Dès le lendemain matin, la grosse affaire fut de préparer les mille
livres de viande qu’avait fournies l’élan, et qui pouvaient suffire à un
assez long voyage. La petite colonie n’avait pas une assez grande
provision de sel pour conserver tant de viande; ce fut Cudjo qui proposa
d’obvier à cet inconvénient par le procédé qu’emploient les Espagnols
dans le pays du Nouveau-Monde, où le sel est une denrée coûteuse. Cette
méthode, qui consiste à faire sécher la viande, est employée aussi par
les trappeurs et les chasseurs pour conserver les buffles ou les animaux
qu’ils ont tués. La viande ainsi préparée prend le nom espagnol de
_tasajo_.
Robert Rolfe et ses fils se mirent à l’œuvre sous la direction de Cudjo,
qui alluma d’abord un grand feu dans lequel il jeta beaucoup de branches
de bois vert fraîchement coupées. La flamme s’éleva lentement enveloppée
d’un lourd nuage de fumée. On planta plusieurs pieux autour du feu, et
on établit un système de cordes de l’un à l’autre; les quartiers de
l’élan, coupés en bandes de chair, furent exposés sur ces cordes à la
fumée, de manière à en subir l’action et celle du feu, sans cuire
cependant. Au bout de trois jours, cette énorme provision de viande
fraîche fut convertie en _tasajo_ capable d’être transporté au loin sans
danger de se gâter.
Pendant ces trois jours, personne ne s’éloigna du camp, bien qu’il eût
été facile de se procurer beaucoup d’autre gibier en allant à la chasse;
mais, comme celui qu’on préparait devait suffire à tous les besoins du
voyage, Robert Rolfe tenait à ce qu’on ne fît pas de massacre inutile.
Ensuite, il ne fallait pas diminuer la précieuse provision de poudre;
enfin, Cudjo avait découvert dans le bois des traces d’ours et de
panthères.
Afin d’empêcher ces dangereux importuns de voisiner près du camp, on
l’entourait chaque soir d’un cercle de feux; mais, pendant le jour, la
sécurité était complète dans le jardin anglais de la vallée; Louisa, qui
renaissait peu à peu au bonheur, se roulait avec Mary sur le gazon semé
de fleurs, et l’on ne parlait plus que de la proximité du départ, tout
en regrettant un peu de quitter l’asile fleuri de l’oasis pour se lancer
de nouveau dans le désert. Du moins, on le quittait dans les meilleures
conditions possibles; le cheval et le bœuf avaient déjà repris de
l’embonpoint dans ces gras pâturages, et leur vigueur était revenue.
Vers la fin du troisième jour, la chair de l’élan était aussi sèche que
des copeaux. On la paqueta, et elle fut logée dans les coffres du
chariot. Pour fêter l’heureuse fin de ces préparatifs, l’on devait
manger au souper un superbe dindon sauvage, pesant bien vingt livres, et
que Cudjo avait abattu à l’entrée de la clairière, où cet animal était
venu se pavaner à la tête d’une troupe de ses congénères.
Très fier de sa prise, Cudjo la regardait rôtir au bout d’une corde et
prendre des teintes blondes qui affriolaient déjà la convoitise des
enfants, lorsqu’un étrange cri retentit dans la forêt. D’abord il partit
d’assez loin, mais il se rapprocha peu à peu. C’était comme le en d’un
animal fuyant sous l’empire de la crainte et de la douleur.
M. et Mme Rolfe, qui causaient entre eux de leur prochain départ,
abandonnèrent leur conversation pour regarder autour d’eux et
questionner Cudjo sur la nature de ce bruit.
«On dirait, dit le nègre, inquiet lui aussi, que c’est le beuglement
d’un bœuf. Voilà Pompo là-bas. Où est son camarade?... Ah! voyez,
maître, Pompo est agité, il se dresse. Quelque malheur est arrivé à
notre bœuf.»
