UNE LEÇON DE CHIMIE

On allait s’installer sur les bords du ruisseau salé, lorsque M. Rolfe

remarqua que le terrain s’élevait à quelques pas jusqu’à une hauteur

voisine, et comme la source pouvait en descendre, on résolut d’aller

jusque-là.

Au pied de la pente, le sol était jonché de singuliers objets arrondis,

semblables à des demi-sphères de couleur blanchâtre, et en apparence de

morceaux de quartz. On en voyait de toutes les dimensions, depuis la

grandeur d’un four à cuire le pain jusqu’à celle d’un plat. Au sommet de

chacun d’eux, se trouvait une cavité pareille au cratère d’un petit

volcan, dans laquelle une eau bleuâtre bouillonnait, comme si un feu

ardent eût été allumé dessous. Il existait une vingtaine de ces

réservoirs dans le voisinage, mais plusieurs d’entre eux n’avaient pas

de cavité à leur sommet, et par conséquent ne laissaient pas couler de

l’eau vers le ruisseau. Ce devaient être les plus anciens, puisqu’ils

étaient taris.

De belles plantes et des arbrisseaux fleuris croissaient autour de ces

réservoirs. La colline elle-même était couverte de tiges rampantes et de

fleurs du plus beau rouge, et des groseilliers sauvages embaumaient

l’air du parfum de leurs feuilles.

La curiosité générale une fois satisfaite, Franck et Henri se mirent à

ramasser du bois sec, selon l’ordre de leur père, pendant que Cudjo

établissait une crémaillère selon la façon accoutumée. Il y suspendit la

chaudière, qu’il remplit d’eau puisée à la source, et, quand le feu

pétilla dessous, il n’y eut plus qu’à attendre l’évaporation que

l’ébullition du liquide allait produire.

M. et Mme Rolfe attendaient avec une certaine anxiété le résultat de

cette expérience. Était-ce vraiment du sel, en définitive? L’eau avait

un goût salé, il est vrai, mais cette saveur pouvait être due à la

présence de sulfate de magnésie ou de sulfate de soude. A la fin de

l’opération, l’on pouvait trouver une de ces substances au fond du vase

à la place de sel.

«Qu’est-ce que le sulfate de magnésie, papa? demanda Franck.

--Peut-être le connais-tu mieux sous le nom vulgaire de sel d’Epsom, lui

répondit sa mère en souriant.

--Du sel à purgation, pouah! Qu’en ferions-nous ici?... Et le sulfate de

soude?

--C’est le nom scientifique du sel de Glauber.

--Encore! fit Franck avec une nouvelle grimace. Mais ce serait alors une

surprise aussi désagréable pour nous que le jet de la moufette l’a été

pour Henri. N’est-ce pas, Henri, que tu ne te soucies ni de sel d’Epsom

ni de sel de Glauber?

--Je préférerais, dit Henri, si nous ne devons pas trouver au fond de la

chaudière de quoi assaisonner nos rôtis, y recueillir du salpêtre et du

soufre, dont nous pourrions faire de la poudre pour le temps où notre

provision sera épuisée.

--Malgré mes craintes, reprit M. Rolfe, j’ai confiance dans le résultat

de notre expérience, car le sel, si essentiel à la vie animale, se

trouve dans toutes les parties du globe, soit en roches, en sources, ou

en lacs, sans parler du grand réservoir qui est l’Océan. Pas de grande

étendue qui en soit privée. Ainsi, mes enfants, dans les territoires

intérieurs du continent américain, où la mer est trop éloignée pour être

fréquentée par les animaux, la Providence a placé le bienfait de

nombreuses sources salines. Ces sources ont toujours été le lieu de

réunion des animaux sauvages de la forêt et de la prairie; ils viennent

s’y désaltérer ou, pour mieux dire, laper les parties salines qu’elles

roulent dans leurs eaux. De là le nom vulgaire qu’on leur donne: _licks_

(_lapeurs_). Eh bien! notre vallée nourrit des quadrupèdes qui,

vraisemblablement, n’ont jamais quitté ses ombrages, étant donné la

stérilité du désert qui l’environne: donc, ils possèdent dans cette

oasis tous les aliments nécessaires à leur subsistance, au nombre

desquels est le sel. En d’autres termes, si cette source n’était pas

purement saline, je pense que nous n’aurions pas trouvé d’animaux

vivants dans cette solitude. Nous pouvons donc avoir toute confiance.

