UN NOUVEAU NŒUD GORDIEN

Le principal but que s’était proposé le chef de la colonie n’avait pas

en effet été atteint jusque-là. Sauf des animaux facilement

domesticables, il n’avait pas apprivoisé les bêtes qui vivaient dans son

domaine.

Un jour qu’il était parti pour la chasse avec son fils Henri, il résolut

de mettre les chiens à la poursuite du premier faon qu’on rencontrerait,

et de tâcher de le prendre vivant. A cet effet, Castor et Pollux furent

muselés, afin de les empêcher de mordre la bête. Les chasseurs

s’acheminèrent vers une partie de la vallée qu’ils supposaient être

fréquentée par les daims. Ils marchaient en silence le long des fourrés,

sondant les bois du regard.

Enfin ils atteignirent une petite éclaircie. Comme c’est le gîte

habituel de ces animaux, M. Rolfe tint ses chiens en laisse et redoubla

de précautions. Tout à coup, un bruit singulier se fit entendre. On eût

dit que plusieurs animaux frappaient le sol avec fureur, et, au milieu

de ces piétinements, on distinguait le choc de plusieurs corps durs,

comme si une demi-douzaine d’hommes eussent joué du bâton. Puis un son

étrange, court et fier comme le hennissement du cheval, retentissait par

moments.

«Qu’est-ce donc que ce tapage? demanda Henri. Des daims seraient-ils

attaqués par une bête féroce?

--Ils chercheraient à fuir et non à lutter, répondit M. Rolfe; l’élan et

le daim se fient plutôt à leurs jambes qu’à leurs cornes pour échapper

aux fauves. Je ne comprends pas plus que toi la cause de ce tumulte.

Approchons.»

Les deux chasseurs avancèrent, en ayant soin de ne pas casser de

branches en marchant et de ne pas fouler les feuilles sèches. Bientôt

ils furent blottis derrière un épais fourré et en position de voir

l’étrange spectacle qu’offrait la clairière.

Au milieu de l’éclaircie, six grands daims rouges étaient engagés dans

un combat acharné. C’étaient des mâles, comme il était facile de le

reconnaître à leurs andouillers branchus. Parfois ils formaient une

mêlée générale, parfois ils combattaient deux à deux. Ils se séparaient,

couraient à une certaine distance, et revenaient soudain à la charge, en

poussant des hennissements furieux. Ils se frappaient des pieds de

devant, lançant à leurs adversaires des coups de cornes si violents, que

le poil flottait en flocons épais loin de la peau déchirée.

L’attention des chasseurs se fixa particulièrement sur deux des

combattants, plus vieux et plus grands que les autres. Ils avaient fini

par s’isoler de la mêlée, et leur mode de lutter était tout à fait

spécial.

Après quelques ruades, ils s’éloignèrent l’un de l’autre comme d’un

commun accord, et se placèrent à une distance de vingt pas environ.

Alors ils tendirent le cou en avant, et se précipitèrent tête contre

tête, à la façon des béliers. Le choc de leurs andouillers fit un tel

bruit qu’Henri les crut brisés. Mais il n’en était rien. Après avoir

lutté ainsi quelque temps, ils s’arrêtèrent tête contre tête pour

souffler, d’une convention tacite. Puis ils recommencèrent et

s’arrêtèrent encore, sans cesser de se toucher du front, leurs naseaux

enflammés collés l’un contre l’autre.

Les autres daims cependant s’étaient rapprochés, dans leurs évolutions,

à portée de carabine de l’embuscade. Chaque chasseur choisit le sien et

fit feu. A cette double détonation un des jeunes daims tomba; les trois

autres, apercevant l’ennemi commun, prirent la fuite dans une parfaite

harmonie de sentiments.

M. Rolfe et Henri coururent à la bête, et, pensant qu’elle était

seulement blessée, démuselèrent les chiens. Quelle fut leur surprise,

pendant qu’ils délivraient Castor et Pollux de leurs entraves, quand ils

aperçurent les deux vieux daims restés sur la clairière et combattant

toujours dans la même posture!

Le premier mouvement des deux chasseurs fut de recharger leurs armes;

mais les chiens étaient lâchés, et au lieu de poursuivre le daim blessé,

qui retombait à chaque essai de fuite, ils couraient sus aux deux

autres, qu’ils mordirent aux flancs. Les daims leur envoyaient des coups

de sabot sans quitter leur étrange posture.

