UNE BATTUE DE QUEUES-NOIRES

L’expédition de chasse qu’on avait projetée devait être en même temps

une excursion de découvertes. Les habitants de l’oasis n’avaient encore

visité que la partie de la vallée avoisinant la clairière; le reste de

leur domaine leur était inconnu; or, comme la longueur du vallon était

de seize kilomètres environ, et sa plus grande largeur de huit, ce

n’était pas en une seule expédition qu’ils pouvaient l’explorer et

prendre possession de toutes les richesses mises par la nature à leur

disposition.

La troupe des chasseurs se réduisit à M. Rolfe et à ses deux fils; Cudjo

resta près de la case, afin de veiller, avec sa grande lance indienne, à

la sécurité de Mme Rolfe et des deux petites filles, pour lesquelles il

était la bonne d’enfants la plus complaisante.

Les chasseurs s’acheminèrent vers le haut de la vallée et coupèrent à

travers bois, obligés de s’y faire un passage ou de rechercher ceux que

s’était pratiqués le gros gibier de ces régions. A peine furent-ils sous

le couvert des arbres centenaires qu’ils aperçurent sur leurs branches

une foule d’écureuils: les uns assis sur leur train de derrière comme de

petits singes, et cassant des amandes entre leurs dents, les autres

glapissant comme des chiens de manchon, beaucoup d’entre eux faisant des

exercices de clowns de branche en branche. Leur agilité tenait plus du

vol de l’oiseau que de la course du quadrupède. Quand ils atteignaient

l’arbre qu’ils avaient choisi pour refuge, ils prenaient généralement le

côté opposé aux promeneurs, dont la vue leur causait quelque crainte:

quelquefois, au contraire, la curiosité l’emportait sur la prudence, et,

lorsqu’ils étaient posés à la hauteur de la première ou de la seconde

branche, ils s’arrêtaient pour regarder ces êtres de taille gigantesque

pour eux et de formes inconnues. Ils témoignaient leur étonnement en

poussant de petits cris, tout en s’ombrageant du panache de leur queue

touffue.

Rien n’eût été plus facile que de faire un massacre de ces jolies

petites bêtes.

Le doigt d’Henri se posa involontairement sur le ressort de sa carabine;

mais il se souvint des instructions de son père et se défendit de tuer

ces petits et innocents animaux.

A plus d’un kilomètre au-dessus du ruisseau, les arbres commencèrent à

s’éclaircir; leurs bouquets, disséminés, s’étalaient dans de petites

clairières verdoyantes que les trappeurs appellent des _coulées_. Ce

sont des lieux propices à la rencontre du daim, qui s’y trouve moins

exposé que dans l’épaisseur des bois aux attaques du couguar et du

carcajou.

Aussi les chasseurs ne furent-ils pas longtemps sans y voir des traces

fraîches; elles ressemblaient plutôt à celles du porc sauvage qu’à

celles du daim, si ce n’est qu’elles étaient aussi larges que celles de

l’élan. Ils avançaient avec précaution, se tenant autant que possible

sous l’abri des arbres. Enfin, une clairière plus étendue que les

premières se présenta, et, en l’approchant, M. Rolfe eut la satisfaction

d’y voir un troupeau occupé à paître tranquillement.

Ces animaux appartenaient à la famille des daims, comme l’attestaient

leurs longues jambes en fuseau et leurs andouillers branchus; mais ils

différaient autant que l’élan du type de l’espèce. Quoique semblables de

forme et de couleur au daim roux ou jaune, leur taille était plus

élevée. La plus grande étrangeté de leur forme consistait dans le

développement de leurs oreilles, qui étaient plus longues que celles

d’une mule et qui atteignaient plus de la moitié de la hauteur de leurs

andouillers. Leur queue courte et touffue, blanche en dessous, était

aussi noire par-dessus et à son extrémité qu’une aile de corbeau; la

même couleur, inusitée chez les daims de Virginie ou de l’ancien

continent, se reproduisait dans une raie le long du cou et des épaules

et dans quelques poils sur la croupe. Leur nez était cendré des deux

côtés.

M. Rolfe se souvint d’avoir lu une description de ces animaux, encore

peu connus des naturalistes, et qu’on appelle daims à queue noire des

Montagnes-Rocheuses (_cervus macrotis_); mais il ne s’arrêta pas bien

longtemps à les considérer; il était trop désireux de profiter de cette

bonne rencontre pour remplir le garde-manger épuisé de la case. Restait

à combiner les moyens d’approcher sans faire fuir ces animaux, car le

troupeau, composé de sept têtes, paissait au milieu de la clairière et

se trouvait par conséquent hors de portée de fusil.