Robert Rolfe, Franck et Henri saisirent leurs carabines; Cudjo s’arma de
sa lance indienne, Pollux vint se placer à côté de son maître, tandis
que Castor, qui gisait sur un coussin à terre, le corps entouré de
bandages, gémissait douloureusement de ne pouvoir être d’aucun secours.
Une fois encore le cri de détresse se fit entendre accompagné du
bruissement des feuilles mortes piétinées dans le fourré par quelque
gros animal; les oiseaux s’envolèrent effrayés; Pompo hennissait et
tremblait de tous ses membres; Mary et Louisa, que Mme Rolfe cachait
dans son sein, jetaient des cris d’effroi.
Enfin le bœuf apparut à l’entrée de la clairière. Il n’était pas
poursuivi comme tous l’avaient supposé, mais atteint déjà par une bête
féroce dont les griffes serraient son cou. D’abord on aurait dit que
cette masse de poils bruns et épais faisait partie du bœuf lui-même,
tant elle était étroitement attachée à son corps; cependant on put
bientôt distinguer les griffes allongées, les membres courts et
musculeux d’une terrible créature. Sa tête était penchée sur la gorge du
bœuf, dont la peau, déchirée en plusieurs endroits, était toute tachée
de sang. La bouche du fauve était fixée sur la veine jugulaire et en
suçait largement le sang.
En sortant du fourré, le bœuf ne galopait plus que lentement et il
beuglait avec moins de force que dans la forêt; la pauvre bête essayait
de gagner le camp, mais elle était à bout de forces et elle tomba comme
une masse, au milieu de la clairière, en poussant un râle d’agonie.
La bête fauve, surprise, fit un bond, et M. Rolfe reconnut en elle le
terrible carcajou. Apercevant de nouvelles proies, le carcajou se
ramassa sur lui-même pour s’élancer au milieu du groupe que formaient
Mme Rolfe et les deux petites filles. La détonation de trois carabines
se fit entendre en même temps; mais le père et ses fils avaient été trop
émus pour bien viser, et quand la fumée se fut dissipée, le carcajou
apparut de nouveau, arrêté par ce bruit inattendu, mais prêt à
s’élancer, car ses yeux étincelaient et son muffle rouge était tiré par
une convulsion qui montrait deux rangées de dents affilées.
Robert Rolfe se précipita en avant, le couteau à la main. Cudjo,
cependant, fut plus prompt; le fer de sa lance brilla en l’air comme un
jet de lumière et s’enfonça dans la crinière épaisse du monstre. Le
carcajou poussa un rugissement, mais sa gorge était traversée. Néanmoins
il put encore se dresser, saisir le dard qui le pénétrait et forcer
Cudjo à lâcher sa lance en le menaçant de ses griffes. Avant que le
nègre fût renversé, M. Rolfe avait saisi un pistolet à sa ceinture et
visé la bête à la poitrine. Le coup était mortel. La bête velue roula à
terre en se tordant dans les angoisses de l’agonie.
La petite colonie était sauvée, mais l’espoir de sortir de l’oasis était
à jamais perdu!
Le cheval, en effet, était incapable à lui tout seul de traîner le
chariot, et quand même la famille Rolfe se fût résolue à traverser le
désert à pied, Pompo n’aurait pas suffi à porter les provisions et l’eau
nécessaires. D’ailleurs, comment réussir à faire ce terrible voyage avec
une femme et deux petites filles qu’il fallait porter dans toute
promenade un peu longue? Plus Robert Rolfe agitait devant Mme Rolfe les
alternatives difficiles où la perte de la moitié de leur attelage les
jetait, plus il trouvait la situation désespérée.
«Aucun être humain ne viendra à notre secours, disait-il. Peut-être le
pied de l’homme n’avait-il jamais foulé l’herbe de ce vallon avant que
nous y eussions pénétré.
--Le moindre parti des chasseurs que le hasard amènera près de la
montagne découvrira notre vallée, répondit sa femme.
--Elle est si étrangement creusée dans la plaine, et si cachée, sauf du
point de vue des cotonniers, qu’ils peuvent explorer la montagne sans
soupçonner une oasis si près... Comme seconde chance de hasard, nous ne
devons pas compter sur le passage de quelque caravane de commerçants. Le
désert environnant est gardé par la soif, et la montagne est trop au sud
pour que les trafiquants des prairies en suivent les sentiers.