Ce fut de ce côté que coururent M. Rolfe et Henri. Quand ils furent

arrivés tout près de ce singulier groupe, ils s’aperçurent que les daims

ne combattaient plus depuis longtemps, parce que leurs andouillers

s’étaient enchevêtrés les uns dans les autres. Tous les mouvements que

les spectateurs avaient pris pour une fureur obstinée n’avaient été que

des efforts anxieux et inutiles pour se délivrer mutuellement. Les deux

adversaires restaient ainsi nez à nez, le mufle bas, honteux, effrayés

de leur situation.

On sait que les bois des daims sont élastiques. Les andouillers de

ceux-ci s’étaient repliés dans un de leurs terribles chocs, et en se

redressant ils avaient formé une adhérence complète.

M. Rolfe musela de nouveau les chiens, qui voulaient harceler ce noble

gibier, et il se félicita de cette heureuse chance qui lui fournissait

de si beaux individus à mettre dans le parc de la clairière. Par ses

ordres, Henri rebroussa chemin jusqu’à l’habitation pour ramener Cudjo

avec la charrette. Pendant son absence, le daim mort fut dépouillé. Ses

deux compagnons vivants restèrent face à face, épouvantés de leur sort

qui cependant aurait été pire, si les colons les avaient laissés là sans

se préoccuper d’eux. Ils seraient alors devenus la proie des animaux

carnassiers, ou bien ils n’auraient pas manqué de mourir de faim et de

soif.

Cudjo arriva, portant tout l’attirail nécessaire. Quand les deux daims

vivants eurent été solidement liés, le nègre scia un de leurs

andouillers pour les séparer, puis tous les deux furent hissés à grand

renfort de bras dans la charrette, à côté de leur compagnon mort. Une

heure après les anciens adversaires paissaient en bonne intelligence

dans le parc de la clairière.

Ce parc était enclos d’une palissade trop haute pour qu’il fût possible

à aucun animal de sauter par-dessus. Un des côtés bordait le lac. Les

daims devaient donc se trouver à merveille sur cette pelouse, ornée de

bouquets d’arbres, où des abris avaient été disposés çà et là. Dès

qu’ils s’y furent acclimatés, le souci de M. Rolfe fut de leur donner

des femelles, afin d’avoir plus tard tout un petit troupeau de daims

domestiqués. Le soir, au coin du feu, l’on faisait mille projets à ce

sujet. Henri proposait de tuer une femelle suivie de ses petits. Les

faons ne quittent pas leur mère, alors même qu’elle est tombée sous le

coup d’une carabine, et l’on peut s’emparer d’eux facilement; mais

c’était là un expédient cruel contre lequel protestaient également M. et

Mme Rolfe.

«Papa, dit Franck, qui était pour les moyens ingénieux, ne

pourrions-nous pas faire un enclos dans le genre de notre parc, avec une

seule ouverture? Deux palissades s’étendant au loin dans les bois

iraient se joindre comme les branches d’un compas. Une fois entrés dans

cet enclos, les daims s’y trouveraient pris.

--Oh! dit M. Rolfe, ce moyen n’est pas très praticable. D’abord il nous

faudrait plusieurs semaines rien que pour fendre, tailler et poser les

piquets nécessaires Ensuite nous n’avons pas assez d’hommes, de chevaux,

de chiens, pour courir les bois et rabattre le gros gibier dans une

direction donnée. Mais te souvient-il de l’endroit où je t’ai montré

l’autre jour tant de traces de daims passant entre deux arbres?

--Oui, c’est tout près de l’étang salé.

--C’est cela même... Eh bien! creusons une grande fosse entre ces deux

arbres, couvrons-la de feuilles, de menus branchages, de gazon, et

puis... nous verrons. Qu’en dites-vous tous?

--Un piège à loups. Essayons», dirent Franck et Henri.

Le lendemain matin, M. Rolfe prit la bêche et la hache et partit avec

Cudjo sur la charrette, pendant que ses deux fils faisaient une bonne

matinée d’études à la case. Arrivés à l’endroit désigné, ils y

creusèrent une fosse de huit pieds de long à laquelle ils donnèrent la

largeur du terrain entre les deux arbres. La terre qu’on enlevait fut

mise dans la charrette et transportée à une certaine distance, en

prenant garde d’en répandre le moins possible autour de la trappe. Comme

le terrain était très léger, en cinq heures les deux colons eurent

creusé un trou carré d’au moins sept pieds de profondeur. C’était plus

qu’il n’en fallait pour qu’un daim n’en pût sortir.

Après avoir dissimulé cette fosse béante sous des branchages entrelacés

et couverts de mousse et de feuilles, ils firent disparaître toute trace

de leurs travaux et retournèrent à l’habitation.

Au lever du soleil, le lendemain, Franck et Henri obtinrent la

permission d’aller visiter le piège avec leur père.

