Ce fut une grande fête au printemps que le jour des semailles; le champ
qui devait les recevoir avait été labouré par Cudjo au moyen de sa
charrue de bois. Le maïs ensemença un acre de terre, et les colons
avaient l’agréable perspective d’en récolter au bout de six semaines
environ quinze boisseaux. Les cent grains de froment furent semés avec
soin dans un coin à part.
La jardinière en chef s’occupait avec ardeur dans son domaine. Elle y
avait mis des patates sauvages et d’autres tubercules trouvés dans la
vallée, parmi lesquels les oignons étaient les plus utiles. Plusieurs
plants de vigne sauvage, destinés à former des berceaux, avaient été
transplantés dans ce jardin qu’embellissaient les plus belles fleurs de
la clairière: les cléomes, les mauves, les asclépias et les hélianthes.
La petite colonie se mit à faire des excursions vers les points de vue
les plus remarquables de son domaine. La cataracte par laquelle le
ruisseau se précipitait du flanc de la montagne dans la vallée, la
source salée, le lac des castors et quelques hautes clairières dans les
bois étaient pour eux pleins d’intérêt. Il était rare que dans ces
promenades un objet ou l’autre ne donnât pas matière à de précieux
enseignements.
Un jour, la petite troupe s’était égarée dans les détours de la forêt.
Comme on était un peu las, il fut résolu qu’on prendrait quelque repos
avant de s’orienter pour le retour. Tout le monde s’assit sur le gazon
dans une petite clairière qu’environnaient de superbes magnolias. Tout
auprès s’étalaient en grosses touffes de grandes fleurs bleues. Franck,
tenant Mary par la main, voulait aller en cueillir un bouquet pour sa
mère. Tout à coup Mary, qui avait voulu aider à la cueillette, se mit à
crier de toutes ses forces; elle avait mis la main sur une fleur qui
recélait une abeille, et l’insecte s’était vengé en la piquant de son
aiguillon.
Quand on eut consolé l’enfant et trempé son doigt dans un peu de l’eau
que contenaient les gourdes, il n’y eut plus qu’un sujet de conversation
parmi les promeneurs. Là où se trouvent des abeilles le rayon de miel
n’est pas loin, et Mary oublia elle-même l’enflure de sa main pour
sourire à la perspective délicatement friande que sa mésaventure ouvrait
à la colonie.
Les promeneurs se dispersèrent dans la clairière, afin de s’assurer si
c’était vraiment une abeille ou seulement une guêpe qui avait lancé son
dard à la cueilleuse de fleurs.
Bientôt Henri cria: «Une abeille! une abeille!» Presque en même temps
Franck, qui explorait l’autre côté de la clairière, disait: «Une, deux,
trois autres par ici.
--Oh! oh! fit Cudjo à son tour, en voici une... une grosse! chargée
comme un bœuf!»
Assurément il devait y avoir une ruche dans un endroit rapproché de la
clairière où l’on se trouvait. Il s’agissait de la trouver, mais d’après
quels indices? Elle devait être placée dans le creux de quelque arbre;
mais ils étaient si serrés dans le taillis! Comment découvrir celui qui
contenait la ruche?
«Maître, ne vous tracassez pas l’esprit, dit Cudjo. Je m’entends à la
chasse aux abeilles, car je suis aussi friand de leur miel que les ours.
Je sais comment trouver leur cachette. Si vous voulez que nous revenions
demain, il y aura sur la table du souper un fin dessert pour miss Mary
et miss Louisa.»
Le lendemain, après le déjeuner, on partit pour la petite clairière dont
on avait marqué le chemin en cassant des branches d’arbre de loin en
loin. Cudjo n’avait pas voulu raconter d’avance ses procédés: aussi
Franck et Henri, réduits aux conjectures, avaient-ils demandé à leur
père à quels signes il pensait que l’on pût reconnaître les arbres
servant de ruches.
«Je manque un peu d’expérience à cet égard, répondit M. Rolfe. Je sais
seulement que le trou du tronc qui sert d’entrée aux abeilles est
généralement placé trop haut pour qu’on puisse l’apercevoir d’en bas,
mais le véritable indice pour découvrir ces ruches, c’est la
décoloration de l’écorce à l’entrée du creux de l’arbre. Ce sont les
pattes humides des abeilles, quand elles rentrent chargées du suc des
fleurs, qui causent cette décoloration. On peut courir longtemps
cependant avant de rencontrer un de ces arbres. Je suppose que le
chasseur d’abeilles doit procéder par de savantes inductions; il est une
observation générale qui peut le guider jusqu’à un certain point: c’est
que les abeilles doivent établir leurs ruches plutôt dans le voisinage
des clairières couvertes de fleurs que dans les fourrés épais où la
lumière ne pénétrant pas, toute végétation délicate est étouffée.»
