UN VOISINAGE DANGEREUX

Tout en reprenant leur cueillette, M. Rolfe et Franck devisaient

gaiement de la scène curieuse qui venait de se terminer par une nouvelle

acquisition pour le domaine. Franck se félicitait d’avoir trouvé un nid

d’orioles, et se proposait de revenir quand les petits seraient éclos.

Tout à coup, les oiseaux, qui s’étaient tenus paisibles depuis la

déconvenue de l’opossum, recommencèrent à s’agiter, à crier de plus

belle.

«C’est peut-être le père opossum qui vient chercher sa petite famille»,

dit Franck.

Ils suspendirent leur travail pour regarder du côté des pawpaws, et

aperçurent un reptile hideux glissant sur l’herbe; c’était le redoutable

_mocasson_. A mesure qu’il avançait, il dardait sa langue fourchue,

imprégnée de salive venimeuse, qui étincelait au soleil comme un double

jet de flamme. Arrivé au pied de l’arbre qui supportait le nid, il

s’arrêta un moment.

«Va-t-il grimper? demanda Franck.

--Non, répondit son père. Le mocasson n’est pas un grimpeur. Regarde, il

n’a pas d’autre dessein que d’effrayer ces pauvres bêtes.»

En effet, le serpent dressait son corps contre l’arbre, et tirait sa

langue comme pour lécher l’écorce.

Les orioles, croyant qu’il allait grimper, se mirent au-devant de leur

chère couvée, et descendirent sur les branches les plus basses, sautant

de l’une à l’autre en criant à la fois de rage et de terreur.

Les voyant approcher de sa hideuse mâchoire, le mocasson attachait sur

eux ses yeux fascinateurs. Au lieu de se retirer, les orioles

s’avançaient de plus en plus; leurs mouvements devenaient de moins en

moins rapides, leurs cris plus étouffés. L’un d’eux, épuisé, subjugué,

tomba enfin tout près du reptile. M. Rolfe et Franck s’attendaient à

voir le mocasson se précipiter sur sa victime, quand tout à coup le

serpent se replia sur lui-même et commença à s’éloigner de l’arbre.

Revenus de leurs terreurs, les orioles remontèrent en tremblant encore

près de leur nid si souvent menacé.

«Qui a donc pu le chasser?» demanda Franck.

M. Rolfe n’eut pas le temps de répondre. Un animal qui sortait du fourré

attirait son attention. Il était de la grosseur d’un loup et d’un gris

noirâtre. Son corps était couvert de soies rudes qui avaient, sur le

dos, six pouces de long, ce qui leur donnait l’apparence d’une crinière.

Des pieds garnis de corne et non de griffes, deux défenses surtout,

sortant du groin, caractérisaient cette bête, dans laquelle M. Rolfe

reconnut le _pécari_ ou porc sauvage du Mexique. Deux jeunes bêtes de

son espèce le suivaient.

Les trois nouveaux venus firent halte auprès des pawpaws. Pour la

troisième fois, les orioles recommencèrent leur vacarme; mais le pécari

ne daigna pas lever la tête pour savoir qui piaillait si fort à son

approche. Il allait flairant le sol, et s’arrêtant pour y croquer

graines et amandes.

Tout à coup, au sortir du fourré, le pécari trouva la trace du mocasson;

il leva le nez, flairant le vent avec la subtilité d’odorat qui

caractérise sa race. L’odeur fétide du serpent le frappa de nouveau, et

l’excita au plus haut degré. Il allait et venait, égaré d’abord par la

première piste qui avait mené le mocasson à l’arbre; mais, s’apercevant

de son erreur, il s’élança sur la seconde trace.

Pendant cette inspection, le serpent s’enfuyait au plus vite; mais il

n’avançait guère, car cet animal rampe difficilement.

M. Rolfe et Franck l’apercevaient au milieu des arbres, regardant

derrière lui d’un air inquiet. Il descendait la côte et se dirigeait

vers un rocher où quelque trou lui servait sans doute de repaire.

Il n’en était encore qu’à moitié chemin quand le pécari fut sur la bonne

piste et bondit vers le fuyard. Dès qu’il fut en vue du reptile, il

s’arrêta pour mesurer l’espace, et, les soies hérissées comme les

piquerons du porc-épic, il se ramassa sur lui-même avant de bondir vers

son ennemi. Le serpent parut terrifié; son corps se décolora

visiblement.

