LE GRAND DÉSERT AMÉRICAIN

Mac Knight n’avait pas exagéré lorsqu’il avait dit à Robert Rolfe qu’il

fallait traverser un désert pour arriver à sa mine de cuivre de Los

Mimbres, et celui-ci, malgré la connaissance géographique qu’il avait de

l’Amérique, n’avait aucune idée de l’étrange pays dans lequel ils

allaient voyager.

Il existe en effet, dans l’intérieur de l’Amérique du Nord, un grand

désert presque aussi vaste que le Sahara africain; ses confins ne sont

pas parfaitement déterminés, mais on lui attribue environ deux millions

de kilomètres carrés, c’est-à-dire quatre fois la surface de la France.

Cette étendue justifie pleinement sa dénomination de _grand désert_.

Le grand désert d’Amérique offre un aspect à peu près analogue à celui

du Sahara, bien que plus varié en accidents géographiques. On y traverse

des plaines dont quelques-unes ont près de cent milles d’étendue, où

l’on n’aperçoit que des vagues de sable blanc étalées en vastes sillons

comme un tapis de neige secoué par une rafale; plus loin, d’autres

plaines aussi larges au-dessus desquelles le vent ne soulève aucun

tourbillon de sable, mais dont le sol est nu, stérile, âpre comme un sol

de granit. Plus loin s’élèvent de maigres arbrisseaux aux feuilles

blanchâtres et rabougries; en certains endroits, ils forment des fourrés

dans lesquels un homme à cheval a peine à pénétrer, tant leur fouillis

est inextricable.

Cet arbrisseau est l’_Artemisia_, espèce de sauge sauvage: aussi les

chasseurs appellent-ils _prairies de sauge_ les plaines que couvre cette

plante.

Dans d’autres parties de cette vaste solitude, le sol est semé de débris

de cailloux émiettés comme l’empierrement d’une route neuve: ce sont des

laves vomies par des monts autrefois volcaniques. En contraste avec la

sombre couleur de ces débris, d’autres plaines sont aussi blanches que

s’il venait d’y neiger; mais c’est du sel qui couvre le sol à six pouces

d’épaisseur sur une étendue de cinquante milles carrés. Ailleurs, ce

n’est plus du sel, mais de la soude dont les efflorescences presque

analogues, jonchent la terre à perte de vue.

La région montagneuse du grand désert en est la plus pittoresque

naturellement. La chaîne des Montagnes Rocheuses le traverse du nord au

sud et le divise en deux parties à peu près égales. Mais on y rencontre

aussi d’autres montagnes d’une très grande élévation et d’aspects

singuliers. Parfois, durant plusieurs milles, leur sommet horizontal

ressemble au toit d’une maison et paraît si étroit qu’on croirait

pouvoir se mettre à califourchon sur ce faîte cyclopéen. Souvent elles

sortent immédiatement de la plaine en forme de cônes, isolés les uns des

autres, assez semblables à des tasses à thé renversées sur une table.

Certains pics pointus sont élancés comme des obélisques. D’autres sont

en forme de dôme, comme le Panthéon. A distance, ces montagnes prennent

des colorations diverses; les unes sont bleues, d’autres noires ou vert

foncé. Celles qui sont bleues doivent cette teinte aux pins et aux

cèdres qui croissent sur leurs flancs; mais la plupart n’offrent pas

trace de végétation.

Cependant elles n’en présentent pas moins un coup d’œil varié, car de

grandes raies rouges, jaunes et blanches, dues aux différentes natures

de roches qui les composent, les traversent en sens opposés; on en

trouve même qui brillent de l’éclat du mica et de la sélénite. Quand le

soleil les frappe de ses rayons, elles ressemblent aux monts d’or et

d’argent dont on n’entend parler que dans les contes de fées.

Enfin, les plus élevées de ces montagnes, celles qu’on aperçoit de plus

loin et qui guident dans ce désert comme en pays civilisés les clochers

de villages, sont couvertes en toute saison d’un manteau de neige

immaculée, car leur élévation au-dessus du niveau de la mer est

considérable.