Ces indications, fort, justes d’ailleurs, n’expliquaient point à Henri
et à Franck les singuliers préparatifs que le nègre avait faits. Cudjo
emportait à la clairière des abeilles le seul verre de cristal qui fût
resté intact dans les bagages tant cahotés de la colonie, un gobelet
plein de mélasse d’érable et une petite touffe de poils blancs prise sur
le dos d’un lapin, apprivoisé pendant l’hiver Tout le monde se demandait
comment il prétendait user de ces engins. Cudjo se bornait à montrer ses
deux rangées de dents éblouissantes, et le sourire qui se jouait sur les
lèvres de Mme Rolfe prouvait que la mère de famille était seule au fait
de son secret.
Enfin, on fit halte dans la petite clairière où l’on s’était rendu
paresseusement en charrette, sous le prétexte de la prise probable de
nombreux rayons de miel à rapporter.
Pompo ayant été dételé et attaché à un arbre, les deux jeunes garçons
s’attachèrent aux pas de Cudjo, aussi curieux que s’ils eussent assisté
à une scène de prestidigitation.
Cudjo se préparait à l’œuvre en silence, un peu fier de l’importance que
lui donnait ce mystère. Il avisa d’abord sur un des côtés de la
clairière une pièce de bois mort; il enleva avec son couteau une petite
portion de l’écorce, afin d’en rendre la surface unie. Un carré de
quelques pouces dûment raboté suffisait à son dessein.
Cudjo versa sur le bois ainsi préparé une petite quantité de mélasse
formant un rond du diamètre d’une pièce de deux sous, et, après avoir
essuyé le verre de cristal avec un coin de sa casaque, il se mit en
quête d’une abeille butinant parmi les fleurs.
Le nègre en découvrit bientôt une dans la corolle d’une fleur
d’hélianthe; il s’en approcha doucement, et renversant le verre avec
prestesse de façon à y renfermer abeille et fleur, il glissa dessous sa
main gauche, préalablement garantie par un gant de peau de daim. Coupant
ensuite la tige de la fleur, il emporta celle-ci avec l’insecte près de
la pièce de bois.
Là, il retira adroitement la fleur du verre, et l’abeille resta captive
dans sa prison de cristal, qui fut placée de manière à couvrir la
mélasse. Effrayé de sa captivité, l’insecte voltigea quelque temps vers
le haut du verre, cherchant une issue. Dans son tourbillonnement, ses
ailes frappèrent la paroi supérieure, et il retomba sur la mélasse;
cette glu sucrée n’était pas assez épaisse pour l’arrêter court, mais
dès que la prisonnière y eut goûté, elle sembla oublier sa captivité et
plongea sa trompe dans le liquide qu’elle aspira avec un plaisir
visible.
Cudjo laissa se régaler la prisonnière; puis, après avoir ôté ses gants,
il souleva un coin du verre et prit bien délicatement l’abeille entre le
pouce et l’index. L’insecte était étourdi, autant par l’effet de sa
gourmandise que par les diverses péripéties qu’il subissait, et on
pouvait le manier sans danger. Cudjo renversa donc l’abeille sur le dos,
glissant entre ses pattes quelques poils blancs de lapin qui
s’attachèrent à ses membranes chargées de mélasse. Le poil, qui était
fort léger, adhérait au corps de l’insecte qu’il devait rendre visible
sans gêner les mouvements de ses ailes. Cudjo faisait preuve d’une
grande finesse de tact en touchant ainsi ce frêle insecte de ses gros
doigts dont on n’aurait pas attendu tant de dextérité.
Tous ces préparatifs faits, Cudjo posa l’abeille sur le tronc d’arbre.
L’insecte parut un moment abasourdi Il ne comprenait évidemment rien à
ce qui lui était arrivé. Enfin un chaud rayon de soleil réveilla ses
sens engourdis. L’abeille s’aperçut qu’elle était libre, agita ses ailes
transparentes et s’envola dans les airs. Elle monta d’abord assez haut,
puis redescendit en décrivant un cercle, comme il était facile de le
voir en observant la petite touffe de poils collée entre ses pattes.