«Oh! papa, nous avons pris quelque chose. Les branchages sont tombés au

fond,» dit Henri qui courait en avant, dans son impatience.

M. Rolfe s’empressa. Quel fut son étonnement et le désespoir de ses

enfants, lorsqu’on aperçut au fond de la trappe le squelette d’un animal

qu’à ses cornes et aux restes sanglants de sa peau il était facile de

reconnaître pour un daim!

«La fosse n’était pas assez profonde, dit Cudjo; ce sont les loups qui

sont venus cette nuit manger notre prise. Voyez par où ils se sont

sauvés. Nous n’avions pas creusé notre fosse assez droit. Il y avait

trop de pente.»

Les quatre colons se mirent à creuser de nouveau la fosse, jusqu’à lui

donner douze pieds de profondeur; puis ils en égalisèrent les parois

bien perpendiculairement, en tâchant, autant qu’il était possible, de

laisser plus de largeur à la base qu’au sommet.

Le lendemain, la famille entière vint vérifier de bonne heure le

résultat de cette entreprise. Cudjo avait pris sa longue lance, M. Rolfe

et ses fils leurs carabines; car tout le monde s’attendait à trouver des

loups dans la fosse.

Le trou qu’on y trouva pratiqué dans les branchages qui la recouvraient

n’était pas très large, ce qui assombrissait le fond du piège. Au milieu

de l’obscurité, les colons virent cependant briller des yeux ardents. Il

y en avait plusieurs paires, mais il était difficile de reconnaître à

quels animaux elles appartenaient.

M. Rolfe fit mettre ses enfants à l’écart, et se couchant à plat ventre

sur le bord de la trappe, il regarda au fond avec attention. Il ne tarda

pas à compter six paires d’yeux qui, toutes, paraissaient de forme et de

couleur différentes; on eût dit que la trappe était remplie d’animaux de

toute espèce.

Il vint à l’idée du père de famille qu’il avait pris dans ce piège une

panthère et ses petits. Pensant qu’elle pourrait s’élancer d’un bond, il

fit monter sa femme et ses enfants dans le chariot en leur commandant de

s’éloigner un peu et de ne retourner en arrière qu’à son appel; puis

retournant à la trappe avec Cudjo, il enleva une quantité de branchages

suffisante pour sonder de l’œil les profondeurs de la fosse. A sa grande

joie, le premier animal qu’il découvrit était celui à l’intention duquel

le piège avait été creusé: une femelle de daim, qui tenait entre ses

pattes deux petits faons couleur de cannelle. Quant aux yeux

flamboyants, ils appartenaient à trois loups, de la race des aboyeurs

des prairies, que Cudjo perça de sa lance.

Le chariot étant revenu aux appels de M. Rolfe, la mère de famille

assista à la prise de la daine et de ses petits, que Cudjo hissa, non

sans peine, sur le sol.

Les loups furent tirés ensuite de la fosse et enterrés sommairement dans

le bois. Les colons n’étaient guère moins contents d’avoir détruit trois

loups que d’avoir enrichi leur parc; ces animaux étaient assez nombreux

dans la vallée et ne laissaient pas de troubler la sécurité de la

famille.

Ce qu’il y avait de plus curieux dans cette affaire c’est que les loups

avaient laissé la daine et ses petits tranquilles dans la fosse. Il leur

était loisible de les tuer, et ils n’avaient pas touché un seul poil de

leur peau. C’est que les loups des prairies sont les plus intelligents

des fauves. Évidemment, ceux-là étaient les mêmes qui s’étaient si bien

régalés la nuit précédente du daim tombé dans le piège; le lendemain au

soir, encouragés par le succès, ils étaient revenus à la même place et

avaient sauté dans la fosse. Mais en la trouvant si profonde, ils

avaient flairé le piège, et, effrayés des conséquences possibles de leur

internement, ils s’étaient blottis dans un coin sans oser toucher à la

daine et à ses petits.

Cette preuve d’intelligence du loup fut confirmée aux colons par sa

méfiance des pièges. M. Rolfe, désirant détruire cette race qui

s’enhardissait jusqu’à venir rôder et hurler chaque nuit devant

l’habitation de la clairière, chargea Franck de construire une cage

semblable à celle dans laquelle il prenait les dindons sauvages. Ce

piège assorti à la taille des loups, reçut pour appât un superbe morceau

de venaison; mais, quoiqu’on trouvât le matin nombre de traces de pas

autour du piège, aucun loup ne fut assez sot que de s’y laisser prendre.

Franck imagina de se servir d’un appât entouré de lacets faits avec des

boyaux de daim; il retrouva les lacets rongés, l’appât grignoté, déchiré

comme par des souris.