Tout à coup le pécari prit son élan et tomba de tout son poids sur les

replis du mocasson, qui s’allongèrent sur le sol. A coups de sabot, le

pécari ayant brisé le cou du serpent, le combat finit en peu de minutes.

Le vainqueur, après avoir longtemps piétiné le corps inanimé de son

adversaire, appela d’un cri ses deux petits qui étaient restés blottis

dans les hautes herbes.

M. Rolfe et Franck étaient ravis du succès de cette bataille. Ils

avaient pris parti pour le pécari, par pure haine pour les bêtes

rampantes; mais leur admiration pour cet exploit n’était pas

désintéressée, M. Rolfe n’ayant pu voir les deux petits que la bête

conduisait avec elle, sans souhaiter les prendre pour augmenter d’une

nouvelle espèce son parc d’animaux apprivoisés ou du moins à

apprivoiser.

«Comment faire, dit-il à son fils, pour avoir ces jolis petits? Nous

aurions tout intérêt à élever des pécaris. Je les crois aussi

susceptibles de domestication que tous leurs congénères, et leur chair

est excellente, bien qu’elle se rapproche pour le goût de celle du

lièvre plutôt que de celle du porc.

--Je croyais qu’elle n’était pas mangeable, répondit Franck.

--Si, lorsqu’on a soin d’enlever une petite glande que l’animal porte

près de la croupe, et qui lui donne une forte odeur de musc lorsqu’on

néglige de l’ôter dans la première heure qui suit sa mort. D’ailleurs,

je ne voudrais pas tuer ces deux petits. Ce seraient eux qui

perpétueraient la race des pécaris dans notre basse-cour: mais comment

les prendre sans danger à cette terrible mère? Je n’y vois qu’un moyen,

c’est de lui envoyer une balle dans la tête.

--Ce serait mal la punir de sa vaillance, dit Franck, bien qu’il sût que

le pécari est un animal féroce, sans pitié pour les daims et autres

bêtes sans défense. Essayons de lui dérober les petits sans qu’elle nous

voie.

--Impossible; il y a cent exemples de chasseurs mis en pièces par les

défenses des pécaris, et je ne veux pas négliger cette occasion de

posséder deux individus de cette espèce. Je regrette autant que toi

d’acheter aussi cher l’accroissement de notre parc, et ce n’est pas sans

scrupule que je vais envoyer du plomb au pécari.»

Pendant ce temps, le pécari dépouillait le serpent de sa peau comme le

pêcheur le fait d’une anguille; puis il se mit à en dévorer la chair

blanche, sans oublier d’en jeter des morceaux à ses deux petits qui

témoignaient leur satisfaction en poussant des grognements de joie.

M. Rolfe prenait son temps pour bien viser et ne pas manquer son coup,

lorsque la vue d’un nouvel objet le frappa de terreur et glaça ses

doigts groupés autour de sa carabine. Le pécari était à cinquante pas

environ de l’arbre dans lequel lui et son fils étaient juchés; à environ

trente pas au delà M. Rolfe vit venir un animal d’une espèce toute

différente et d’un aspect plus redoutable. Grand comme un jeune veau,

mais plus court de jambes, d’un rouge foncé, sauf la poitrine et le

ventre blancs, il tendait en avant son mufle de chat et ses fortes

épaules; au delà desquelles son dos se creusait. C’était le terrible

_couguar_, que M. Rolfe reconnut non sans une juste frayeur: tout

redoutable qu’il est, en effet, le pécari ne grimpe pas aux arbres,

tandis que le couguar, aussi leste que l’écureuil, est plus à son aise

dans les branches que sur le sol.

«Ne bouge pas, dit M. Rolfe à son fils, ne fais plus un seul mouvement.»

Cependant le pécari dévorait son repas fortuit sans se douter du péril

qui le menaçait. A quelque distance autour de lui, le terrain était

dépourvu de broussailles et d’arbustes; un seul arbre croissait près de

là et étendait ses branches horizontales au-dessus de la place du

festin.

Le couguar venait à la dérobée, se traînant dans les hautes herbes; son

ventre rasait le sol, sa longue queue s’agitait comme celle d’un chat

qui guette dans le chaume une perdrix se chauffant au soleil. Après

s’être avancé assez près, il s’arrêta comme pour méditer son plan

d’attaque. Il savait qu’à moins de surprendre le pécari et de sauter sur

son dos d’un seul bond, il aurait à redouter ses terribles défenses,

dont le squelette à demi dépouillé du mocasson pouvait lui faire

apprécier la puissance. Aussi, après avoir observé le terrain, se mit-il

à ramper vers l’arbre, qu’il gagna du côté opposé au pécari. M. Rolfe et

Franck entendirent le bruit que firent ses griffes en s’accrochant à

l’écorce. Le pécari, ayant perçu ce bruit, leva la tête en grognant,

mais il s’imagina sans doute que c’étaient des écureuils qui remuaient,

car il se remit à manger.

