LA RÉSERVE POUR L’AVENIR

La joie fut grande au camp de la clairière d’y voir revenir le père de

famille porteur de si bonnes nouvelles.

«J’espère, dit Mme Rolfe, que la question de notre résidence dans cette

vallée est tout à fait résolue, maintenant que nous savons à quoi nous

en tenir sur la cause de l’inondation. Est-il possible qu’une écluse de

castors nous ait fait rêver des catastrophes!

--Malins petits animaux! dit Cudjo. S’ils savaient l’histoire du radeau,

ah! qu’ils riraient!

--Oui certes, dit M. Rolfe à sa femme, notre projet de vivre ici est

assuré désormais, et la perspective de faire fortune dans cette solitude

n’est plus un rêve.

--Et comment? demandèrent Franck et Henri, beaucoup moins alléchés par

cette perspective de richesse que curieux de savoir en quoi elle

consistait.

--Le voisinage des castors, leur dit le père de famille, sera plus

productif pour nous que la meilleure situation dans la mine de Los

Mimbres. La fourrure du castor vaut environ quarante francs; or, j’en ai

compté plus de cent autour du barrage, et comme chaque couple élève

quatre ou cinq petits par année, notre troupeau d’amphibies s’augmentera

rapidement. Au lieu de les détruire, nous les respecterons, nous

pourvoirons à leur nourriture, nous ferons la chasse aux wolverenes

ainsi qu’à ceux de leurs ennemis qui pourraient se trouver dans la

vallée; puis, peu à peu, nous allégerons leur colonie, qui pourrait

multiplier à l’excès, des individus les plus vieux, dont nous

conserverons les peaux. Au bout de quelques années ainsi employées, nous

pourrons rentrer dans la vie civilisée et emporter avec nous une

quantité suffisante de ces précieuses fourrures pour valoir une très

grosse somme.

--Mais, dit Franck, pourquoi retournerions-nous dans les villes, puisque

nous n’y avons pas été heureux? C’est bien plus amusant d’être ici en

pleine liberté.

--Et de n’avoir pas à apprendre de leçons dans un collège n’est-ce pas?»

ajouta Henri d’un ton un tant soit peu railleur.

Mme Rolfe ne releva pas ce point de préférence, mais elle sourit

discrètement, car elle avait son projet. Seulement elle fit observer à

ses fils que plus tard, quand ils seraient des hommes, leur amour de la

vie sauvage pouvait faire place au désir de retourner au pays civilisé,

et qu’il était par conséquent du devoir de leurs parents de préparer les

voies à cet avenir possible.

«Nous voilà donc tous d’accord, reprit le père de famille; en vérité, je

suis si enchanté de notre oasis que, si je possédais une paire de bœufs,

je ne laisserais pas de m’établir ici. Loin de les atteler au wagon pour

continuer notre voyage, je les emploierais à labourer une partie de la

clairière pour en faire un jardin.

--Je crois, Robert, dit Ellen en riant, que ce n’est point par là que

vous commenceriez, car un jardin suppose une maison plus commode, mieux

établie que notre chariot. Vous ne voulez pas, je pense, que nous

passions toutes nos nuits sous ce toit de toile et dans une habitation

roulante?

--Il est vrai, répondit M. Rolfe, que notre wagon ressemble bien plus

aux pénates errants d’une famille bohémienne qu’à la villa que doivent

habiter les seigneurs et maîtres de cette vallée; mais je suis fort

novice dans l’emploi d’architecte et de maçon, et, à moins que Cudjo ne

s’en mêle, lui qui m’a fait voir une hutte de son ouvrage dans la

plantation de Virginie...»

Cudjo faisait déjà de grands gestes enthousiastes.

«Oh! maître, laissez-moi faire, s’écria-t-il. Cudjo sait équarrir les

souches et les façonner. Il n’a pas son pareil pour fendre les douves,

les assujettir aux solives sans employer un seul clou. Bon nègre sait

poser un toit, maçonner de terre une cheminée, fixer une porte. Bon

nègre fera un palais à ses maîtres, un vrai palais de bois, avec des

chambres séparées et jolis petits lits rembourrés de feuilles et de

gazon pour les petites misses.»

Cudjo était capable, en effet, de tenir toutes ces promesses. Sa hache

retentit pendant deux jours dans la forêt, où croissaient en abondance

les meilleurs bois de charpente, surtout les tulipiers, avec leurs

grands troncs sveltes qui s’élèvent à plus de cinquante pieds avant

d’ouvrir leur corbeille de branchages. A chaque instant, le fracas des

arbres abattus éveillait l’écho si longtemps assoupi de la vallée. Avec

l’aide du cheval Pompo, M. Rolfe et ses fils transportaient les troncs

d’arbres à la clairière, près de l’endroit qui avait été choisi pour

l’emplacement de la future maison.

