LES PELOTES SANGLANTES

La dernière grande excursion d’automne à laquelle toute la famille prit

part fut une partie de pêche. Cudjo avait avisé, en descendant le

ruisseau, une sorte de réservoir naturel, où le poisson était très

abondant, et il avait employé ses moments perdus à fabriquer des lignes

avec le lin sauvage qui croissait dans la vallée. Le bois de ces

instruments était de canne; des épines recourbées servaient d’hameçons;

quant aux appâts, rien n’était plus commun à trouver.

Franck et Henri portaient tout cet attirail; M. Rolfe et Cudjo tenaient

les petites filles dans leurs bras pour aller vers le réservoir du

ruisseau, et Mme Rolfe herborisait tout le long de la route, escortée de

Castor et de Pollux qui folâtraient joyeusement autour d’elle.

On marchait depuis un quart d’heure sous la direction de Cudjo qui

servait de guide, lorsque Mme Rolfe poussa une exclamation.

«Qu’y a-t-il, maman? lui demanda Henri.

--Je vois ici, répondit-elle, les indices de la présence d’un animal qui

se plaît à détruire. Regardez plutôt.»

Elle désignait un bouquet de jeunes cotonniers dont l’écorce et les

feuilles étaient dépouillées comme si elles eussent été rongées par une

chèvre ou ratissées avec un couteau. Quelques-uns de ces arbrisseaux

étaient morts à la suite de ce mauvais traitement; les autres,

fraîchement pelés, n’avaient pas longtemps à attendre pour subir le même

sort.

«C’est l’ouvrage de quelque animal rongeur, dit Henri, mais de quelle

sorte peut-il être? Les castors ne grimpent pas, et je suis sûr que les

écureuils ni les racouns, ni les opossums, ne sont capables de

déchiqueter en si fine dentelle l’écorce d’un arbre.

--Ce n’est en effet aucun de ces animaux, reprit Mme Rolfe; j’ai voulu

vous faire remarquer ce dégât, qui est très curieux et dont je connais

bien l’auteur. Cherchez-le aux alentours de ces cotonniers, mes chers

enfants. Je veux vous laisser le plaisir de le nommer vous-mêmes.»

Les promeneurs firent tous halte. Franck et Henri tournèrent autour du

buisson dépouillé. Au bout de quelques instants, l’animal qu’ils

cherchaient parut sur le sol à peu de distance. Son corps de trois pieds

de long, voûté du nez à la queue, était tacheté de gris, avec la plus

rude garniture de poils que l’on puisse imaginer. Ses jambes courtes,

années de longues griffes, ressortaient visiblement sous son épaisse

fourrure. Les oreilles se cachaient sous les poils; le nez et la tête

étaient fort démesurés en comparaison de la masse touffue du corps.

L’animal rampait à terre dans l’intention évidente de fuir les

promeneurs; mais en dépit de sa frayeur il n’avançait guère.

M. Rolfe, qui jusque-là avait cherché cette bête plutôt dans les

branches qu’à terre, se tourna en arrière pour retenir les chiens par

leurs colliers. Il était trop tard, Castor et Pollux s’avançaient vers

le gibier avec des aboiements menaçants.

Tout à coup, l’animal s’arrêta, cacha sa tête dans sa poitrine, et parut

deux fois plus gros que dans son état naturel. Alors ce qui avait paru

de la fourrure grossière devint une véritable armure de longues épines,

et Henri s’écria le premier:

«Un porc-épic! un porc-épic!»

Malheureusement les chiens ne comprenaient pas ce que ce nom leur

promettait. Tous les deux d’un entrain admirable, ils se jetèrent sur

l’animal et revinrent aussitôt vers leurs maîtres en hurlant de douleur;

leurs narines, leurs lèvres et leurs mâchoires étaient pleines de

piquerons aigus.

Cependant le porc-épic battait en retraite, et, s’étant traîné jusqu’au

pied d’un arbre, il commençait à y grimper; mais Cudjo, furieux du

traitement qu’avaient subi ses favoris, courut au porc-épic et le

traversa du fer de sa lance indienne.

Henri, qui était devenu fort prudent depuis son aventure avec la

moufette, ne se montrait pas empressé de s’approcher du porc-épic. Il

avait entendu dire que cette bête pouvait lancer ses piquerons à

distance et atteindre ses ennemis comme avec des flèches. Franck

soutenait que ce devait être là une fable; tous deux en appelèrent alors

à leur père.