Cette sécurité ne fut pas de longue durée. Parvenu à l’extrémité de la

plus basse branche, le couguar s’élança; ses griffes pénétrèrent du

premier coup dans la nuque du pécari et tous deux roulèrent à terre. Le

pécari poussait des gémissements qui faisaient retentir tous les échos

des bois; ses petits effarés criaient aussi en tentant de mordre le

couguar. Celui-ci restait seul silencieux, ses griffes et ses dents

enfoncées dans les flancs de sa victime.

Le combat fut d’ailleurs très court. Le pécari jeta un dernier cri

d’agonie et tomba sur le côté, sans avoir pu se débarrasser un instant

de l’horrible étreinte qui l’enserrait. Le couguar, après avoir déchiré

les veines de son cou, se mit à boire le sang chaud qui coulait à grands

flots.

M. Rolfe ne jugea pas à propos d’intervenir; c’eût été s’exposer

inutilement au sort que subissait la victime du féroce couguar. Comme

celui-ci, au fort de la lutte, avait traîné le pécari, le groupe qu’ils

formaient tous les deux n’était qu’à trente pas du chêne sur lequel M.

Rolfe et Franck étaient perchés; le premier aurait envoyé une balle au

fauve, s’il n’eût craint de ne pas le tuer sur le coup. Blesser

seulement le couguar, c’était l’exciter à attaquer jusque dans leur

retraite aérienne ses nouveaux adversaires. M. Rolfe se détermina donc à

le laisser finir son festin en paix.

Mais une nouvelle péripétie survint, sans se faire longtemps attendre.

Les bois environnants retentirent bientôt de grands cris. Le couguar se

dressa sur ses jambes, écoutant avec inquiétude. Puis, prenant une

détermination subite, il enfonça ses dents dans le corps du pécari et,

jetant sa proie sur son épaule, il se mit en devoir d’abandonner la

place.

Il avait fait à peine quelques pas, lorsque vingt ou trente pécaris

s’élancèrent en bondissant sur le terrain nu, tous accourus aux cris

d’agonie qu’avait poussés la victime du couguar. Ils arrivaient de tous

côtés, fonçant à travers les fourrés, et faisant entendre des

grognements furieux. En un clin d’œil, ils coupèrent la retraite au

fauve et formèrent autour de lui un cercle menaçant.

Il n’y avait pas d’autre parti que celui d’une lutte à outrance; le

couguar se débarrassa de son fardeau et s’élança sur le plus proche de

ses adversaires, qu’il terrassa d’un bond. Mais il n’avait pas eu le

temps de se retourner qu’il était lui-même saisi par trois ou quatre

pécaris dont les défenses ouvraient des sillons rouges sur son pelage

pantelant. Il en mit plusieurs hors de combat à coups de griffes, à

coups de dents, mais le cercle se resserrait autour de lui. Enfin le

couguar fit un suprême effort, bondit d’un élan prodigieux hors de la

barrière vivante qui l’enserrait... et s’élança au haut du chêne où M.

Rolfe et son fils étaient abrités.

M. Rolfe, le voyant approcher, armait sa carabine, mais, avant qu’il eût

pu viser, la bête avait passé comme une flèche, soufflant sa fauve

haleine à la figure des deux hommes, frôlant de ses jambes le canon de

la carabine. Les pécaris le suivirent jusqu’au pied de l’arbre et

s’arrêtèrent devant cet obstacle qu’ils ne pouvaient franchir. Les uns

tournaient autour du chêne en regardant en haut; les autres mordaient

l’écorce, et tous poussaient des cris de fureur et de désappointement.

La terreur rendit muets M. Rolfe et son fils. Ils ne savaient quel parti

prendre. Leur redoutable voisin, qui d’un bond pouvait les atteindre,

les regardait de son œil rouge en soufflant de colère.

L’alternative était terrible. Descendre du chêne, c’était s’exposer à

être mis en pièces par les pécaris; il ne fallait pas compter d’ailleurs

sur l’effroi que leur troupe causait au couguar, effroi qui l’avait seul

empêché de se jeter sur les deux hommes, et qui le retenait sur cette

branche haute d’où son regard couvait déjà ces nouvelles proies. Le

péril le plus pressant était donc la présence du couguar dans l’arbre,

puisqu’il suffisait de ne pas mettre pied à terre pour ne pas être

déchiré par les pécaris.