Des rivières aussi étranges que ces contrées encore peu connues les

traversent en tous sens. Les unes roulent leurs eaux calmes et peu

profondes sur un fond de mica; quand on les suit dans leur cours, sur le

bord de leur lit qui est parfois large de vingt-quatre mètres, on

observe qu’au lieu de croître dans leurs parcours, comme les rivières

des autres pays, elles s’épuisent peu à peu jusqu’à ce que leurs eaux,

perdues dans les sables, ne présentent plus qu’un lit desséché pendant

plusieurs journées de marche. Plus loin cependant, la rivière apparaît

de nouveau, son volume s’accroît et parfois si abondamment que

quelques-unes peuvent porter de grands vaisseaux à des centaines de

kilomètres de la mer. Telles sont l’Arkansas et la Platte.

D’autres cours d’eau moins bienfaisants roulent leurs ondes impétueuses,

entre des rochers élevés de plus de mille pieds, qui forment un

précipice au fond duquel rugit la rivière emprisonnée, changée en

torrent par le lit accidenté sur lequel elle bondit et tombe tour à

tour. Ces rives inhospitalières sont si escarpées qu’on n’en peut gravir

les flancs, et les roches qui les enserrent sont si dénudées de

végétation qu’aucun oiseau du ciel n’a sans doute jamais bu à ces coupes

silencieuses. On trouve aussi des lacs au milieu de plaines stériles.

Que le voyageur qui s’est arrêté sur leurs bords y revienne quelques

années après, il les y cherchera en vain; les lacs se sont desséchés, il

n’en reste plus que quelques traces marécageuses dans les bas-fonds.

Enfin, parmi les lacs d’existence plus stable, les uns offrent des eaux

fraîches et salubres, d’autres repoussent par leur goût saumâtre, enfin

quelques autres encore sont plus salées que l’Océan lui-même.

Les sources abondent dans ce désert; on en trouve de sulfureuses et de

salines; certaines sont si chaudes qu’on n’y peut plonger le doigt sans

se brûler.

De loin en loin, l’on aperçoit de vastes cavités dans les montagnes et

des trous profonds au milieu des plaines; c’est ce qu’on nomme des

_barrancas_. Au travers des montagnes elles-mêmes, les rivières ont

taillé des fentes immenses dont le faîte semble s’être écroulé et qu’on

appelle _cañons_. Toutes ces bizarres formations caractérisent la région

du grand désert américain.

Mais il a ses oasis, ce qui revient à dire ses habitants. L’une d’elles

est le nouveau Mexique; il renferme un grand nombre de villes et plus de

cent mille habitants de race espagnole mêlée au sang indien; outre cette

grande oasis, il en offre des milliers d’autres de toutes les étendues,

depuis cinquante milles de largeur jusqu’au petit terrain de quelques

acres, fertilisé par quelque source bienfaisante. Dans plusieurs d’entre

elles résident des tribus indiennes qui possèdent des chevaux et du

bétail, ou d’autres tribus moins fortunées qui subsistent misérablement

de racines, de graines, de reptiles, d’insectes.

En dehors de ces centres plus ou moins civilisés et errants sur la vaste

étendue du Sahara américain, l’on trouve cette classe d’hommes blancs

qui vit de hasards heureux et de fatigues héroïques, auxquels on donne

le nom de _trappeurs_. Ils subsistent de la chasse du buffle et d’autres

animaux. Leur existence, en question chaque jour, n’est qu’une

succession de périls; ils ont à combattre les bêtes sauvages et les

Indiens non moins féroces, et leur unique ressource pour vivre est de

chercher les fourrures de castor, de loutre, de rat musqué, de martre,

d’hermine, de lynx et de renard. Des _forts_ ou entrepôts de commerce,

établis par des marchands aventureux, se trouvent à de grandes distances

les uns des autres. Les trappeurs viennent y échanger leurs fourrures

contre des vivres, des vêtements et les munitions indispensables à leur

périlleux métier.

Enfin une dernière classe d’hommes traverse le grand désert. Depuis

plusieurs années, un commerce considérable s’est établi entre l’oasis du

nouveau Mexique et les États-Unis. Il emploie un capital important et un

grand nombre d’hommes. Les marchandises sont transportées sur de grands

chariots appelés wagons, traînés par des bœufs ou des mules, et les

négociants ne s’aventurent que par troupes auxquelles on donne, comme

dans le Sahara, le nom de caravanes.