Après avoir réfléchi quelques instants, M. Rolfe dit à ses fils:

«Vous voyez ce passage ouvert qui conduit hors de la clairière à travers

les arbres?... C’est une avenue qui mène probablement à une autre

coulée, et si nous donnions l’éveil aux daims, je crois qu’ils

s’enfuiraient de ce côté et que nous n’aurions pas beau jeu à les

suivre; ils nous feraient voir trop de chemin. Je vais donc m’acheminer

de ce côté en tenant par leur laisse Castor et Pollux, auxquels nous

avons recommandé le silence et qui nous ont compris, en braves chiens

qu’ils sont. A nous trois nous tâcherons de couper la retraite aux

fuyards, si une alarme se produit. Toi, Franck, demeure ici; Henri s’en

ira à moitié chemin de l’avenue et se cachera derrière ce tulipier que

nous voyons d’ici. Les daims se trouveront pris dans un triangle, et

nous serons bien maladroits, si nos trois coups de carabine ne portent

pas.»

Ce plan fut suivi à la lettre. M. Rolfe, qui avait le plus de chemin à

faire, arrivait à peine à son poste de l’avenue, lorsque le troupeau

s’en alla brouter plus loin de l’embuscade où était resté Franck. Tout à

coup un nuage de fumée bleue s’éleva dans le feuillage, la détonation

retentit et, malgré leur sagesse, Castor et Pollux donnèrent de la voix.

Un des daims bondit sur lui-même et tomba mort sous le coup. Franck

avait inauguré la chasse par un succès.

Les autres daims, effarés, tournaient en courant dans des directions

confuses, comprenant le danger sans savoir de quel côté il les menaçait.

Enfin, après plusieurs tours, ils se précipitèrent tous du côté de

l’avenue à l’entrée de laquelle M. Rolfe était posté. Comme dans cette

fuite ils s’étaient rapprochés d’Henri, le sifflement aigu de sa

carabine se fit entendre: une autre queue-noire roula sanglante sur le

gazon fleuri de la clairière.

M. Rolfe se prépara à faire de son mieux pour n’être pas surpassé en

habileté par ses fils; il tira sur la troupe des daims qui bondissaient.

Il crut avoir manqué celui qu’il avait visé; mais Castor et Pollux,

auxquels il avait rendu leur liberté, s’élancèrent sur les traces du

dernier daim et l’abattirent à terre. Leur maître accourut à leur aide,

et, saisissant l’animal blessé par un de ses andouillers, il l’acheva

d’un coup de couteau; sa blessure était au flanc et ne lui aurait pas

d’ailleurs permis d’aller plus loin.

Les trois chasseurs se réunirent pour aller de l’une à l’autre de ces

trois prises, exaltant leur bonne fortune qui leur avait procuré une

battue dans les règles. Ils étaient heureux de n’avoir pas brûlé pour

rien de la poudre, et de s’être procuré à si peu de frais une telle

quantité d’excellente viande, car M. Rolfe ne contrevenait pas à la

nécessité qui obligeait la colonie à lever un tribut sanglant sur les

paisibles hôtes de ces bois.

Chacun félicitait les autres de leur beau coup de fusil et gardait

modestement le silence sur son propre exploit; néanmoins, pour faire

justice, M. Rolfe déclara qu’Henri avait donné la plus louable de ces

preuves d’adresse; il avait tué net l’animal en le tirant à la course,

qui n’est point facile, parce que les queues-noires ne galopent pas

régulièrement comme les autres daims, mais bondissent en avant en

enlevant leurs quatre pieds à la fois, ainsi que le font les moutons.

Séance tenante, les chasseurs se mirent à dépouiller le gibier. Au cours

de cette opération, Henri se plaignit de la soif. A vrai dire, ses

compagnons n’étaient pas moins altérés; le soleil brûlait, et ils

avaient fourni une bonne course. Comme ils pensaient ne pas se trouver

loin du ruisseau, Henri prit la tasse d’étain qu’il portait toujours sur

lui et partit en avant à la découverte de l’eau. Au bout d’un instant,

M. Rolfe et Franck furent très troublés de s’entendre appeler de la

profondeur du bois. Ils saisirent leurs carabines et coururent vers

Henri qu’ils trouvèrent tranquillement assis au bord d’un ruisseau,

tenant à la main sa tasse pleine d’eau et faisant une fort laide

grimace.