Alors M. Rolfe essaya d’un piège en quatre de chiffre; il consiste en

une planche soulevée d’un côté et soutenue par de petites traverses;

l’appât y est placé par terre sous l’étai. Quand il revint inspecter son

piège, la trappe était tombée et il crut à un succès. Mais point.

L’appât avait été mangé, et le loup, qui évidemment était tombé dans la

trappe, avait creusé la terre pour s’échapper; il avait fait une galerie

de mineur, du dedans au dehors pour recouvrer sa liberté!

Après plusieurs autres essais, Cudjo s’avisa d’un moyen qu’il avait vu

employer avec succès dans la Virginie. Ce piège était construit sur le

modèle des souricières; il consistait en un jeune arbrisseau courbé en

arc-boutant qui se relevait au moment où l’appât était touché, et

faisait tomber sur la tête de l’animal une pièce de bois qui le tuait

instantanément. Cette invention de Cudjo débarrassa la vallée d’une

douzaine de loups. Ceux qui restèrent furent si bien édifiés par toutes

ces catastrophes qu’ils ne s’approchèrent plus de ce qui ressemblait à

quelque chose de façonné. Les colons y gagnèrent du moins de ne plus les

entendre hurler près de la case.

Une autre aventure qui survint quelque temps après faillit se terminer

d’une façon moins heureuse que toutes celles dont on était, venu à si

bonne fin jusque-là. Cette fois M. Rolfe s’était aventuré assez loin

avec Franck, Henri étant demeuré près de sa mère. Le but de cette

excursion était de se procurer de la mousse d’Espagne qui croissait sur

les chênes nains dans les bas-fonds de la vallée. Cette mousse,

desséchée au feu et nettoyée des feuilles et de l’écorce qui y adhèrent,

est excellente pour garnir les matelas et remplace le crin. Les colons

n’avaient pas amené le char avec eux, parce que Cudjo avait besoin du

cheval pour labourer. C’était l’époque de la seconde récolte du blé. M.

Rolfe et Franck emportaient seulement deux longues courroies, afin

d’attacher les bottes de mousse sur leurs épaules.

Ils parcouraient la vallée, cherchant des arbres propres à leur offrir

une belle provision de ce crin végétal. Enfin ils trouvèrent un grand

chêne aux branches pendantes, toutes barbues de mousse. Après avoir

recueilli les touffes qui croissaient dans les branches inférieures, ils

montèrent tous les deux sur le tronc pour atteindre toutes les

excroissances de la plante parasite dont ils avaient besoin.

Pendant qu’ils étaient ainsi dissimulés dans le feuillage, leur

attention fut attirée par le caquetage de petits oiseaux qui

voltigeaient dans un fourré de pawpaws voisins. C’étaient des orioles ou

oiseaux de Baltimore. M. Rolfe pensa qu’il y en avait un nid dans les

pawpaws et qu’ils criaient à l’approche de quelque danger; mais

lequel?...

Un motif de curiosité poussa le père et le fils à descendre jusqu’aux

branches les plus basses du chêne pour s’en rendre compte.

Ils aperçurent alors un objet étrange en mouvement sur le sol, tout près

du fourré de pawpaws. Était-ce un animal? Ils n’en avaient jamais vu de

semblable, car cette petite masse blanchâtre était couverte d’oreilles,

de têtes, d’yeux. Franck en compta plus d’une demi-douzaine. Il avançait

lentement, lorsque tout à coup toutes ces têtes semblèrent se séparer du

corps, et le jeune garçon vit sauter à terre une multitude de petites

bêtes grosses comme des rats. L’animal auquel les petits étaient

accrochés se trouvant alors dégagé, M. Rolfe reconnut une femelle

d’opossum. Elle était de la grosseur d’un chat, pointait en avant un

groin de cochon garni de moustaches; ses pattes, avec leurs griffes

acérées, paraissaient s’appuyer sur le sol plutôt comme des mains que

comme des pieds. Cet animal portait une queue bizarre, aussi longue que

son corps, effilée et sans poil; mais son trait le plus singulier était

une sorte de poche ouverte qu’il avait sur le ventre, et qui le rangeait

dans la famille des _marsupiaux_. Les jeunes opossums étaient un gentil

diminutif de leur mère. Franck en compta treize, jouant et gambadant sur

le gazon.