M. Rolfe fit mettre derrière lui Franck, qui avait laissé au pied du

chêne son arc et ses flèches, afin qu’il ne se trouvât pas exposé le

premier à l’attaque du couguar, puis il s’appuya solidement à une

branche, visa la bête fauve à la tête et lâcha la détente de sa

carabine. La fumée remplit tout le feuillage de l’arbre. Pendant

quelques secondes le tireur, dont le cœur battait à outrance, ne put

juger des effets de son coup; mais bientôt les branches craquèrent, un

corps pesant tomba sur le sol. Aussitôt un grand tumulte se fit parmi

les pécaris; tous se jetèrent sur le couguar agonisant et le déchirèrent

en mille pièces.

«Sauvés! nous sommes sauvés! s’écria Franck en embrassant son père. Les

pécaris vont se retirer dans les bois, maintenant qu’ils se sont

vengés.»

Mais quelle fut leur consternation lorsque les pécaris entourèrent

l’arbre de nouveau en poussant des cris sauvages.

«Voilà, dit M. Rolfe, une étrange manière de nous remercier de leur

avoir livré l’ennemi commun.

--Si nous montions plus haut dans le chêne? dit le jeune garçon,

abasourdi par les hurlements des pécaris.

--C’est inutile, ils ne peuvent pas nous atteindre. Mais s’ils

continuent à nous bloquer ainsi, quand pourrons-nous retourner à la

maison?... Je ne veux pas tirer sur eux, ce ne serait qu’accroître leur

obstination et leur rage... Réflexion faite, ton avis est bon, mon cher

Franck. Cachons-nous au plus épais du feuillage. Ils finiront par

oublier notre présence et par retourner dans les bois.»

Au bout de deux heures, M. Rolfe comprit que cette feinte était inutile;

les pécaris faisaient le siège en règle de leur asile. Quelques-uns

s’étaient même couchés à terre pour passer le temps plus à leur aise,

mais aucun d’eux n’avait abandonné la partie.

«Comme maman va être inquiète de notre longue absence! dit Franck.

Pourvu qu’elle n’envoie pas Henri et Cudjo à notre recherche! Ils

viendraient à pied, sans soupçonner à quels dangers ils s’exposeraient.

Auraient-ils seulement le temps de grimper dans des arbres pour se

mettre à l’abri de ces bêtes?

--Tu as raison, dit son père, il faut tenter l’effet de quelques coups

de fusil.»

M. Rolfe descendit sur la plus basse branche et commença à faire feu. Il

tira cinq fois, et chaque coup abattit un pécari; mais, au lieu d’être

épouvantés du ravage fait dans leurs rangs, les animaux valides se

ruèrent en masse sur le tronc du chêne, le frappant de leurs pieds

cornés et tentant l’escalade.

En prenant sa carabine pour la sixième fois, M. Rolfe s’aperçut avec

consternation qu’il ne lui restait plus qu’une seule balle. Il la coula

dans le canon et abattit un dernier pécari... Mais de quoi servait cette

justesse de tir, puisque les assiégeants perdaient leur monde sans en

être découragés?

Ayant épuisé ses derniers arguments, M. Rolfe remonta près de son fils,

n’espérant plus que dans l’approche de la nuit pour voir lever le siège

ou plutôt le blocus. Tout à coup un nuage de fumée remplit le chêne. Il

crut d’abord que c’était celle que répand la poudre brûlée; mais elle

devenait de plus en plus épaisse, et n’avait pas la couleur du nuage

léger qui suit les coups de fusil. Elle prenait à la gorge, aveuglait,

et s’étendait comme un brouillard entre les hautes branches et le sol.

Les pécaris criaient toujours, mais avec une nouvelle expression.

M. Rolfe comprit enfin que la bourre de sa carabine avait mis le feu à

la mousse accumulée en tas près de l’arbre, et, en effet, une belle

flamme claire ne tarda pas à s’élever; il s’aperçut aussi que le foyer

improvisé était trop loin du tronc pour l’enflammer. Il restait à

craindre que quelques branches basses ne prissent feu. Heureusement

celles-ci avaient été dépouillées de leur barbe moussue, et celles qui

en étaient encore chargées s’élevaient trop au-dessus de la flamme pour

être atteintes.