«Les anciens naturalistes, leur dit M. Rolfe, ont trop facilement

accueilli ce préjugé populaire qui, à l’exemple de tant d’autres,

tombera de lui-même le jour où l’on ne mettra plus de l’imagination dans

la science, et où tout y sera œuvre d’observation, dogme d’expérience.

Les pointes du porc-épic ne peuvent être arrachées que par un corps qui

s’y frotte rudement, comme ont fait nos chiens. Cependant ces défenses

sont parfois redoutables aux adversaires du porc-épic. On trouve, dans

les bois, des couguars et des loups morts par suite des piqûres de cet

animal, qui ne vit que d’écorces et de feuilles, et dont la force

musculaire est si inférieure à la leur.»

Pendant cette explication, Cudjo s’empressait de débarrasser Castor et

Pollux des épines barbelées qui faisaient de leurs naseaux des pelotes

ensanglantées, et il excitait les pauvres bêtes à courir, afin de leur

faire plonger la tête dans les eaux fraîches du ruisseau. Malgré ces

bons soins, les parties touchées par les dards du porc-épic enflèrent

beaucoup, et pendant plusieurs jours les deux chiens souffrirent

cruellement.

Cependant le nègre n’avait pas oublié de suspendre à un arbre le corps

du porc-épic, afin de le reprendre au retour de la pêche. Son intention

était de l’écorcher et de le manger, car il assurait que c’était là un

mets aussi délicat que le cochon de lait.

L’installation au bord du petit étang que formait le ruisseau entre deux

rives basses et herbues se fit gaiement. On jeta les lignes; chacun

tenait la sienne, et on se mit à faire des moues plaisantes aux

babillards qui voulaient conter trop haut leurs impressions. C’était un

coin charmant de la vallée que celui dans lequel on se trouvait; des

arbres touffus ombrageaient les pêcheurs, devant lesquels un pâle soleil

d’automne miroitait dans la surface bleue de l’étang; pour perspective

ils avaient l’autre rive gazonnée, en pente, terminée par de vieux

troncs d’arbres qui baignaient leur pied dans l’eau et y miraient leur

branchage jaune.

Au bout de quelques minutes d’attente, de petits cercles se dessinèrent

sur la surface unie du bassin, et dans leur point central de petites

têtes noires assez semblables à des têtes de serpents apparurent. M.

Rolfe s’y trompa d’abord; mais Cudjo avait trop longtemps pêché dans les

étangs de la Virginie pour se méprendre à cette ressemblance.

«Bon Dieu! maître, dit-il, le ruisseau est plein de tortues! Ces

écailles molles, ça vaut mieux à manger que poisson, volaille, gibier.»

Comme Cudjo parlait, une des tortues sauta près de l’endroit où les

pêcheurs étaient établis. A la forme allongée de sa tête qui ressemblait

à un groin, à la flexibilité de l’écaille qui la recouvrait, M. Rolfe

reconnut qu’elle appartenait à l’espèce _trionyx_ ou tortue à écailles

molles. On l’appelle _trionyx ferox_, et c’est de toutes les tortues

comestibles celle que les gourmets apprécient le plus.

M. Rolfe allait demander à Cudjo comment il fallait s’y prendre pour

pêcher une tortue, lorsqu’il vit le bois flottant de sa ligne s’enfoncer

et sentit quelque chose au bout. Quelle fut sa surprise en amenant avec

un peu de peine à terre une tortue! peut-être celle-là même qui avait

fait un saut de carpe un moment auparavant. Cudjo s’empara de cette

bonne prise, qui ne put plus bouger dès qu’elle eut été simplement mise

sur le dos par terre.

Les autres pêcheurs avaient déjà pris plusieurs beaux poissons. On

continuait en silence la surveillance des lignes, lorsque Henri remarqua

les mouvements singuliers d’un animal qui était posté à cent pas de là

sur l’autre rive de l’étang.

«Voyez, papa, dit-il, c’est un racoun! c’est vraiment un racoun!»

Il n’y avait pas à s’y tromper: son large dos brun, son museau de

renard, sa longue queue velue, les rayures alternativement blanches et

noires de son pelage tigré de jaune, le faisaient reconnaître. On

distinguait nettement ses oreilles droites et les taches noires et

blanches de sa face effilée.

A la vue du racoun, les yeux de Cudjo brillèrent; il n’y a pas de chasse

qui divertisse plus que celle-là les nègres des États-Unis. C’est le

principal amusement des pauvres esclaves, durant les nuits éclairées par

la lune. Ils mangent la chair du racoun, bien qu’elle ne soit pas aussi

estimée que celle du daim. Les yeux de Cudjo s’animèrent donc en se

fixant sur cette proie qui lui rappelait tant de souvenirs.