Enfin, elle fila vers le bois en suivant une ligne droite qui marquait
la direction de sa ruche, car c’est de cette orientation que vient aux
Américains le terme _à vol d’abeille_, synonyme de notre expression
occidentale _à vol d’oiseau_.
Cudjo savait maintenant que l’abeille n’avait plus qu’à suivre cette
direction dans le taillis pour retrouver sa ruche; il possédait donc un
des jalons nécessaires à sa découverte. Afin de ne pas le perdre, il
traça de son couteau, sur la pièce de bois d’où était parti l’insecte,
une entaille dans le sens de son vol.
Puis il renouvela son expérience sur une nouvelle abeille qui, après les
mêmes cérémonies, s’envola dans une direction différente de la première.
«Il n’y a pas de mal à cela, dit Cudjo, nous aurons deux rayons de miel
au lieu d’un.»
Il saisit encore une troisième abeille qui, une fois lestée du paquet de
poils révélateur, prit une nouvelle route différente des deux autres.
«Es-tu sûr de la valeur de ton expérience, mon cher Cudjo? lui demanda
son maître. Voici qui est fait pour te dérouter.
--Point, point du tout, répondit le nègre en riant Cela prouve que cette
clairière regorge de miel, et qu’il y a trois ruches, plus peut-être.
Nous allons bien voir!»
Il prit une quatrième abeille qui appartenait sans doute à la même ruche
que la première prisonnière, car elle s’envola dans la première
direction notée sur la pièce de bois mort, et l’on résolut de partir à
la découverte de cette ruche-là.
Le point exact où se trouvait l’arbre à miel était déterminé par la
jonction des deux lignes tracées par les deux abeilles nº 1 et nº 4.
C’était le sommet de l’angle qu’il s’agissait de trouver. Sur un terrain
découvert rien n’eût été plus aisé. Deux des colons se fussent placés
chacun à l’un des points de départ des deux abeilles, tandis qu’un
troisième aurait suivi l’une des directions indiquées. Dès que ce
dernier se serait trouvé à la fois sur les deux lignes tracées, les deux
autres lui eussent crié de s’arrêter; le point cherché eût été trouvé.
Mais l’affaire était plus difficile en plein bois. Néanmoins Cudjo
sortit de cet embarras. Il plaça Henri à la première station des
abeilles, de manière à le bien voir, puis il prit sa hache sur l’épaule
et marcha dans la direction de la ligne tracée sur le tronc d’arbre
jusqu’à l’entrée du bois. Là, il entailla un arbre, puis un autre plus
loin, puis un autre, et lorsqu’il eut établi ces indices, il revint dans
la clairière poster Franck à son tour au point de départ de la quatrième
abeille. Partant de là, il rentra dans le bois en suivant une ligne
droite à travers les fourrés qu’il s’ouvrait à coups de hache marquant
çà et là les arbres.
Personne n’étant plus utile dans la clairière, tout le monde suivit
Cudjo. On le trouva à deux cents pas de là près d’un bouquet d’arbres,
où les points de repère placés à droite et à gauche se rapprochaient. Le
nègre se promenait de long en large, la tête levée vers les cimes de ces
arbres, observant les moindres indices. Tout à coup, il poussa un cri de
joie; la ruche était découverte.
Le nid, ou plutôt l’entrée qui conduisait au nid, était gîté dans le
haut d’un vieux sycomore. C’était un arbre de hautes proportions; sa
cavité paraissait assez large pour recéler un homme dans son sein. La
ruche était évidemment construite à l’intérieur.
La journée était trop avancée pour qu’on tentât de conquérir la ruche
séance tenante. Cette œuvre fut renvoyée au lendemain.
Il n’est pas bien difficile d’abattre un gros arbre et de le fendre; une
bonne hache et des bras vigoureux suffisent à cela. Mais disputer leur
miel, leur unique trésor, à sept ou huit mille abeilles armées d’un
aiguillon, présente une bien autre difficulté. Les colons n’avaient pas
de soufre pour étourdir les abeilles, et jeter le sycomore à bas aurait
été s’exposer à la fureur de tout un peuple dépossédé... et bien armé
pour la vengeance.
Heureusement Cudjo connaissait la manière de dévaliser les ruches sans
péril. Suivant ses prescriptions, Mme Rolfe tailla et cousit deux paires
de gants de daim n’ayant que le pouce; les autres doigts devaient être
réunis dans la même enveloppe de peau. Ces gants étaient destinés à M.