Quand le tourbillon de fumée n’entoura plus l’arbre, les assiégés virent

les pécaris rassemblés en masse compacte à quelque distance du chêne,

visiblement effrayés par le feu.

«Maintenant, dit M. Rolfe à son fils, ils sont assez loin pour ne pas

nous distinguer à travers la fumée, si nous descendons de l’arbre de ce

côté-ci.

--Oh! papa, s’écria Franck, écoutez! Castor et Pollux aboient. On nous

cherche. Comment faire pour les mettre sur leurs gardes?»

C’étaient bien les chiens que l’on entendait. A l’affreuse pensée

qu’Henri et Cudjo allaient arriver sans défiance au milieu de la troupe

furieuse des pécaris, M. Rolfe n’hésita pas un instant.

«Reste ici, dit-il à Franck. Descends même un peu plus bas pour que les

pécaris te voient bien et ne se doutent pas que je leur échappe. On

vient de ce côté de la forêt qui justement est le point le plus éloigné

de nos assiégeants. Je passerai sans qu’ils me voient.

--Père! dit Franck, épouvanté du danger auquel M. Rolfe allait

s’exposer.

--A la garde de Dieu!» dit celui-ci avec courage.

Puis, prenant son grand couteau entre ses dents, il s’élança à terre à

travers la fumée et la mousse qui brûlait encore.

Ses pieds volaient sur le sol; à une distance de cent pas, il rejoignit

Henri et Cudjo; pensant seulement alors à se retourner, il aperçut la

bande des pécaris lancée à fond de train sur ses traces.

«Grimpez vite en haut!» eut-il à peine le temps de dire à ses

compagnons, tout en prêchant d’exemple.

Aussi alertes que M. Rolfe, Henri et Cudjo étaient déjà montés sur un

chêne avant de s’être rendu compte de la situation; mais la bande

hurlante des pécaris leur fit comprendre bientôt le danger auquel

l’intervention courageuse du chef de la colonie les avait fait échapper.

Castor et Pollux, n’écoutant que leur ardeur, voulurent livrer bataille;

mais cette fantaisie leur passa aux premiers coups de crocs, et ils

s’enfuirent du côté de Cudjo. Heureusement le nègre était sur une

branche assez basse, et, au péril de sa vie, il fit deux plongeons pour

saisir ces bonnes bêtes par la peau du cou et les hisser sur une grosse

fourche de chêne où les chiens se pelotonnèrent en tremblant.

Les cris d’Henri et de Cudjo, la plainte des chiens, les grondements

sourds des pécaris, faisaient un concert étrange. Franck, de l’arbre sur

lequel il était resté, demandait si tout le monde était sain et sauf;

son père lui répondait d’une voix haletante qui trouvait cependant moyen

de dominer cet affreux vacarme.

Mais bientôt il n’y eut plus moyen de s’entendre d’un arbre à l’autre.

La carabine d’Henri faisait un feu de file aussi précipité que possible,

la lance indienne s’abaissait de moment en moment sur la bande enragée à

laquelle le nègre envoyait mille malédictions. Au bout d’un quart

d’heure, l’issue de ce combat acharné ne fut plus incertaine. La terre

était jonchée de cadavres; il ne restait plus que dix ou douze pécaris

qui commencèrent à redouter le sort de leurs compagnons, car, après

avoir eu l’air de se consulter, ils partirent d’un trot allongé du côté

des bois, l’oreille basse, en vaincus.

Avec quelle joie les assiégés se revirent-ils tous, et quelle fête ce

fut le soir à l’habitation de la clairière!

Depuis cette aventure, les colons rencontrèrent souvent des pécaris dans

leurs excursions; ils eurent même la chance de prendre vivants plusieurs

petits, et de les élever, mais jamais le reste de cette bande ne chercha

à les attaquer.

C’est qu’il est dans l’habitude des clans de pécaris de combattre

vaillamment jusqu’à ce qu’ils soient vaincus, et de fuir devant les

ennemis dont ils ont éprouvé la supériorité.

Le jour suivant, M. Rolfe et ses fils revinrent bien armés sur le lieu

du combat, afin d’y chercher l’opossum et ses petits qui avaient été

oubliés dans la bagarre; mais, à leur grand étonnement, ils ne

retrouvèrent rien. La bête avait rongé ses liens et s’était enfuie,

emportant avec elle sa chère et nombreuse marmaille.

Les Robinsons de terre ferme · 第 47 / 53 题