cudjo; mais il faut réfléchir
à la manière de les prendre avant d’ouvrir notre porte; sinon, bonsoir;
les mustangs ont des ailes aux pieds.»
Il était évident que ces chevaux étaient venus des plaines de l’Est en
remontant le courant de la rivière. La verdure de la vallée les avait
attirés, et ils y étaient entrés. L’important était de les empêcher d’en
sortir.
«Il n’y a, dit Franck, qu’à fermer le passage du défilé qui conduit sur
les hauteurs.
--Oui, dit Cudjo, ils seront alors prisonniers dans la vallée, et tôt ou
tard nous nous emparerons d’eux; mais il faut se donner garde qu’ils
nous voient, car les mustangs ont l’air de deviner que l’homme en veut à
leur liberté. Du temps que j’étais un pauvre nègre ignorant, je me
figurais qu’ils étaient instruits par quelque cheval fugitif, par un
_marron_ de l’écurie, de la servitude où on voulait les réduire... et je
ne sais pas si ce n’est pas encore ma conviction; les bêtes ont entre
elles un moyen de se comprendre que nous ne connaissons pas.»
Le plan indiqué fut bientôt suivi. M. Rolfe dit à Cudjo de prendre sa
hache; puis tous deux sautèrent par la fenêtre de derrière la maison et
se glissèrent entre le magasin et l’écurie pour gagner le bois sans être
vus. Ils en suivirent la lisière jusqu’au défilé. Là, Cudjo se mit à
l’œuvre; en moins d’une heure il eut abattu deux arbres en travers du
passage, de manière à le barrer complètement. M. Rolfe y ajouta d’autres
branchages, si bien qu’il eût fallu des ailes à un cheval pour franchir
cet obstacle. Cela fait, tous les deux retournèrent vers l’habitation
sans s’inquiéter d’être vus des mustangs.
Dès qu’ils aperçurent la première figure humaine, ceux-ci se réfugièrent
dans les bois; mais, sûrs qu’ils ne pourraient leur échapper, les colons
ne les poursuivirent pas. En effet, Cudjo fit un lacet en corde de
boyau, de manière à en fabriquer un lazzo mexicain, et, montant sur
Pompo, il ramena en trois jours toute la _caballada_, c’est-à-dire toute
la chevauchée.
A partir du moment où les mustangs eurent été dressés, les colons eurent
toutes facilités pour quitter l’oasis. Le chariot fut remis sur ses
roues, mais le premier voyage qu’il fit fut vers le camp de la
_Désolation_, comme M. Rolfe avait nommé l’endroit du désert où leurs
compagnons de caravane avaient été massacrés quelques années auparavant.
Le père de famille fit seul cette excursion avec le fidèle Cudjo; il
voulait éprouver ainsi la force et la docilité des mustangs avant de
risquer sa famille à travers le périlleux trajet qui restait à faire
pour la conduire au Nouveau-Mexique.
Ce voyage s’accomplit heureusement; M. Rolfe ramena avec lui deux
chariots, dont les dommages pouvaient être réparés, toute la poudre des
bombes, d’autres munitions et beaucoup d’objets de première nécessité
qui étaient restés là, au milieu du désert, sans que personne s’en
emparât.
Mme Rolfe apprécia surtout plusieurs ballots d’étoffes, qui servirent à
renouveler la provision de vêtements, à peu près usée. Quant au linge,
elle suppléait à celui qui s’effrangeait en filant du coton que Cudjo
tissait dans les longs jours d’hiver. D’ailleurs depuis longtemps toute
étoffe était consacrée aux vêtements des trois femmes, les hommes se
contentaient de tuniques et de chausses de peau d’élan.
Ni caravane, ni parti d’indiens n’avaient donc passé depuis des années
dans ce petit vallon creux, qui était un véritable ossuaire. M. Rolfe
donna un regret au souvenir du digne Écossais Mac Knight et de sa femme,
et à deux genoux sur le tertre de gazon sous lequel lui et Cudjo avait
enseveli leurs compagnons dans une nuit d’horreur, il jura de continuer
à être le père de la pauvre orpheline.
Après avoir versé des larmes d’émotion, M. Rolfe reprit le chemin de la
vallée. Comme il ne pouvait pas se tromper sur le but de son voyage,
parce que le mont couvert de neige lui servait de boussole, il répugna à
revoir pour la seconde fois le désert, où ses enfants avaient tellement
souffert de la soif.
On prit une route plus à gauche, et les chariots furent arrêtés un beau
soir dans une oasis étroite, entre deux des avancées de la montagne, où
l’on trouva de l’herbe pour les attelages et un frais ruisseau. M. Rolfe
et Cudjo s’entretenaient avant de s’endormir du plaisir avec lequel ils
seraient reçus dans la vallée deux jours après, lorsque le nègre aperçut
deux gros objets noirs qui tendaient leurs têtes encornées par-dessus
les broussailles, afin de considérer le campement tout nouveau pour eux.
«Maître, deux buffles, deux jeunes buffles! s’écria Cudjo. Ce sera ma
part dans les cadeaux que nous rapportons à l’oasis.»
En prenant le lazzo mexicain, le nègre rampa dans les hautes herbes.
Trois jours après, c’était grande fête dans l’habitation de la vallée;
on rangeait la poudre et les outils du ménage, on traînait deux jeunes
buffles dans le parc, et après l’examen de toutes ces richesses, M.
Rolfe dit à sa femme:
«Maintenant, nous pouvons partir quand nous voudrons.»
Franck et Henri ne purent retenir un cri de désappointement; Mary et
Louisa se mirent à pleurer. Invitée à s’expliquer, cette dernière dit à
son père adoptif:
«Partir d’ici, c’est nous séparer du seul petit univers que nous
connaissions. J’aime cette maison, moi, et ces jolies bêtes qui me
fêtent et me caressent. J’aime jusqu’aux perruches qui crient: Louisa!
dans tous les arbres de la vallée. Je ne connais pas du tout ce monde
que vous voulez revoir. Il me semble que je ne serai pas heureuse là-bas
comme ici.
--Et toi, Mary? demanda M. Rolfe.
--Oh! répondit celle-ci d’un air un peu boudeur, c’était bien la peine
de nous ramener un couple de buffles, si nous devons partir bientôt.
J’avais déjà commandé une baratte à Cudjo. Je voulais vous faire du
beurre et du fromage quand la femelle aurait du lait. C’est nous donner
plus de regret que d’accroître notre ménagerie.
--Voyons! as-tu la même répugnance que Louisa à revoir les villes?
--Eh bien! oui, dit-elle vivement; les gens n’y ont pas été bons pour
vous. Je suis comme Louisa: mon univers est ici.
--Vous deux, s’écria Franck, vous parlez comme de bons livres.»
Et il embrassa ses deux sœurs, auxquelles Henri s’empressa de donner la
même preuve de satisfaction.
Mme Rolfe souriait et caressait tour à tour la tête blonde de Mary et
les cheveux noirs de Louisa. Cudjo riait tout à fait et murmurait entre
ses dents:
«Bravo, miss Louisa! bravo, miss Mary!
--De sorte, dit M. Rolfe, que je suis seul décidé à quitter notre
refuge. Mon désir n’était pas personnel, mes chers enfants. C’était à
vous seuls que je pensais en croyant qu’il était de mon devoir de vous
rendre à la vie civilisée. L’ennui de la solitude ne vous a pas gagnés?
Ni moi non plus. Restons donc jusqu’à ce que la majorité en forme le
vœu.
--Pas de sitôt», lui dit la bande joyeuse qu’il entourait de ses bras
paternels.