«Tu nous as effrayés, lui dit Franck. Pourquoi t’amuses-tu à nous faire

courir?

--Pardon! répondit Henri, je n’ai pas réfléchi que vous pouviez craindre

pour moi. Mais il m’est arrivé une si drôle de chose!

--C’était bien la peine de crier la soif pour garder ta tasse pleine à

la main, reprit son frère. Est-ce que tu voulais nous garder l’étrenne

de cette eau? Elle fait vraiment envie à boire, tant elle est claire.

--Ah! je te la passe de grand cœur, dit Henri, qui se mit à rire, et si

elle te désaltère...»

Franck ne remarqua point l’air railleur de son frère; il lui prit la

tasse des mains, mais à peine en avait-il avalé une gorgée qu’il se prit

à faire une moue dégoûtée.

«C’est plus salé que de l’eau de mer, c’est de la véritable saumure!

s’écria-t-il.

--Une source salée, ce n’est pas notre ruisseau», dit à son tour M.

Rolfe, qui accueillit cette nouvelle avec une joie que ses fils avaient

peine à comprendre.

Ils auraient à ce moment donné l’Océan entier pour un verre d’eau

fraîche. Mais leur père leur démontra facilement l’importance de cette

découverte. Avant l’arrivée de la colonie dans l’oasis, la provision de

sel qu’elle possédait s’était épuisée, et, depuis quelques jours, ce qui

restait de viande d’élan était insipide au goût, faute de ce condiment

nécessaire. On ne pouvait pas non plus faire de bouillon potable, et

ceux qui n’ont jamais manqué de ce simple mais indispensable

assaisonnement du sel, ne peuvent comprendre combien la privation en est

pénible.

«Votre maman va être bien contente à notre retour, dit M. Rolfe. Voilà

une très bonne nouvelle pour une ménagère. Avoir du sel à volonté!

--C’est moi qui réclame l’honneur d’être porteur d’eau, dit Henri, car

enfin je pense qu’il suffira, pour saler nos aliments, de mettre une

cuillerée de cette saumure dans la marmite et d’en arroser nos rôtis.

Une carafe sera notre salière; ce sera un singulier changement d’emploi.

--Fi! ce procédé serait digne de l’ignorance indienne, dit M. Rolfe;

nous extrairons le sel de cette source.

--Et comment? demandèrent en même temps ses deux fils.

--Vous aurez l’explication de la théorie en même temps que je vous

initierai à la pratique, leur répondit leur père; ce sera votre première

leçon de chimie, et vous ne vous plaindrez pas de la tristesse du

laboratoire, car c’est sur les bords de cette jolie source que vous la

prendrez. Hâtons-nous de faire notre besogne et de retourner à la

maison.»

Les trois daims ne tardèrent pas à être dépouillés, dépecés et suspendus

aux arbres, afin de les mettre hors de la portée des loups, puis les

chasseurs s’acheminèrent à pas joyeux vers la clairière.

Un joli tableau d’intérieur les y attendait. Mme Rolfe donnait une leçon

d’écriture à la petite Louisa, dont elle dirigeait les petits doigts,

encore raides, autour d’un porte-plume. Cudjo, accroupi aux pieds de

Mary, qui était perchée sur une chaise haute, s’initiait aux premiers

mystères de l’alphabet, non sans une grande tension d’esprit; il se prit

à dire, en voyant entrer M. Rolfe:

«Difficile pour pauvre nègre, comprendre ces petits bâtons tortillés!

plus commode de bâtir maison; mais petite maîtresse est si patiente!»

Et il se mit à baiser la menotte de Mary, dont les doigts étaient encore

en arrêt devant les grosses lettres de l’alphabet.

«Bah! Cudjo, tous les commencements sont malaisés, dit Franck; mais

après le premier apprentissage, cela ira tout seul.»

Mme Rolfe fut enchantée des succès variés de l’expédition; elle décida

que, dès le lendemain, toute la famille irait fabriquer le sel sur le

bord de la source. En attendant, comme la mine était encore éloignée, M.

Rolfe prit Pompo, afin de rapporter en plusieurs voyages les quartiers

des daims, pendant que ses fils inauguraient de bonne grâce leurs études

par une dictée et une leçon d’histoire. Il réussit à transporter toute

la viande à la case avant le coucher du soleil, à l’exception des peaux,

qu’il laissa accrochées aux arbres pour qu’elles y séchassent.