--Mais, papa, dit la petite Mary, qui retenait de cette explication tout

ce qu’elle en pouvait comprendre, je voudrais bien savoir comment il se

fait que ce ruisseau roule de l’eau salée. Est-ce qu’il vient tout droit

de l’Océan? Je croyais que les rivières y allaient toutes et n’en

revenaient jamais.»

Après avoir confirmé ce principe élémentaire dont Mary se prenait à

douter pour avoir goûté à l’eau du ruisseau, M. Rolfe lui expliqua que

cette eau avait dû s’imprégner de sel en passant dans la colline sur un

lit de roches de cette substance.

«Comment, papa, le sel qu’on emploie se trouve donc en rochers? Sont-ils

bien grands?»

M. Rolfe répondit: «Tout le sel ne se trouve pas en roches, mais une

grande quantité; on en a même découvert d’immenses couches dans les

déserts que nous avons traversés. Ces couches, lorsqu’elles sont

profondes et qu’on doit travailler à leur extraction, se nomment mines

de sel. Les plus célèbres sont en Pologne, près de la ville de Cracovie.

Elles offrent un spectacle féerique. Éclairées comme elles le sont par

une multitude de lampes, leurs murs de sel gemme étincellent de mille

clartés, comme s’ils étaient faits des pierres précieuses du palais

d’Aladin.

--Ce doit être superbe à voir, dit Henri. Mais, papa, comment se fait-il

qu’on n’achète pas le sel par gros morceaux dans les villes, et qu’on ne

l’y trouve qu’en miettes ou en poussière? Il serait si simple de le

transporter en quartiers comme la houille.

--C’est, dit M. Rolfe, que le sel ne se présente pas toujours à l’état

pur et qu’il est souvent mélangé de substances étrangères, telles que

l’argile ou l’oxyde de fer. Dans ce cas, il faut dissoudre les fragments

de roche pour en extraire les impuretés, puis faire évaporer l’eau

salée, comme nous le faisons en ce moment.

--Et de quelle couleur est ce sel de roche? demanda Henri.

--Pur, il est parfaitement blanc, mais il prend les couleurs les plus

variées, selon les divers mélanges qu’il offre. Quelquefois il est

jaune, bleu, couleur de chair.

--Alors ses petits cristaux doivent ressembler à des pierres précieuses?

dit Franck.

--Eh bien? c’est une pierre précieuse, en effet, répliqua son frère, car

nous serions tous bien attrapés, si nous trouvions des diamants ou des

émeraudes au fond de notre chaudière; une poignée de sel ferait beaucoup

mieux notre affaire. Mais, papa, ajouta le jeune garçon déterminé à

apprendre le plus possible sur cette question intéressante, je croyais

que le sel était extrait de l’eau de la mer?

--On en tire de grandes quantités qu’on obtient de trois manières:

d’abord, dans les climats chauds, où le soleil a de la force, l’eau

marine est recueillie dans des étangs peu profonds, où on la laisse

s’évaporer sous l’action des rayons solaires. Des écluses sont adaptées

à ces étangs, et on en lève les vannes pour laisser échapper l’eau qui

ne s’évapore pas. Les résidus sont recueillis et amoncelés en grands

tas, jusqu’à ce qu’on les enlève pour les épurer et les livrer à la

consommation. C’est ainsi que l’on fabrique le sel dans les contrées

méridionales, par exemple, en Espagne, en Portugal, en France et dans

les autres pays baignés par la Méditerranée.

«La seconde manière d’extraire le sel de l’eau marine est identique, à

l’exception du système d’étangs artificiels; l’évaporation se fait sur

de vastes étendues de terrain couvertes par l’Océan lors des grandes

marées. Quand la mer reprend son niveau habituel, elle laisse derrière

elle, assez loin, une certaine quantité d’eau que le soleil fait

évaporer, et au bout de cette opération de chimie naturelle, il ne reste

plus que des champs de sel pur. Ce sel est supérieur en qualité à celui

des étangs artificiels, mais aucun des deux ne vaut le sel des mines. On

les nomme sels gris, pour les distinguer du sel blanc, qui vient de la

roche. On trouve de grandes plages de sel gris dans les îles du

Cap-Vert, dans l’île de Saint-Martin, aux Indes occidentales et en

beaucoup d’autres parages.

