La première heure du jour trouva tout le monde debout. M. et Mme Rolfe
gagnèrent à ce lever matinal de constater un phénomène particulier à ces
contrées. Des premières assises de la montagne où ils étaient placés,
toute la contrée à l’est, aussi loin que la vue pouvait s’étendre, était
une plaine unie qui ressemblait à l’Océan dans ses accalmies. Quand le
globe ardent du soleil surgit du fond de l’horizon, on aurait pu
s’imaginer qu’il sortait de la terre même. Il montait avec lenteur dans
un ciel d’un bleu pâle dont aucun nuage n’altérait la pureté. On marche
en effet pendant plusieurs jours, dans ces hautes plaines de l’intérieur
de l’Amérique, sans apercevoir dans le ciel un nuage gros comme un
cerf-volant.
M. et Mme Rolfe étaient dans une disposition d’esprit assez libre de
soucis pressants pour être sensibles à ce beau spectacle. Ils n’avaient
plus rien à craindre des Indiens, du moins de ceux qui avaient détruit
leur caravane, puisqu’ils avaient mis entre eux et cette troupe féroce
une telle distance difficile à traverser, ils le savaient par
expérience; or, les Indiens aiment le profit immédiat, obtenu sans trop
de peine, et le butin d’un seul wagon, s’ils en découvraient la piste,
n’était pas assez alléchant pour valoir la traversée du désert.
Les enfants s’éveillèrent enfin et se mirent tout de suite à dire que
leur appétit était ouvert. Cette annonce fut reçue gaiement; on
possédait les éléments d’un bon déjeuner. La vue de l’antilope, dont la
fraîcheur de la nuit avait figé la graisse jaune, avait quelque chose
d’engageant. Cudjo, étant plus apte que personne à dépecer cette viande,
fut commis à ce soin. M. Rolfe s’en alla chercher du bois pour rallumer
le feu. Pendant ce temps, les enfants et leur mère nettoyaient toute la
batterie de cuisine et la vaisselle dans l’eau claire du ruisseau. La
poussière de ces plaines desséchées, soulevée pendant la marche du
chariot, avait souillé et couvert tous ces ustensiles, dont la famille
était heureusement bien approvisionnée, car les voyages à travers le
désert exigent un attirail complet.
Des fèves de caroubier rôties sous la cendre servirent de pain, vu que
l’on manquait de farine pour en faire depuis quelques jours. La grande
caisse aux provisions avait été enlevée du chariot et posée à terre;
couverte d’une nappe, elle servit de table à ce festin, auquel rien ne
manqua, pas même le café dont il restait environ une livre.
Après le repas, M. Rolfe, donnant aux enfants la permission de promener
la petite Louisa sous les saules du rivage, se prit à délibérer avec sa
femme sur ce qu’il restait à faire. Cudjo fut admis à ce conseil.
«Nous avons de la nourriture pour une semaine environ, dit Robert Rolfe,
mais, quand elle sera finie, je doute que nous ayons la même facilité à
nous procurer d’autre gibier. Lorsque notre provision sera achevée,
comment ferons-nous pour y suppléer?... Dans une semaine, le bœuf sera
un peu engraissé; ensuite, ajouta-t-il avec tristesse, le pauvre Pompo
pourra soutenir pendant quelque temps la vie de nos enfants. Mais, quand
nous aurons enfin sacrifié les chiens, quelle autre ressource nous
restera-t-il contre la faim?»
--Nous étions plus désespérés hier, répliqua Mme Rolfe; notre situation
est de beaucoup meilleure aujourd’hui, puisque nous possédons la
sécurité du lendemain qui nous manquait. Pour rien au monde il ne faut
sacrifier le pauvre Pompo, ni même le bœuf; eux seuls peuvent nous
permettre de voyager avec le chariot. Or, il n’y a pas d’exemple que
personne ait pu traverser le désert à pied, pas même les trappeurs, et
notre but est bien toujours d’atteindre, si nous le pouvons, la mine de
Los Mimbres, où nous aurons à annoncer la mort du pauvre Mac Knight et à
voir si celui qui le remplacera ratifie l’engagement qu’il vous a signé,
mon cher Robert. D’ailleurs, c’est là seulement que nous apprendrons où
réside la famille maternelle de la petite Louisa, que nous devrons
informer de la catastrophe survenue. Je ne souhaite pas qu’elle me
prenne cette pauvre enfant, à laquelle je me suis attachée pour sa
douceur et par reconnaissance pour ses parents; mais enfin, pour
conclure, notre objectif doit être de sortir de cette solitude,
d’arriver à Los Mimbres. Par conséquent, il nous faut quitter ce lieu
sans plus tarder, après nous être approvisionnés d’eau fraîche, autant
qu’il nous sera possible.
--Oui, oui, dit Cudjo, qui avait également approuvé de ses gestes
affirmatifs la triste perspective déroulée par son maître.