--Mais ne sauriez-vous, avec l’aide de Cudjo, démolir le chariot trop
lourd et construire avec les matériaux une voiture plus légère que Pompo
pourrait traîner?
--Oui, s’écria M. Rolfe, c’est là notre seul moyen de salut, mais avant
de l’embrasser, j’irai demain reconnaître la route dans les deux
directions.»
Le lendemain matin, le père de famille partit à cheval, chargé d’autant
de vivres et d’eau qu’il en pouvait porter. Après un tendre adieu aux
siens, il se dirigea vers l’ouest et suivit cette route pendant un jour
et demi sans avoir jamais devant lui, à l’extrême horizon, qu’une plaine
de sable. Cependant il n’avait pas fait beaucoup de chemin, ne s’étant
avancé qu’à travers des sillons et des monticules de sables mouvants où
Pompo enfonçait à chaque pas jusqu’aux genoux. Dans l’après-midi du
second jour, il renonça à son entreprise, craignant déjà de ne plus
retrouver la piste de la vallée. Il parvint pourtant à regagner l’oasis;
mais au retour, lui et Pompo étaient excédés de fatigue et morts de
soif.
La petite colonie accueillit M. Rolfe avec des transports de joie qu’il
reçut d’un air sombre. Les nouvelles qu’il apportait étaient
désespérantes; le bonheur qu’avait sa famille à le retrouver lui perçait
le cœur.
Un jour se passa pendant lequel Robert Rolfe ne put que se remettre de
sa lassitude et apprendre en peu de mots à sa femme le résultat de son
expédition. Assis sur un tronc d’arbre auprès du feu, il gardait le
silence en pesant, amèrement, à part lui, le sombre avenir auquel
étaient voués tous les êtres qu’il aimait, lorsqu’il sentit une main
légère qui touchait son front appesanti, et il vit sa femme assise
auprès de lui sur le tronc d’arbre, et qui le regardait en souriant avec
une sorte de tendre gaieté.
Il secoua la tête comme pour faire entendre que les efforts de sa douce
consolatrice seraient vains cette fois; mais Mme Rolfe ne perdit pas
courage, car elle répondit à la muette interrogation des yeux de son
mari:
«Ne trouvez-vous pas, mon cher Robert, que nous sommes ici au milieu
d’un site ravissant?»
Et son bras s’étendit comme pour embrasser tout le paysage environnant.
Les yeux de Robert Rolfe se reposèrent sur ce riant tableau.
C’était, en effet, un lieu de délices. La clairière ouverte avec son
gazon fleuri où se jouaient les derniers rayons du soleil; le feuillage
de la forêt, revêtu des teintes rousses de l’automne; les collines
lointaines, formant contraste par la couleur sombre des cèdres et des
pins; plus haut, les sommets blancs de neige perçant l’azur du ciel et
prêtant une délicieuse fraîcheur à l’atmosphère, tous ces plans
formaient un paysage enchanteur.
«Oui, ma chère Ellen, dit Robert Rolfe, cette oasis est un séjour
délicieux.
--Alors, reprit-elle, pourquoi serions-nous si inquiets de ne pouvoir le
quitter?
--Pourquoi? répéta machinalement Robert Rolfe, étonné de cette
ouverture.
--Oui, pourquoi? Nous sommes à la recherche d’une habitation, d’un mode
de vie qui nous permette d’élever notre jeune famille. Nous pensions
l’avoir trouvé avec l’aide du bon Mac Knight; la destinée en a décidé
autrement. La petite orpheline qui nous est restée de ce désastre ne
saurait être plus chérie, mieux soignée par ses parents de Los Mimbres
qu’elle ne le sera par nous, et vous savez que je ne la leur aurais pas
abandonnée volontiers. Partir avec des moyens de transport insuffisants
serait exposer tous nos chers enfants à subir de nouveau les angoisses
dont ils ont souffert, et même à ce prix, êtes-vous sûr que nous
atteindrions enfin le but de notre voyage?... Je le répète, que
demandions-nous? Une habitation et les moyens d’exister; cette oasis
nous offre un domaine splendide qui nous appartient à titre gratuit.