«Il existe un troisième moyen d’extraire le sel de l’eau de mer, c’est

celui que nous employons; mais c’est le plus dispendieux de tous,

puisque l’évaporation ne s’opère qu’à grand renfort de feu.

«Et maintenant, allons inspecter notre chaudière, car la théorie nous a

fait oublier la pratique.»

Tous se levèrent du tertre de gazon sur lequel ils étaient assis, et M.

Rolfe leva le couvercle de la chaudière. Une écume épaisse flottait à la

surface, semblable aux cristaux que forme la neige à demi fondue. Cudjo

en recueillit quelques parcelles au bout d’une branche de groseillier,

et tous se hâtèrent d’en porter un débris à leur bouche. O bonheur!

c’était du sel!

Les enfants poussèrent des exclamations de joie.

«Voyez, mes amis, leur dit M. Rolfe quand ces premiers transports se

furent apaisés, notre sel se cristallise en petits tubes d’un blanc pur,

ce qui dénote sa pureté. Nous avons mis dans la chaudière dix-huit

litres d’eau environ, et, d’après ce que je vois déjà de la quantité de

sel obtenu, je puis vous assurer que notre source recèle plus de parties

salines que l’Océan.»

En effet, quand l’évaporation fut complète, on ne recueillit pas moins

de deux livres de sel sur les parois du chaudron; aussitôt on recommença

l’opération, afin de pouvoir emporter en une seule fois la provision de

sel nécessaire pour passer tout l’hiver. Comme l’appétit était venu à

mesure que l’heure du dîner approchait, Cudjo posa sur un coin du

brasier un ustensile qui servait habituellement de poêle à frire, dans

laquelle il fit sauter plusieurs tranches de venaison fraîche

assaisonnées de sel nouveau. Pour être mangé sur le pouce, le dîner n’en

parut pas moins excellent. On le terminait avec gaieté, lorsque les cris

d’un oiseau retentirent à peu de distance Mme Rolfe reconnut la voix du

geai bleu, un des hôtes les plus babillards des forêts américaines; mais

son cri, cette fois, avait un accent particulier; c’était la clameur que

ce joli volatile pousse lorsqu’il est menacé par quelque danger: deux ou

trois notes aiguës, discordantes, répétées à intervalles précipités.

La petite colonie, intéressée par ce cri d’alarme, voulut se rendre

compte de la cause de tant d’émoi. Tout le monde se prit à regarder

l’arbre, assez voisin, où l’on distinguait, à travers le rare feuillage,

le battement des ailes azurées de l’oiseau, qui cherchait à s’envoler.

Nul être menaçant pour sa sécurité ne planait au-dessus de cet arbre, ni

n’était posté en embuscade dans les arbres voisins. Mais, en abaissant

ses regards vers le sol, M. Rolfe y aperçut, rampant à travers le gazon

et les feuilles sèches, sans faire le moindre bruit, un énorme serpent.

Son corps jaune, pommelé de pustules noires, luisait comme un rayon de

soleil par l’éclat de ses écailles; il se levait et s’abaissait suivant

les ondulations de ses mouvements, avançant lentement, par sinuosités

verticales, la tête un peu élevée au-dessus de l’herbe. Le hideux

reptile s’arrêtait de temps en temps, abaissait sa tête plate comme un

cygne apprivoisé, effleurait les feuilles de sa langue couleur de feu,

puis paraissait chercher son chemin avant de se remettre de nouveau en

mouvement. Sa queue se terminait par un appendice calleux, d’environ un

pied de long, qui ressemblait à un chapelet de grains jaunes, ou à une

partie de ses vertèbres dépouillées de chair.

«C’est le serpent à sonnettes, dit tout bas M. Rolfe à ses compagnons,

le _crotalus horridus_ des naturalistes. Cudjo, retiens les chiens, qui

ne consulteraient que leur courage et qui succomberaient dans une

attaque contre ce reptile.