Aussitôt que la mère se fut débarrassée de ses petits, elle se mit à

courir vers le fourré de pawpaws. Les orioles continuaient à voltiger

avec animation; parfois elles descendaient jusqu’à terre et leurs ailes

frôlaient presque le groin pointu de l’opossum. Celle-ci n’avait nul

souci de ces efforts tentés pour l’effrayer, et elle se dirigeait

toujours vers son but qui n’était autre, à n’en plus douter, que le nid

des orioles. Ce nid était suspendu comme une longue bourse, ou plutôt

comme un bas plein, aux branches supérieures d’un pawpaw.

Après un arrêt de quelques minutes, l’opossum parut avoir pris son

parti. Elle poussa un cri aigu qui rassembla toute sa couvée autour

d’elle. Plusieurs petits s’engouffrèrent dans la poche ouverte pour les

recevoir; quelques autres grimpèrent le long de son dos en se cachant

dans ses longs poils, deux ou trois se glissèrent sur son cou et sur ses

épaules. C’était un singulier tableau que celui de ces petites bêtes

frétillant sur le corps de leur mère, tandis que les autres sortaient,

d’un air comique, leur museau de la poche entr’ouverte.

M. Rolfe s’imagina que l’opossum allait s’en retourner avec toute sa

cargaison; mais point. Elle se dirigea vers le pawpaw et se mit à

grimper. Quand elle eut atteint les premières branches, elle s’arrêta;

alors, prenant ses petits un à un, elle leur fit faire un tour ou deux

de leurs queues, de manière à se suspendre aux branches la tête en bas.

Cinq ou six petits étaient restés sur le sol.

La mère alla les chercher, les mit en ligne près des autres, de sorte

qu’il y eut treize petits opossums pendus aux branches la tête en bas,

comme une rangée de chandelles.

C’était un spectacle si comique, que M. Rolfe et Franck éclatèrent de

rire, mais pas bien haut, car ils tenaient à voir ce qui adviendrait

après cette bizarre cérémonie.

Dès que les petits furent bien alignés, la mère se mit à grimper plus

haut dans l’arbre qu’elle prenait avec ses griffes, comme un homme

aurait pu le saisir avec ses mains.

Enfin elle atteignit la branche où était suspendu le nid d’orioles, et

la tâta de sa patte, comme pour s’assurer de sa solidité. Il y avait à

craindre en effet qu’elle ne cassât sous le poids de l’opossum, tant

elle était mince, et nulle autre branche n’existait au-dessous où

l’animal aurait pu se raccrocher en cas de chute.

Cependant le nid plein d’œufs tentait si fort la gourmande, qu’elle

finit par se hasarder. Un pas, deux pas... et le bois craque et fléchit.

Cette circonstance, jointe aux cris des orioles qui volaient sous le nez

de l’opossum, l’engagea à la retraite ou plutôt à l’emploi d’un nouveau

moyen pour satisfaire son appétit. Un chêne voisin étendait ses branches

au-dessus du nid d’orioles. Descendre du pawpaw, grimper sur le chêne,

courir à l’extrémité de cette branche si bien avoisinée, ce fut pour

l’opossum l’affaire d’un instant.

La branche était plus haute que l’animal ne l’avait jugé: aussi dut-il

se laisser pendre par la queue à l’extrémité du dernier rameau, et se

donner un mouvement oscillatoire pour s’approcher de sa proie. Il

ouvrait la gueule, étendait ses griffes. Vains efforts: le nid d’orioles

était encore deux pieds plus bas. Enfin, renonçant à son dessein,

l’opossum se rejeta dans le feuillage du chêne et descendit sur le sol

en poussant des cris de colère.

Son désappointement allait jusqu’à la furie, car elle grimpa sur le

pawpaw et jeta rudement à terre les petits, toujours pendus; en un clin

d’œil, elle les eut chargés sur son dos et battit en retraite, pendant

que les orioles chantaient victoire. M. Rolfe trouva le moment bon pour

intervenir. A son approche, l’opossum se roula en pelote de façon à ne

laisser voir ni sa tête ni ses pattes et à simuler la mort. Quelques-uns

de ses petits l’imitèrent. On eût dit une grosse balle de laine

blanchâtre flanquée de cinq ou six petites pelotes.

Cette ruse était trop naïve pour qu’on en fût dupe. M. Rolfe piqua la

bête avec la pointe d’une flèche pour la forcer à remuer. Elle ouvrit

aussitôt les mâchoires et tenta de mordre; mais sa résistance ne lui

servit pas mieux que son inertie.

En un tour de main l’opossum fut muselée et attachée à un arbuste. M.

Rolfe se proposait d’emporter dans la basse-cour de la case toute cette

famille de marsupiaux, lorsque la provision de mousse d’Espagne serait

achevée.

Les Robinsons de terre ferme · 第 45 / 53 题