Rolfe et au nègre, qui devaient travailler seuls à l’extraction du miel.
Outre leurs gants, ils prirent des masques de peau d’élan, qui
s’attachaient avec des courroies, et des casaques de même nature. Ainsi
cuirassés, ils pouvaient défier l’aiguillon des abeilles.
On partit dans la charrette comme la veille, mais on eut soin de laisser
Pompo attaché dans la clairière, de peur que les insectes chassés de
leur nid ne se jetassent sur le pauvre animal. Il fut décidé que Mme
Rolfe et tous les enfants resteraient aussi assis sur le gazon assez
loin du sycomore, afin de n’être pas exposés aux piqûres des bêtes
affolées; mais Henri et Franck voulurent porter jusqu’à l’arbre tout
l’attirail dont on s’était muni, c’est-à-dire les haches et les vases
propres à recueillir le miel. On alla donc en famille jusqu’au sycomore,
et l’étonnement fut grand parmi les membres de la petite colonie,
lorsque l’on entendit un grand tourbillon d’ailes au-dessus de la ruche.
Les abeilles sortaient par nuages noirs de leur nid en bourdonnant avec
fureur.
«Elles ne peuvent avoir deviné d’avance notre projet, dit Henri.
Qu’est-ce que cela veut donc dire?
--On croirait, répondit Cudjo, qu’elles sont tourmentées par quelque
ennemi. Cependant, je ne vois aucun animal auprès de leur trou. Ni
l’écureuil, ni le putois, ni la martre n’oseraient en approcher;
l’ouverture est d’ailleurs trop petite.»
N’ayant pas d’explication meilleure, M. Rolfe supposa que la chaleur,
qui était plus forte ce jour-là que les jours précédents, avait seule
excité les abeilles à sortir de leur ruche, et Cudjo se mit en devoir
d’abattre le sycomore avant même que M. Rolfe et les enfants eussent
songé à se retirer. L’essaim d’abeilles, suspendu en grappes noires au
haut de l’arbre voisin, paraissait ne pas vouloir s’opposer à cette
opération.
Déjà les copeaux blancs du sycomore volaient en éclats sous l’effort
répété de la hache, Cudjo ayant déjà frappé une douzaine de coups,
lorsqu’un bruit se fit entendre qui saisit tout le monde de frayeur.
C’était une sorte de grognement sourd.
Cudjo s’arrêta soudain, aucun pas de fauve ne troublait les fourrés. Ce
grondement se répéta... il sortait du creux même de l’arbre.
Un ours! c’est un ours, un voleur de miel! dit Cudjo en roulant ses gros
yeux. Voilà pourquoi les abeilles se sont sauvées.
--Un ours!... Ellen, partez avec les enfants!» dit M. Rolfe à sa femme.
Henri et Franck voulaient rester pour faire usage de leurs carabines;
mais leur père les décida à aller protéger leur mère et leurs sœurs dans
la clairière, au cas où la fuite de l’ours le dirigerait de ce côté.
M. Rolfe saisit sa carabine, et Cudjo sa hache. Il était évident que
l’ours s’était introduit dans la cavité de l’arbre, et que, dérangé par
le bruit, il allait en descendre. Mais, au lieu de la tête de l’animal,
quelle fut la surprise des deux hommes d’apercevoir au bout d’un instant
une masse informe de poils noirs et épais! C’était la croupe de la bête,
qui descendait à reculons.
Sans attendre davantage, M. Rolfe tira son coup de fusil presque à bout
portant. Cudjo se dressa sur la pointe de ses pieds pour asséner à
l’ours un coup de hache. Ils pensaient l’avoir tué, mais la bête, au
lieu de tomber à terre, remonta dans l’arbre. Qu’allait-elle faire?
pourrait-elle redescendre par le trou la tête la première?
Pour obvier à cet inconvénient, M. Rolfe roula les deux casaques de peau
de daim qui étaient encore étalées à terre, et il ferma ainsi cet
orifice afin de couper la retraite à l’ours.
Du sang s’infiltra bientôt dans les vêtements; la bête était blessée
évidemment. Pendant que Cudjo veillait aux casaques amoncelées, M. Rolfe
apportait de grosses pierres qu’il empilait de façon à consolider cette
fermeture.