--Mais, papa, vous allez donc laisser périr ce pauvre geai bleu? dit

Mary.

--Notre présence ici est un cas fortuit dont nous allons profiter pour

voir si la puissance de fascination qu’on attribue aux serpents est

justifiée. Je plains le pauvre geai, mais vous m’êtes plus chers, mes

enfants, que tous les hôtes emplumés de ces bois, et je ne veux pas

attirer de notre côté l’attention du crotale tant qu’il passera aussi

près de nous. Je me réserve d’ailleurs d’intervenir, s’il est possible,

avant le dénoûment.»

Pendant que ces paroles étaient échangées à voix basse, le serpent

rampait toujours; le geai continuait à crier, en sautillant de branche

en branche, mais sans réussir à s’envoler; enfin le crotale atteignit le

tronc d’un grand magnolia, voisin de l’arbre sur lequel le geai bleu se

démenait. Après en avoir flairé l’écorce, le serpent à sonnettes se

roula lentement en spirale conique tout près du tronc; son corps

ressemblait ainsi à un câble luisant, pareil à ceux qui gisent en

paquets arrondis sur le pont des bateaux. La tête plate reposait

par-dessus les derniers anneaux du corps. Ses yeux étaient couverts de

la membrane de leurs paupières, comme s’il eût dormi.

M. Rolfe pensa que le drame était fini avant d’avoir commencé, et il

prenait sa carabine pour tuer cette affreuse bête, quand il s’aperçut

que le serpent ne dormait pas, mais épiait. Quoi? M. Rolfe regarda

attentivement le magnolia et aperçut dans son tronc un trou pareil à

ceux où les écureuils font leurs nichées; l’écorce était légèrement

décolorée autour de son orifice par les pattes des écureuils qui

passaient par cette ouverture. Une protubérance semblable à un toit se

projetait au pied de l’arbre, marquant la direction d’une des grosses

racines. Il était évident que les écureuils montaient et descendaient de

ce côté. Le serpent à sonnettes s’était enroulé dans l’herbe si près de

ce chemin qu’aucun animal ne pouvait y passer sans être à sa portée.

«Le geai bleu crie pour rien, dit Mary, ou peut-être pour avertir ses

voisins, bonne petite bête!

--Oui, lui dit sa mère, et vois cette tête, à peine plus grosse que

celle d’un rat, qui se montre à l’orifice du trou. C’est un écureuil que

les cris du geai ont averti, car il ne paraît pas disposé à descendre.

--Chut! fit M. Rolfe, la proie vient d’un autre côté. Regardez vers ce

bouquet de bois.»

On aperçut un autre écureuil qui sortait du fourré et courait à toutes

jambes en se dirigeant vers le magnolia; il allait de toute sa vitesse

comme pour fuir un danger.

En effet, il était poursuivi par un animal long, mince, deux fois de sa

taille, d’un beau jaune luisant, et dans lequel M. Rolfe reconnut la

belette.

Le serpent à sonnettes tenait ses mâchoires ouvertes; ses crocs

empoisonnés étaient à découvert. Sa langue s’agitait en avant, ses yeux

étincelaient, et, sous l’effet de son aspiration haletante, son corps se

gonflait tout entier.

L’écureuil courait vers l’arbre en regardant en arrière la distance qui

le séparait de la belette; il passait comme un trait de lumière, quand

la tête du serpent le frappa avec vigueur dans sa course; l’action avait

été si rapide, que l’écureuil ne sembla pas avoir été touché.

Mais, après avoir atteint la première branche du magnolia, il grimpa

plus lentement, puis s’arrêta. Ses pieds de derrière glissèrent sur

l’écorce, son corps oscilla, suspendu par les griffes de devant, puis il

tomba dans les mâchoires du serpent, ouvertes au-dessous de lui pour le

recevoir!

En apercevant le reptile, la belette s’était arrêtée à quelques pieds de

distance; puis elle se prit à courir en tournant sur elle-même, repliant

son corps comme un ver, s’arrêtant parfois pour se dresser debout,

cracher et gronder à la façon d’un chat furieux. Les observateurs

crurent un instant qu’elle allait livrer bataille au crotale, qui

s’était de nouveau roulé sur lui-même en voyant survenir cet autre

adversaire, et attendait l’attaque ses mâchoires ouvertes. Le cadavre de

l’écureuil gisait à ses côtés, de sorte que la belette ne pouvait saisir

la proie qu’elle avait poursuivie sans se mettre à portée des crocs du

reptile.