Le racoun n’avait pas remarqué les pêcheurs, autrement il aurait mis une

plus grande distance entre eux et lui. Il rampait avec précaution le

long de la rive, tantôt sautant sur un tronc d’arbre, tantôt se posant

pour regarder la surface de l’eau.

«Il va pêcher, le vieux racoun, murmura Cudjo, voilà ce qu’il vient

faire ici.

--Il ne me paraît pas possible, dit M. Rolfe, qu’il attrape une tortue

dans l’eau, car le racoun ne nage pas bien.

--Oh! c’est une maligne bête, il ne se mouillera pas le poil... Vous

allez voir, maître. Il veut sa tortue pour dîner. Gage qu’il l’aura.»

En effet; le racoun aperçut, en même temps que les pêcheurs, quelques

têtes de tortues qui émergeaient de l’eau près du tronc d’arbre sur

lequel il était posté; aussitôt il se cacha la tête entre ses pattes de

devant, tourna sa queue du côté de l’eau et se mit à descendre ainsi en

marchant en arrière. Il procédait avec lenteur, pas à pas, jusqu’à ce

que sa longue queue touchât la surface de l’étang. Alors il l’agita d’un

côté et d’autre, en roulant son corps sur lui-même, de sorte qu’on ne

pouvait plus discerner quelle sorte d’animal était ainsi en pelote sur

le tronc d’arbre.

Il n’y avait pas longtemps qu’il gardait cette posture, lorsqu’une

tortue, nageant de ce côté, découvrit cet objet en mouvement. Attirée

par la curiosité ou par l’espoir de trouver quelque chose de bon à

manger, elle saisit dans ses mâchoires le bout de ces longs poils. A

peine le racoun eut-il senti mordre l’appât que, par un mouvement

soudain de cette singulière ligne, il lança la tortue sur le rivage. En

trois sauts il était lui-même à côté de sa proie, qu’il s’apprêtait à

dépecer.

Mais il avait compté sans Cudjo, qui, pendant le temps qu’avait duré

cette manœuvre, avait traversé l’étang sur un petit gué naturel où l’on

n’avait de l’eau qu’à mi-jambes et qu’il connaissait en amont. Les

chiens avaient suivi le nègre, et tous trois s’emparèrent à la fois de

la proie et de l’ingénieux pêcheur.

Cette heureuse expédition fut la dernière de l’automne. Bientôt les

grandes pluies, puis le froid et la neige, réduisirent la petite colonie

à ne plus quitter la clairière. L’ennui ne visita pas un seul instant

l’habitation. La journée passait comme une heure, tant on variait les

exercices qui profitaient à tous, même aux petites filles, car, pour

économiser la provision de papier, Franck et Henri n’écrivaient aucune

narration; ils les faisaient à haute voix, écoutés par Mary et Louisa.

Celles-ci auraient trouvé ces aperçus historiques un peu trop sérieux

pour elles, si elles avaient dû les lire dans un livre ou les apprendre

par cœur; mais racontés ainsi par leurs frères, ils leur paraissaient

intéressants, et plus d’une fois elles demandèrent à les résumer de vive

voix après eux.

Quant à Cudjo, son langage, son esprit s’élevaient de jour en jour. Son

cœur seul n’avait pas à changer, étant essentiellement bon; mais pour

perdre de leur naïveté ses expansions n’en recélaient pas moins une plus

vive reconnaissance qu’autrefois pour ses maîtres qui, non contents de

le traiter en ami, l’élevaient jusqu’à eux en l’instruisant.

On ne put cependant parvenir à lui faire jouer le rôle de Mathan, qui

devait être le sien dans le spectacle annoncé. Le nègre ne se faisait

pas à la récitation des vers; puis il outrait son rôle au point d’ôter

leur sérieux à ses partners, qui ne pouvaient l’entendre déclamer en

roulant des yeux blancs sans éclater de rire. Ce n’est pas que le nègre

manquât de talent de diction. Personne, pas même Louisa, ne disait comme

lui une fable de La Fontaine ou une poésie de Burns. Sa mimique naïve,

son léger zézaiement, ajoutaient un charme à ces petits vers, mais

l’alexandrin était trop long pour son souffle et comme le disait Henri,

Cudjo n’avait pas la bosse tragique.

En revanche, le nègre était un public merveilleux, facile à émouvoir,

vibrant, pathétique. Les scènes touchantes lui arrachaient des sanglots;

il riait aux éclats lorsqu’on jouait la comédie, car les enfants avaient

organisé des charades pour lesquelles on mettait à contribution tout ce

que la petite colonie possédait de vêtements.