Pendant ce temps, Cudjo ne restait pas inactif; il abattait un des plus

grands tulipiers et le creusait en auge. Ce récipient devait être assez

grand pour contenir les trois queues-noires baignées dans la saumure que

l’on devait se procurer le lendemain. Cette opération fit songer Mme

Rolfe aux ustensiles de cette sorte, baquets, plats et cuillères en

usage chez les Indiens, et elle pria le nègre d’employer ses moments

perdus à lui en façonner de semblables.

La journée du lendemain, impatiemment attendue par tous les enfants, fut

commencée par une séance d’étude. On ne devait partir qu’après le

déjeuner, parce qu’il était probable qu’on ne serait pas de retour avant

le coucher du soleil. Franck et Henri tinrent à honneur de contenter

leur père par une application soutenue. Mary, qui prenait son rôle

d’institutrice au sérieux, ne tint pas le nègre quitte de sa leçon de

lecture qu’il ne sût distinguer les sept premières lettres de

l’alphabet. Ce succès n’alla pas sans mille interjections naïves lancées

par Cudjo qui, dit-il à la fin de sa leçon, ne se croyait pas si sorcier

que d’apprendre si vite.

Après le déjeuner, on partit joyeusement, Mme Rolfe montée sur Pompo,

les deux petites filles dans les bras de M. Rolfe et de Cudjo, Franck et

Henri tenant d’une main leur carabine et de l’autre un bout d’une perche

qui maintenait entre eux la plus grande chaudière que possédât la

colonie. Castor et Pollux poussaient des pointes en avant, et

l’habitation de la clairière resta à la garde de Dieu.

Mme Rolfe était charmée de la diversité des paysages qui se déroulaient

sous ses yeux; à mesure qu’on avançait, elle observait les différentes

essences d’arbres, et elle poussa une exclamation joyeuse à un moment où

le reste de la famille n’apercevait rien qui valût une attention aussi

favorable. Mais elle ne voulut pas satisfaire la curiosité générale.

«Vous avez tous l’esprit occupé, leur dit-elle, vous ne sentiriez pas

aussi bien l’importance de ma découverte que vous l’apprécierez ce soir

lorsque vous serez fatigués de votre journée de travail. Sachez

seulement qu’elle est aussi agréable pour nous que celle de la source

salée.»

Les enfants tourmentaient en riant leur mère pour lui arracher son

secret, et l’on traversait une petite clairière; lorsqu’un animal sauta

hors des buissons et se mit à marcher sans timidité auprès de la petite

troupe. C’était une jolie petite bête de la taille d’un chat, couverte

d’une fourrure sombre et lustrée qui s’arrêtait à la tête et au cou;

quelques raies blanches la tigraient sur le reste de son pelage. Au bout

de quelques minutes elle s’arrêta, et, remuant sa langue, elle regarda

les promeneurs de l’air folâtre d’un matou apprivoisé. Le pétulant Henri

ne put pas tenir à ces avances, il laissa perche et carabine pour tenter

de saisir l’animal.

Un bond en arrière, et la bête s’arrêta de nouveau. Excités par le

mouvement de leur jeune maître, Castor et Pollux s’élancèrent à la

poursuite de l’animal, mais la chasse ne fut pas longue.

La petite bête s’arrêta sur le bord de la clairière comme pour attendre

ses persécuteurs. Henri, tout en courant, s’efforçait de retenir de la

voix les chiens, qui avaient fini par le devancer; il craignait que

Castor et Pollux n’étranglassent son gibier, qu’il tenait à prendre

vivant. Mais les chiens allaient de l’avant, et comme ils étaient tout

près de l’animal, celui-ci se dressa sur ses pattes de derrière, agita

sa queue au-dessus de son dos et se retourna d’un bond, comme pour

insulter ceux qui le poursuivaient. Aussitôt les chiens reculèrent

hurlant de terreur, et se prirent à courir vers leurs maîtres en

frottant leur nez sur l’herbe et en caracolant sur le sol dans

d’étranges convulsions.

Henri accourut, et tout à coup, lui aussi, porta les mains à sa figure

en jetant un cri, et revint sur ses pas plus vite qu’il n’était allé.

Le putois (car c’était un putois, le _mephitis-chinga_ ou moufette

d’Amérique), après avoir lancé sa fétide liqueur, s’arrêta un instant

pour regarder la piteuse retraite de ses adversaires; on eût dit qu’il

leur riait au nez. Puis, agitant sa queue de côté et d’autre d’une façon

gaillarde, il fit un saut dans les ronces et disparut.