Pourquoi ne nous établirions-nous pas ici?
--Mais, ma chère Ellen, comment vivrez-vous dans cette solitude, vous
qui avez été élevée avec tant de délicatesse et qui possédez toutes les
qualités que le monde apprécie?
--Le monde! quel souci a-t-il de nous, et quel besoin avons-nous de lui?
Nos enfants restent avec nous. Voilà notre monde, la société qui nous
convient le mieux et qui doit nous suffire. Avons-nous été heureux dans
le monde? Rappelez vos souvenirs, Robert. N’y avons-nous pas eu à
supporter des attaques aussi cruelles et moins excusables que celles
dont nous aurons à nous garder de la part des bêtes fauves de ces
forêts? Quant à moi, j’ai goûté plus de bonheur depuis que nous en
sommes réduits à vivre en famille qu’au milieu de la société où vous
voudriez nous rejeter.
--Mais vous n’avez pas songé aux difficultés de l’existence au fond de
ce désert!
--Pardonnez-moi; pendant votre absence, je n’ai pensé qu’à notre mode de
vie dans cette oasis. Je suis persuadée qu’elle nous procurera toutes
les choses nécessaires à la vie; quant au superflu, j’en ai peu de
souci.»
Cette assurance réduisit les dernières résistances du père de famille.
Jusque-là, l’idée de s’établir dans l’oasis ne s’était pas présentée à
son esprit, puisqu’il ne s’était occupé que des moyens de s’en éloigner.
Devant l’exposé que sa femme venait de faire, un changement soudain
s’opérait dans les vœux de Robert Rolfe. Les durs traitements que les
hommes civilisés lui avaient infligés, les revers de fortune, les
déceptions accumulées, l’incertitude de l’avenir qui l’attendait à Los
Mimbres après la mort de Mac Knight, tout contribuait à diminuer son
désir de retourner dans le monde.
Il demeura quelque temps silencieux, calculant la possibilité de mener à
bonne fin ce projet, et les chances que l’oasis présentait de nourrir
convenablement sa petite colonie. La vallée était abondamment pourvue de
gibier; on possédait trois carabines et, par bonheur, une grande
quantité de munitions. Avant qu’elles eussent pu s’épuiser, on pouvait
s’ingénier à trouver d’autre moyen de prendre le gibier. D’ailleurs, la
vallée offrait des racines et des fruits propres à varier l’ordinaire.
Mme Rolfe, qui avait des connaissances botaniques, chercherait quelles
plantes potagères il serait bon de cultiver afin d’en améliorer la
qualité; on avait donc tous les moyens d’existence désirables.
Plus Robert Rolfe roulait ces pensées dans son esprit, plus il devenait
enthousiaste du projet de sa femme, qu’il communiqua à Cudjo avant d’en
parler aux enfants. Ne fallait-il pas que le nègre pût improuver un avis
qui le confinait dans une solitude et entravait ainsi l’entière liberté
que son maître lui avait donnée?
«Moi libre! s’écria Cudjo lorsque M. Rolfe eut accompagné de cette
objection l’annonce qu’il lui fit de son projet, moi libre d’empêcher
installation ici, si je regrette le monde! Pas du tout. Cudjo esclave de
votre bonheur, Cudjo content de ne pas voir d’autres blancs; content de
rester ici. Cudjo chantera du matin au soir avec les perruches du bois.
Il leur apprendra à parler, ce sera très drôle.»
Franck et Henri furent dans le ravissement d’avoir à embrasser une vie
libre et solitaire.
Cependant, aucune résolution définitive ne fut prise ce jour-là; mais un
événement imprévu qui survint dans la nuit vint déterminer la petite
colonie à s’établir dans l’oasis, du moins jusqu’à ce qu’une chance
favorable lui permît d’en sortir avec sécurité.