Ces présentations du soir étaient toujours inaugurées par un air de

flûte joué par Franck, et qui servait d’ouverture; puis, à tant de

millions de lieues des théâtres, français et anglais, au fond de ce

désert américain, Shakespeare, Ottway, Racine ou Corneille venaient

élever les âmes par leurs sublimes accents et faire vibrer chez ces

solitaires le sens du beau et du bien.

Cependant, M. Rolfe tenait à ne pas laisser l’activité de ses fils

toujours confinée dans les bornes étroites de la maison. Le spectacle de

l’hiver a ses grandeurs dont il ne voulait pas les priver, et ses

plaisirs qu’il tenait à procurer à Franck et à Henri. Le premier restait

plus volontiers à la case, où le retenaient ses goûts plus sédentaires

et le voisinage de sa volière. Mais Henri répondait avec joie au premier

appel de son père, et c’est ainsi qu’ils furent témoins d’un petit drame

forestier à la tombée des premières neiges.

La terre avait reçu seulement une couche neigeuse assez forte pour

permettre d’y suivre les traces des animaux. M. Rolfe trouva ce temps

favorable à la chasse et partit avec son fils. De prime abord, ils

aperçurent la piste de deux élans qui avaient dû traverser la clairière

pendant la nuit, et ils la suivirent.

A un kilomètre à peine de l’habitation, les élans avaient traversé le

ruisseau; les chasseurs allaient en faire autant, lorsque leurs yeux

furent frappés par une singulière trace imprimée sur la neige. On eût

dit des pieds d’enfants! Leur surprise fut si grande qu’ils renoncèrent

à poursuivre leur gibier pour reconnaître ces vestiges, qui étaient ceux

de pieds nus; ils se suivaient par paires, comme si deux individus

eussent marché dans le même chemin. Existait-il donc dans la vallée

d’autres êtres humains que la petite colonie? Telles furent les

questions que se posa M. Rolfe non sans quelque émoi.

Lorsqu’ils arrivèrent à une clairière où la neige était un peu plus

épaisse, M. Rolfe se baissa vers le sol pour examiner les empreintes qui

étaient là bien plus distinctes; il se convainquit alors que c’étaient

les traces de quelque animal. Les unes gardaient la marque de cinq

orteils, et les autres de quatre seulement; de plus, chaque doigt était

armé de griffes qui avaient marqué légèrement sur la neige, sans doute

parce qu’elles étaient garnies de poils.

Il n’en était pas moins curieux de savoir quelle bête forestière lui

avait causé cette alarme. On poussa en avant pour s’en assurer. Bientôt

on fut en vue d’un bouquet de jeunes cotonniers, tous pelés par un

porc-épic. Ce fut pour M. Rolfe l’explication du mystère, car il se

souvint que le porc-épic est un animal plantigrade, avec cinq orteils à

ses pattes de derrière, et quatre seulement à celles de devant.

«C’est bien dommage, dit Henri, d’avoir abandonné la piste de nos élans

pour si peu de chose; mais puisque nous avons tant fait, nous devrions,

papa, rapporter ce rôti-là qui ferait plaisir à Cudjo, puisqu’il l’aime.

Castor et Pollux connaissent trop la bête pour se jeter dessus en

étourdis. D’ailleurs, je tiens solidement leur laisse.»

M. Rolfe acquiesça à ce projet, et bientôt ils aperçurent le porc-épic

se glissant parmi les branches d’un arbre. Au même instant apparut près

du tronc un autre animal, bien différent du premier.

Il avait bien trois pieds de long de la tête à la queue; mais son corps

était très effilé, son museau pointu, sa tête un peu aplatie. Bien qu’il

eût des moustaches de chat, il y avait de l’expression du chien dans sa

physionomie. Son pelage, d’un roux un peu sombre, était tacheté de blanc

sur la poitrine. On eût dit une belette énorme. M. Rolfe reconnut la

grande martre d’Amérique.

Le porc-épic, occupé à peler l’écorce du cotonnier, n’avait pas encore

aperçu son ennemie. Après l’avoir observé un instant, la martre s’avança

en courant vers l’arbre. Le porc-épic jeta une sorte de cri plaintif

dans lequel s’exhala sa frayeur; cependant, au lieu de demeurer cantonné

où il était, il tomba à terre presque sous le nez de son adversaire.

C’est qu’en restant sur les branches il aurait eu la poitrine et le

dessous de son corps, qui ne sont pas couverts de piquants, exposés aux

morsures. A peine eut-il touché le sol qu’il présenta de tous côtés ce

qu’Henri appelait sa pelote de lardoires.