--Il reste un problème à résoudre, dit Robert Rolfe déjà rasséréné par
les encouragements que sa femme lui avait prodigués. Il me faut voir si
le désert présente au nord la même étendue que nous lui connaissons au
sud. Pour m’en assurer, je vais faire le tour de la montagne. Pompo est
reposé, l’heure est favorable. Que Cudjo reste au camp pendant cette
exploration nécessaire.»
M. Rolfe commença sa tournée en suivant le pied de la montagne dans la
direction de l’est. Il n’aperçut que quelques arbres rabougris et, çà et
là, un soupçon de verdure sur la surface de la plaine, et il distingua
dans un fourré une antilope et un autre animal ressemblant à un daim,
mais différant par la longueur de sa queue de tous ceux qu’il
connaissait.
Après avoir franchi huit kilomètres, Rolfe se trouva sur la côte
occidentale de la montagne, et il découvrit le pays qui s’étendait vers
le sud. Aussi loin que sa vue put atteindre, il n’aperçut qu’une plaine
ouverte d’un aspect encore plus stérile que celle du nord; vers l’est,
quelques traces de végétation apparaissaient, encore étaient-elles rares
et par îlots très clairsemés.
C’était une perspective peu rassurante. Les voyageurs avaient donc tout
le désert à traverser avant d’arriver dans un pays habité! Chercher à
regagner la frontière américaine du côté de l’est, dans l’état de
dénuement où ils se trouvaient, avec un attelage épuisé, c’eût été de la
démence. Robert Rolfe n’ignorait pas que plusieurs tribus indiennes,
très hostiles aux blancs, résident dans ces parages. Aussi, quoique le
pays fût assez fertile à l’est, il n’espérait pas pouvoir le traverser.
Il était également impossible d’aller au nord ou au sud, puisqu’il
n’existe pas un seul établissement civilisé considérable dans l’une ou
l’autre direction. L’unique espoir que Rolfe conserva, après cet examen,
fut de pouvoir traverser le désert à l’ouest, du côté des établissements
mexicains de la rivière del Norte: une distance de trois cents
kilomètres! Mais, pour essayer seulement de la franchir, il fallait
laisser se reposer l’attelage pendant un temps suffisant et réunir un
grand nombre de provisions pour la route. Ce dernier point, essentiel,
était celui qui offrait le plus de difficultés.
Robert Rolfe observa que, dans son versant sud, la montagne présentait
vers la plaine une inclinaison plus molle que du côté nord, où elle est
hérissée de précipices; il en conclut qu’une plus grande quantité de
neige devait y fondre et s’écouler par ces pentes faciles. Par
conséquent, le bienfait de l’eau courante y devait fertiliser davantage
le terroir. Il poursuivit sa course de ce côté, jusqu’au moment où il
aperçut des bouquets de saules et de cotonniers, près desquels il
découvrit un ruisseau bordé de pâturages plus verts, plus étendus que
ceux du campement. Il attacha son cheval à un arbre et gravit la
montagne à une certaine hauteur, afin de jeter un coup d’œil dans la
direction du sud et de l’ouest.
L’explorateur n’était pas arrivé à une grande élévation, lorsqu’il fut
frappé du singulier aspect que donnait à la plaine un vide qui semblait
ouvert non loin de là et dont l’étendue était très vaste. Curieux
d’observer de près ce phénomène, il redescendit en hâte, retourna vers
le cotonnier près duquel il avait laissé son cheval, et, le prenant par
la bride, il s’achemina vers cette direction.
En peu de temps il arriva sur le bord d’un terre-plein d’où il aperçut,
situé comme au fond d’un précipice, le plus riant vallon qui pût reposer
ses yeux brûlés par la sèche blancheur du désert de sable.
C’était un délicieux paysage d’automne que Robert Rolfe avait à ses
pieds; des bois, au feuillage de couleurs variées, retentissaient du
chant de mille oiseaux; un ruisseau serpentait entre deux rives
fleuries; nulle trace d’habitation humaine dans cette verte oasis, dont
les aromes montaient jusqu’à l’observateur.
Ce paysage était si bien à souhait pour le plaisir des yeux que Robert
Rolfe se crut d’abord le jouet d’une hallucination; mais les joyeux
hennissements de Pompo, qui humait l’air chargé de senteurs végétales,
lui prouvèrent que ce n’était pas son imagination qui avait créé ce
mirage. Il avait sous les yeux une véritable oasis dans laquelle sa
famille pourrait prendre quelques jours de repos, et il était si
impatient de chercher le chemin de cette délicieuse retraite qu’il
aurait continué son exploration, si le coucher du soleil ne lui eût
rappelé qu’il avait trente kilomètres à faire avant d’être de retour au
camp.
Il était près de minuit lorsqu’il y arriva. Mme Rolfe était inquiète, au
point que Cudjo s’était plusieurs fois offert d’aller à la recherche de
son maître. Après le bonheur de le retrouver sain et sauf, elle eut
celui d’apprendre la découverte qu’il avait faite, et il fut entendu
que, dès le lendemain, on abandonnerait le campement du ruisseau, qu’on
baptisa en le quittant du nom de _camp de l’Antilope_, en l’honneur du
premier exploit cynégétique d’Henri.