Le sixième jour, les murs étaient dressés en carré; les poutres et les

solives, bien charpentées, se trouvaient à leurs places respectives.

Cudjo se mit alors à travailler sur un grand tronc de chêne qu’il avait

abattu et coupé en morceaux de quatre pieds de long, dès le commencement

de toutes les opérations; étant maintenant tout à fait sec, ce bois

pouvait se fendre entièrement, et Cudjo en vint à bout avec sa hache et

ses coins.

Au coucher du soleil, il avait dans son atelier en plein vent une pile

de planches égale en volume à celui du wagon et assez considérable pour

former le toit de la maison. M. Rolfe employa cette journée à chercher

et à pétrir l’argile qui devait servir à enduire les murs et à former

les cheminées.

Le septième jour se trouvait un dimanche. La famille, fidèle à ses

traditions pieuses, avait résolu de continuer à honorer ce saint jour

dans sa solitude. Les yeux des hommes ne la voyaient pas, mais elle se

savait dans la main de Dieu au fond de ce désert, et elle voulait

envoyer vers lui, dans le jour qui lui est consacré, le tribut de ses

prières reconnaissantes.

Après ce devoir, qui fut rempli avec recueillement, Mme Rolfe proposa de

faire une promenade sur le bord du lac. Ses fils avaient bien mérité ce

divertissement pour leur semaine passée à faire les apprentis

charpentiers et maçons. Les petites filles elles-mêmes se montraient

fort curieuses de voir les castors dont on avait tant parlé et sur

lesquels elles faisaient cent questions.

Tout le monde s’achemina vers le barrage par le chemin que M. Rolfe

avait frayé à travers bois; lorsqu’on fut en vue de la digue, le père de

famille dit en riant à ses enfants:

«Nous n’avons pas été les seuls cette semaine à construire une

habitation; les castors ont été aussi occupés que nous, voyez plutôt!»

En effet, les huttes des castors, maçonnées en forme de cône,

paraissaient au-dessus de l’eau, les unes près des bords, les autres sur

les petits îlots émergeant du lac çà et là. Il était possible

d’approcher d’une de ces demeures; aussi les promeneurs

l’examinèrent-ils avec une vive curiosité. Elle était à quelques pas

seulement du bord, mais dans un endroit où l’eau était profonde sur sa

façade.

Cette hutte était presque conique, en forme de ruche d’abeilles,

construite en pierres, en bois et en mortier mêlé avec de l’herbe. Une

partie était baignée dans l’eau; mais, bien qu’il ne fût pas possible à

la vue de pénétrer dans l’intérieur, il était facile de distinguer qu’un

étage souterrain était pratiqué au-dessous de la surface du lac, les

extrémités des solives qui soutenaient le second plancher étant visibles

à travers l’eau claire. L’entrée se trouvait immergée, de sorte que,

pour sortir de sa maison, le castor est obligé de faire un plongeon;

mais c’est là le moindre des soucis de l’animal, qui aime l’élément

liquide.

Ainsi que M. Rolfe l’avait lu dans les traités d’histoire naturelle,

cette hutte n’avait pas d’entrée du côté de la terre; ce dégagement

donné à son habitation serait en effet une grave imprudence de la part

du castor, qui s’exposerait ainsi à voir pénétrer chez lui le wolverene

et ses autres ennemis.

Toutes ces huttes étaient couvertes d’une couche de mortier que la queue

en truelle du castor et le piétinement de ses larges pieds avaient

égalisé, uni. M. Rolfe apprit à ses enfants que le même enduit

garnissait tout l’intérieur, ce qui le rendait chaud pour l’hiver et

pour ainsi dire imperméable au froid extérieur.

Quelques-unes de ces huttes affectaient plutôt la forme ovoïde que la

forme conique. Parfois deux d’entre elles étaient comme réunies sous le

même toit, afin de présenter plus de résistance à l’eau et d’épargner du

travail dans la construction. Un grand nombre s’élevaient à hauteur

d’homme au-dessus de la surface du lac, avec de larges toits sur

lesquels les castors aiment à se reposer et à se chauffer au soleil.

«Chaque demeure, dit Robert Rolfe à ses enfants, qui lui demandaient des

explications, a été construite par ses habitants et contient un couple

de castors, mâle et femelle. Ces masses de feuilles qui flottent autour

des huttes vous intriguent? Ce sont les débris des provisions d’hiver

que ces prudents animaux se mettent à emmagasiner dès que leurs

habitations sont élevées; elles consistent en feuilles et en tiges

minces de diverses variétés d’arbustes tels que le saule, le bouleau, le

mûrier.