La martre se mit à courir autour de cette fortification, repliant avec

agilité son corps souple comme un ver, montrant ses dents, levant sa

croupe et crachant de fureur comme un chat. Le porc-épic restait

immobile, la tête garantie par ses défenses; seulement sa queue battait

le sol de coups précipités.

Qu’allait donc faire la martre?... Après avoir couru quelques instants,

elle se posta derrière le porc-épic, son nez à quelques pouces de la

queue qui remuait toujours, avec des mouvements d’éventail, et elle se

tint immobile.

Le porc-épic, qui ne pouvait voir derrière lui, finit par croire son

adversaire disparu dans les profondeurs du bois, et il se tint

tranquille un moment. Aussitôt la martre saisit sa queue par le bout qui

n’était pas garni de piquants, et, désormais victorieuse, elle se prit à

traîner sa victime vers un arbre voisin.

Le porc-épic ne pouvait plus opposer de résistance; ses pieds glissaient

sur la neige et il jetait d’inutiles cris de douleur. La martre se mit à

grimper à l’arbre, sans lâcher sa proie, qui se trouvait suspendue de

façon que ses pieds de devant touchassent seuls le sol. Après avoir

balancé quelques instants le porc-épic, la martre lâcha prise tout à

coup et le fit retomber à terre tout de son long sur le dos. Avant que

la bête, étourdie par le choc, eût pu se retourner, la martre se

précipitait sur son ventre et enfonçait ses griffes dans la poitrine

palpitante du porc-épic.

«Adieu le rôti de ce soir! dit Henri; mais la fourrure de la martre ne

vaudrait-elle pas une balle? Louisa, qui s’enrhume facilement, pourrait

la porter à son cou.

--Ne tire que si les chiens ne viennent pas à bout de la martre»,

répondit M. Rolfe en lâchant Castor et Pollux.

Les chiens délogèrent la bête, mais sans la décider à fuir. Elle courait

autour d’eux comme un chat en fureur, et M. Rolfe se prit à craindre

pour Castor et Pollux au point de commander le feu à Henri, qui tenait

la martre en joue. L’animal tomba raide, exhalant une odeur de musc

assez désagréable, et, contents de leurs deux prises, les chasseurs

renoncèrent à poursuivre les élans.

Pendant l’hiver, les colons virent assez rarement les castors, qui

passent cette saison dans leurs tanières à l’abri du froid, sans nulle

torpeur somnolente cependant; car ils en sortent par intervalles pour se

laver et se nettoyer.

Durant plusieurs semaines, le lac fut gelé et la glace assez forte pour

porter. Les colons profitèrent de cette facilité, afin de visiter les

huttes des castors qui se dressaient à la surface comme autant de meules

de foin; elles étaient si solidement construites qu’Henri put grimper et

sauter dessus sans les défoncer. La plupart des portes étaient bien

au-dessous de la glace, de sorte que l’entrée en restait toujours

ouverte aux castors. Lorsque Henri piétinait sur le toit, on pouvait

apercevoir à travers le miroir limpide de la glace, les castors effrayés

qui s’enfuyaient sous l’eau. Aucun d’eux ne revenait de longtemps, ce

qui surprit M. Rolfe, qui savait que ces bêtes ne pouvaient rester si

longtemps privées d’air; mais en scrutant les environs, le père de

famille s’aperçut que ces intelligents animaux avaient pris leurs

précautions pour échapper au danger d’être noyés.

Ils avaient creusé dans leur digue de grands trous dont l’entrée était

pratiquée de façon que l’eau ne pouvait pas y geler, et c’était là

qu’ils se réfugiaient chaque fois qu’un bruit les chassait de leurs

demeures. Ils flottaient près de ces trous, à la surface desquels il

leur était loisible de monter de temps à autre remplir leurs poumons

d’air extérieur.

La glace du lac était si unie qu’Henri et Franck eurent l’idée d’y

patiner. Cudjo leur fabriqua des patins en bois d’arc auxquels il ajusta

un sabot de fer très mince, et qui devaient être fixés aux pieds par des

courroies de peau de daim; puis ce fut un plaisir de voir les jeunes

garçons glisser et volter sur la glace, aussi rapides que l’hirondelle

quand elle rase la surface des eaux.

Tous ces plaisirs extérieurs et intérieurs firent de l’hiver une saison

très agréable. D’ailleurs, sous cette latitude, le temps des pluies et

des neiges est assez court.

Les Robinsons de terre ferme · 第 41 / 53 题