Elle sentit le danger, car, après mille malédictions proférées dans

l’idiome des belettes, elle s’enfuit en bondissant dans le fourré.

Le serpent à sonnettes put alors dérouler la partie supérieure de son

corps, et, raidissant son cou vers l’écureuil, il se disposa à l’avaler.

Il étendit l’animal tout de son long sur la terre, et commença à en

lisser le poil avec la salive que sécrète sa langue fourchue.

«Mes amis, dit tout bas M. Rolfe à ses enfants, les méchants ont à

redouter de leurs semblables. Regardez cette liane qui court d’un arbre

à l’autre, à vingt pieds au-dessus du serpent à sonnettes.»

Cette liane, aussi grosse que le bras d’un homme, était couverte de

feuilles vertes et de fleurs cunéiformes d’un rouge éclatant qui

semblaient lui appartenir et qui étaient mélangées d’autres fleurs

poussées sur cette tige et appartenant à des plantes parasites; dans ce

feuillage quelque chose de vivant remuait: c’était sans doute le corps

d’un reptile presque aussi gros que la liane elle-même.

Un autre serpent à sonnettes? Non, car celui-ci ne grimpe pas sur les

arbres. De plus, la couleur du nouveau venu était différente, d’un noir

uniforme, poli et luisant.

C’était donc le serpent noir, ou _boa constrictor_ du Nord.

Il était enroulé en spirale autour de la liane; quand les observateurs

se mirent à suivre ses mouvements, il commençait à se dérouler la tête

la première; après un nombre suffisant d’évolutions, les anneaux

disparurent, sauf un ou deux près de la queue, et le reptile s’étendit

en double le long de la liane.

Alors il se mit à observer ce qui se passait au-dessous de lui.

Le serpent à sonnettes était trop occupé de son repas pour songer à

autre chose; en quelques secondes la tête et les épaules de l’écureuil

avaient disparu; mais tout à coup le glouton vit sa réfection

interrompue: le boa constrictor descendait petit à petit de la liane,

n’y tenant plus que par la dernière maille de son corps. Un instant

après il sautait à terre et enveloppait de ses noirs replis les anneaux

tachetés du crotale.

C’était un spectacle étrange que celui de ces deux reptiles entourés, se

tordant sur l’herbe. Le combat fut quelque temps indécis. Le serpent

noir était plus long d’un pied, mais plus mince que son adversaire;

toutefois il possédait un avantage qui se manifesta bientôt: son agilité

était supérieure.

Il se roulait et se détordait à volonté, comprimant son ennemi de toute

la redoutable contraction de ses muscles.

A chaque nouvel embrassement, le corps du crotale semblait brisé par

l’étreinte toujours plus écrasante du boa constrictor.

Le crotale n’avait qu’une seule arme dont il dût faire usage avec

succès: ses crocs empoisonnés. Il ne pouvait s’en servir, vu qu’ils

étaient encore enfoncés dans le corps de l’écureuil, toujours à moitié

englouti dans son gosier. Pendant que les deux reptiles luttaient sur le

gazon, la queue touffue du pauvre écureuil tournoyait au milieu de leurs

replis tortueux.

Les mouvements des deux combattants devinrent de plus en plus lents; les

crocs du constrictor s’enfoncèrent dans les pièces cornées de la queue

du crotale, tandis qu’il frappait violemment celui-ci à la tête des

coups de plus en plus précipités que lui portaient ses anneaux tendus en

levier.

Le serpent à sonnettes retomba expirant, et le boa constrictor

commençait à s’approprier la proie à demi dévorée, lorsque Cudjo, qui

avait horreur de tous les reptiles, lui perça la tête de la pointe de sa

lance indienne.

«Double leçon pour les méchants!» dit le nègre avec une expression

irritée qui contrastait avec l’expression habituellement placide de sa

physionomie.

Les Robinsons de terre ferme · 第 33 / 53 题