--Je croyais, objecta Mme Rolfe, que les castors n’établissaient de

nouvelles digues qu’au printemps. La saison est bien avancée pour qu’ils

se soient mis à construire cette œuvre d’art. Cette dérogation à leurs

habitudes ne viendrait-elle pas de ce que cette colonie a été chassée

par les trappeurs ou les Indiens de son ancien établissement?

--Sans nul doute, répondit M. Rolfe, et peut-être ces pauvres castors se

sont-ils réfugiés ici après avoir fait des centaines de kilomètres avant

de trouver un endroit convenable à établir leur petite colonie. Eux et

nous sommes des transfuges de la vie civilisée; ils se seront acheminés

vers l’oasis en remontant le courant de la rivière qui se dirige vers

l’est.

--En ce cas, ils n’auront pas eu soif comme nous, s’écria Franck. C’est

ennuyeux qu’ils ne puissent pas nous raconter s’ils sont arrivés le même

jour que nous dans la vallée.

--Ils nous y ont évidemment précédés, répliqua M. Rolfe, il leur a bien

fallu plusieurs jours pour abattre des arbres et accumuler les matériaux

nécessaires à établir la digue.

--Ah! Cudjo, fit Henri, ces architectes-là sont encore plus malins que

toi, car ils ne possèdent ni hache ni scie.

--Ils sont beaucoup, dit le nègre, et pauvre Cudjo était seul à crier:

han! dans la forêt à chaque coup de hache. Les scies... oui, ils ont des

scies, les dents de Cudjo ne sont pas longues comme dents à castor.

--Et voyez, enfants, poursuivit le père de famille, quelques-unes des

pierres qui ont été roulées par eux sur le barrage pèsent une vingtaine

de livres; les castors les transportent entre leurs pattes de devant.

--Oh! reprit le nègre, Cudjo veut bien que castors aient plus d’esprit

que lui! Castors ont esprit et prudence d’hommes blancs.»

Tandis que l’on devisait ainsi des habitudes de ces créatures

intéressantes, un incident assez drôle vint prouver que les castors ne

sont pas les seuls animaux doués d’une sagacité extraordinaire.

Presque au milieu du lac s’élevait un bouquet de grands arbres dont les

troncs plongeaient dans l’eau à une profondeur de deux ou trois pieds.

Avant la formation de ce large bassin, ils se trouvaient au bord du

ruisseau; entourés maintenant d’eau vive, ils formaient une sorte d’îlot

verdoyant; mais comme ils appartenaient au genre des peupliers, qui ne

peuvent vivre lorsque leurs racines sont immergées, ils étaient destinés

à périr bientôt.

Mary fut la première à remarquer, sur le sommet de ces arbres, plusieurs

petits animaux qui sautaient de branche en branche. C’étaient des

écureuils, en proie à une vive agitation. On les eût crus effarouchés

par l’approche d’un ennemi; rien cependant ne les menaçait. Ils

passaient d’un arbre à l’autre et descendaient le long du tronc aussi

bas que le niveau de l’eau le leur permettait; puis, après s’être

avancés, comme s’ils eussent eu l’intention de sauter dans le lac, ils

remontaient tout à coup jusque dans les plus hautes branches. Ces

écureuils étaient une douzaine environ, mais la rapidité de leurs voltes

pouvait les faire croire dix fois plus nombreux. Les branches et le

feuillage étaient continuellement agités, comme si une myriade d’oiseaux

eût niché dans ce bouquet d’arbres.

«Pourquoi courent-ils tant? demanda Mary, et pourquoi ont-ils l’air

d’être en colère?

--C’est qu’ils sont prisonniers, lui répondit son père. Ces écureuils

ont été surpris par l’inondation, et ils répugnent à se jeter à la nage,

car ils sont assez impropres à cet exercice. Comme les feuilles

commencent à manquer sur ces arbres et qu’ils sont loin peut-être des

provisions qu’ils ont faites dans quelque tronc de la forêt, ils

s’inquiètent de se voir retenus par l’eau, et ils cherchent le moyen de

quitter leur île... Ah! ah! je crois voir ce qui les agite. Regardez ce

tronc déraciné qui flotte sur le lac; il approche de l’îlot, et les

écureuils, qui ne savent pas construire de radeau, comme nous, veulent

se servir de celui qui vogue à l’aventure. Puisse-t-il s’approcher assez

près d’eux!»

Tout le monde s’assit sur l’herbe pour assister commodément à cette

opération de sauvetage. Le tronc s’avançait doucement, le courant étant

à peine sensible au milieu du lac.

Les écureuils s’assemblèrent du côté où il arrivait, mais au lieu de

monter et de descendre, comme ils faisaient auparavant, ils se tinrent

en observation à l’extrémité de la branche la plus basse, tous en file,

l’un derrière l’autre.