Ensuite tous les deux firent le tour du sycomore, afin de s’assurer que
son tronc n’offrait pas d’autre fente par laquelle l’ours pût descendre
jusqu’à eux. Quand il en fut certain, M. Rolfe courut à la clairière,
afin d’annoncer à sa femme et à ses enfants que le plus grand danger
était esquivé, et toute la famille revint au pied de l’arbre.
Néanmoins, l’embarras était grand. Fallait-il laisser l’ours mourir de
faim?
Mais le rayon de miel l’aurait soutenu quelque temps, et il n’y aurait
eu aucune prudence à laisser s’échapper un animal aussi dangereux que
celui-là et capable de se venger.
Il était assez probable que l’ours descendrait dans la cavité et qu’il
essayerait de repousser les habits avec ses griffes et son museau.
N’entendant aucun grognement significatif, M. Rolfe perça à hauteur
d’homme un trou dans l’écorce du sycomore. Il n’aperçut rien; l’animal
se tenait encore dans le haut, peu désireux de renouveler connaissance
avec ceux qui l’avaient si mal accueilli.
«Enfumons l’animal! dit Cudjo. Il sera bien forcé de descendre.»
Le nègre remplit de feuilles mortes et d’herbes sèches le trou qu’il
avait creusé; on ôta les habits, à la place desquels on posa de grosses
pierres, et bientôt un filet de fumée bleuâtre s’échappa de l’étroit
orifice des abeilles qui servait comme de cheminée à ce foyer improvisé.
L’ours ne tarda pas à donner du gosier. Il se mit d’abord à grogner, à
hurler dans la partie supérieure de l’arbre, puis il poussa une sorte de
râle d’asthmatique; enfin le silence se fit, et M. Rolfe perçut une
forte secousse.
C’était l’ours asphyxié qui dégringolait du haut de la cavité.
Cudjo retira les pierres qui bouchaient le trou. Un épais nuage de fumée
s’en exhala d’abord. L’ours était bien mort; aucune créature n’aurait pu
respirer dans cette atmosphère suffocante. A force de bras, on ôta
l’animal de son repaire. Sa longue fourrure était pleine d’abeilles
mortes, qui avaient été, elles aussi, asphyxiées par la fumée.
«Père, cria tout à coup Henri, voyez donc, le sycomore brûle!»
En effet, l’écorce desséchée s’était enflammée et l’incendie se
propageait avec fureur.
«Ni nous, ni l’ours, nous n’aurons eu de miel, disait Louisa.
--Il n’y a qu’un moyen de sauver le rayon, s’écria M. Rolfe, c’est
d’abattre l’arbre le plus vite possible et de le couper entre le feu et
la ruche. Allons, à l’œuvre!»
Mais les bûcherons auraient-ils le temps nécessaire? Le feu montait
vite; il était activé par le courant d’air de l’intérieur, qui agissait
à la façon d’un soufflet. On reboucha le trou, et la hache de Cudjo se
prit à faire voler au loin des éclats de bois. Tous les colons s’étaient
retirés à l’écart, ignorant de quel côté le sycomore tomberait.
Crac... crac... fit enfin le grand arbre, et il s’abattit avec fracas,
couvrant le sol de ses branches. Aussitôt Cudjo, qui bondissait comme un
fantôme dans cette atmosphère enfumée, attaqua l’arbre par le haut,
comme s’il eût voulu trancher la tête de quelque géant vomissant la
flamme.
Il eut bientôt dégagé la partie qui contenait la ruche Si le miel était
un peu enfumé, presque tous ses rayons étaient intacts; l’ours n’avait
pas eu le temps de lui faire grand mal.
On emporta dans l’habitation l’animal tué, dont on devait manger les
jambons succulents; mais, pendant le trajet, M. Rolfe dit à plusieurs
fois:
«Je donnerais volontiers cette bête morte pour deux petits oursons
vivants que nous apprivoiserions.
--Apprivoiser des ours! dit Mary en faisant la grimace.
--Eh! oui, je crois toute férocité remédiable, éducable. Est-ce que tu
n’as jamais entendu grogner une petite bête féroce au fond de ton cœur?
est-ce que tu n’as jamais été obligée de la rappeler à la raison?»
Mary devint toute rouge et se jeta dans les bras de Louisa.
«Quelquefois, dit-elle; j’ai été un vrai petit ours pour Louisa, hier,
mais je lui promets de rogner les ongles à cet ours-là.»