Il fallait au plus vite s’éloigner de la clairière, qui s’emplissait

d’une odeur suffocante. M. Rolfe invita Henri à reprendre son chargement

et lui dit qu’il s’était tiré de l’aventure mieux qu’il ne méritait pour

avoir tourmenté gratuitement une bête innocente; en effet, les chiens

seuls avaient reçu le jet empesté, et ils répandaient de telles

exhalaisons que, pendant une bonne partie de la journée. Leurs maîtres

furent obligés de leur jeter des pierres pour les tenir à distance assez

respectueuse.

«Oui, je suis puni justement, dit Henri, et c’est vraiment moi qui

mériterais d’être renvoyé à la place de Castor et Pollux; mais puisque

j’ai été épargné, voulez-vous, mon cher père, nous dire ce que vous

savez de cet animal qui sait si bien tenir à distance les voisins

importuns?

--Très volontiers, dit M. Rolfe; ce sera une petite leçon d’histoire

naturelle. La moufette ou putois est un animal carnivore qui détruit et

mange une foule de créatures vivantes; aussi est-il muni d’ongles aigus

et de trois espèces de dents dont l’une (les canines ou dents propres à

déchirer la chair) est le signe caractéristique de ses mœurs

carnassières. Vous savez que les naturalistes peuvent dire à tous les

animaux: «Montre-moi quelles dents tu as dans ta bouche, et je saurai ce

que tu manges.»

«Ainsi les animaux qui se nourrissent de végétaux, les ruminants, les

chevaux, les moutons, les daims, les lapins, n’ont jamais de dents

canines. La moufette en possède quatre qui sont des plus aiguës.

«Cet animal est très friand d’œufs, il en dérobe dans les basses-cours

des fermes, dans les nids des faisans, des dindes sauvages, et il tue

ces volatiles eux-mêmes quand il peut les surprendre. A son tour il est

attaqué par le loup, le wolverene, le grand-duc, et par le fermier, qui

lui tient rancune de ses méfaits. Ce n’est pas un coureur rapide; son

salut ne réside point dans la vitesse de ses pieds, mais dans cette

liqueur fétide qu’un jeu de ses muscles envoie jusqu’à ses adversaires.

Il la porte dans deux petits sacs qui se trouvent sous sa queue et qui

se déversent par deux conduits presque aussi gros que le tube d’une

plume d’oie. Cette liqueur est un liquide clair, peu visible le jour,

mais il apparaît la nuit, dit-on, comme un double courant de lumière

phosphorescente. La moufette l’envoie à cinq pas environ, et le jet de

ce fluide met en fuite ses ennemis, y compris l’homme... Henri en sait

quelque chose. Quelquefois il occasionne des maladies, des vomissements.

On prétend que des Indiens ont perdu la vue par suite de l’inflammation

qui en est résultée. Les chiens éprouvent parfois de l’enflure plusieurs

semaines après avoir reçu le jet de la moufette.

--Pauvre Castor! pauvre Pollux!» murmura Henri en regardant les deux

chiens qui les suivaient de loin, l’oreille basse.

«Là où une moufette a été tuée, poursuivit M. Rolfe l’odeur se conserve

pendant plusieurs mois, lors même que la neige a séjourné sur le sol.

Cependant, si on la tue avant qu’elle ait eu le temps de _faire feu_,

cet inconvénient n’existe pas. La moufette est un animal terrier; dans

les pays froids, elle passe l’hiver dans un trou, à la façon des

marmottes; mais, dans les régions chaudes, elle rôde toute l’année,

principalement pendant la nuit, en vraie bête de proie. Elle vit le

reste du temps dans sa tanière, qui est creusée à plusieurs pieds sous

terre, et en compagnie de dix ou douze individus de son espèce.

«La femelle a une retraite particulière, garnie de feuillages et de

gazon, où elle élève ses petits, qui sont de cinq à neuf. On assure que

la chair de cette bête est savoureuse à l’égal du meilleur cochon de

lait rôti. Si tu es désireux de faire cette expérience culinaire, mon

cher Henri...

--Pas du tout, dit le jeune garçon en portant la main à son nez par un

mouvement de dégoût, et l’on ne me reprendra point à faire la chasse aux

individus à mine de chat.»

Pendant cette conversation, l’on était arrivé en vue de la source salée,

et bientôt l’incident de la moufette fut oublié pour un sujet plus

intéressant.

Les Robinsons de terre ferme · 第 31 / 53 题