Le bois en dérive allait passer à vingt pas de cette branche,

c’est-à-dire au plus près possible des arbres étant donné la direction

qu’il suivait, et le premier écureuil semblait déjà prendre son élan,

lorsque Mme Rolfe s’écria:

«Ils ne peuvent pas sauter aussi loin! ces pauvres bêtes vont se noyer.»

Et chacun était anxieux, dans l’attente d’une catastrophe.

«Eux sauter là tout de même, dit Cudjo. Nègre à vous a vu écureuils

sauter plus loin en Virginie. Voyez, maîtresse... le premier, le

second... hop! hop! encore hop! braves clowns! va!»

En effet, à mesure que Cudjo parlait, chaque écureuil faisait le saut

périlleux et tombait juste sur le tronc flottant.

Bientôt l’épave fut couverte de ces gentilles petites bêtes et continua

de flotter plus vite, sous l’impulsion de son chargement.

«Quel bonheur! Ils sont tous sauvés!» s’écria joyeusement Louisa.

Mais, tout aussitôt, un grand mouvement dans l’îlot d’arbres prouva

qu’un pauvre écureuil n’avait pu profiter du radeau. Le poids de chaque

animal sautant de si haut avait peu à peu imprimé une impulsion au tronc

flottant, qui avait fini par se trouver trop loin pour qu’un pareil saut

fût sans danger. La pauvre bête allait et venait dans un état

d’agitation folle, regardant s’éloigner ses compagnons d’infortune et

criant de toutes ses forces.

«Pauvre petit, il est seul, il va mourir, dit Louisa. Je ne veux pas

qu’il meure. Maman, il faut aller le chercher. Il crie comme je criais

quand j’étais toute seule avec ma pauvre maman Mac Knight, qui ne me

parlait plus. Ah! je ne veux pas qu’il reste là!»

Et l’enfant, auquel ce spectacle de l’abandon d’un pauvre petit être

rappelait les cruelles scènes d’un terrible passé qu’on voulait

affectueusement lui faire oublier, se mit à sangloter.

«Pas pleurer, miss Louisa, dit Cudjo, qui aimait les deux petites filles

au point de ne pouvoir résister à leur moindre chagrin, Cudjo se mettra

à la nage, il prendra pauvre écureuil et le rapportera dans les bois.

Voulez-vous, petite maîtresse?

--Attends! dit M. Rolfe au nègre, qui se disposait à jeter bas sa veste

de toile, si je ne me trompe l’écureuil travaille à un moyen de

sauvetage; et vous allez voir, mes enfants, que les castors ne sont pas

les seuls animaux doués d’ingéniosité et de calcul.»

En effet, l’écureuil était descendu d’un arbre dont l’écorce épaisse

était fendue en écailles de plus d’un pied de long sur plusieurs pouces

de large qui paraissaient sur le point de se détacher du tronc: aussi

les coureurs des bois américains ont-ils désigné cet arbre par le nom

caractéristique d’écaille d’écorce. L’écureuil était enfoncé derrière un

des plus grands morceaux, et bientôt l’écorce se souleva peu à peu. Le

petit animal rongeait avec ses dents, travaillait de ses griffes pour le

détacher du tronc.

Enfin le morceau d’écorce demeura suspendu en l’air par quelques fibres

qui furent bientôt coupées, et il tomba dans l’eau; à peine était-il

remonté à la surface, comme un bouchon, que l’écureuil sautait dessus

légèrement.

A cet endroit, le courant ne se faisait pas sentir, et il était douteux

que ce canot improvisé pût emporter son passager loin de l’îlot; mais

l’écureuil n’était pas embarrassé pour si peu; après s’être balancé

gentiment sur sa petite nacelle, il leva en l’air sa queue touffue en

guise de voilure, et la bise qui soufflait poussa doucement

l’embarcation improvisée jusqu’au courant, où elle suivit d’elle-même la

direction qu’avait prise le tronc d’arbre monté par les autres

écureuils.

Louisa battait des mains.

Henri, voyant que les naufragés allaient aborder près du parapet de

l’écluse, était disposé à leur barrer le passage, afin, disait-il, de

faire don à ses sœurs de deux écureuils qu’on élèverait en cage; sa

bonne mère s’y opposa avec autorité.

«Non, dit-elle, nous ne serons dignes d’être les maîtres de ce domaine

que vous avez appelé tout d’abord un petit Paradis que si nous

respectons les êtres innocents qui l’habitent. L’homme est le chef et ne

doit jamais se montrer le tyran de ces êtres que saint François

d’Assise, dans son poétique langage, appelait nos frères. Mes chers

enfants, rappelez-vous que c’est toujours par la bonté du cœur que la

supériorité doit se manifester, et l’empire de l’amour est plus assuré

que celui de la crainte.»

Les Robinsons de terre ferme · 第 27 / 53 题