Elles ont coutume de suivre une direction connue où l’on peut trouver de

l’herbe et de l’eau à certaines époques de l’année. Il y a plusieurs de

ces chemins ou _pistes_ qui vont des établissements placés à la

frontière des États-Unis à ceux du nouveau Mexique; néanmoins, les

voyageurs qui suivent ces pistes voient se dérouler sous leurs yeux

l’étrange spectacle du désert américain, et s’ils l’ont traversé sans

risque, ils peuvent se féliciter de leur heureuse chance et bénir leur

destinée.

Pendant la plus grande partie du voyage qu’accomplissait de Saint-Louis

à Santa-Fé la caravane dont la famille Rolfe faisait partie, rien ne

vint troubler la sécurité du trajet. Mac Knight se montrait plein

d’égards pour ses compatriotes et la jeune Mexicaine, habituée aux

accidents de ces expéditions, animait de sa gaieté les haltes du soir,

tandis que Mme Rolfe les charmait par sa conversation. Quant aux

enfants, ils n’éprouvaient ni crainte ni fatigue. La nouveauté des lieux

les amusait; leur seule préoccupation était de savoir quand ils

arriveraient à la mine de Los Mimbres, où ils prétendaient être

employés, Franck comme apprenti mineur, et Henri, qui n’aimait pas à

perdre de vue le soleil, comme aide de son père à son bureau.

Au bout de deux mois de cette vie nomade, la caravane quitta la piste

habituelle des commerçants, afin d’éviter les Arapahoes, tribu indienne

de mauvais renom. Elle se dirigea vers la rivière canadienne, qu’elle

franchit et longea ensuite sur sa rive droite.

Le pays était accidenté et la nouvelle route difficile. On n’avançait

plus que lentement; la piste était coupée, à de fréquents intervalles,

par des ruisseaux qui se dirigeaient du sud vers le fleuve. La plupart,

bien qu’à sec, formaient des fossés profonds; à chaque instant l’on

était forcé d’arrêter tout le convoi pour aplanir un peu ces ornières et

frayer un passage aux chariots.

En traversant un de ces fossés, le timon du chariot qui contenait la

famille de Robert Rolfe se rompit; pendant qu’il descendait de cheval et

aidait Cudjo à détacher l’attelage, afin de réparer l’accident, le reste

du convoi dépassa le wagon arrêté et poursuivit sa route en avant. Le

nègre se mit en mesure d’assujettir le timon à grand renfort de clous et

de cordes. Rolfe l’aidait de son mieux, tout en écoutant le bruit des

roues du convoi qui s’éloignait, lorsqu’un galop de cheval se rapprocha

d’eux. C’était Mac Knight qui revenait sur ses pas en s’apercevant que

ses amis étaient distancés, et qui venait apprendre la cause de leur

retard.

Il voulait rester avec eux pour les aider, mais Robert Rolfe n’y

consentit pas; il démontra à l’Écossais qu’il lui serait facile de

rejoindre la caravane à la halte de la nuit. Il n’est pas rare, en

effet, qu’un chariot soit obligé de rester en arrière avec tout son

monde pour des réparations; quand il n’arrive pas au campement de nuit,

on envoie le lendemain matin un détachement à sa rencontre, afin de

l’aider en cas de besoin. Mac Knight se laissa vaincre par l’assurance

de la facilité avec laquelle l’accident serait réparé et aussi par

l’inquiétude que son absence causerait à sa femme; après avoir serré la

main de Robert Rolfe, il piqua des deux et repartit au galop.

Au bout d’une heure de travail, le timon était raccommodé, et le

chariot, traîné par son attelage reposé, reprenait allègrement sa route;

mais à peine avait-on fait un mille que le sabot d’une des roues,

rétrécie par l’extrême sécheresse de l’atmosphère, se détacha, et les

jantes parurent prêtes à se disjoindre. Ce second accident était

beaucoup plus grave que la rupture du timon. Rolfe et Cudjo prévinrent

les suites immédiates de ce nouveau malheur en arrêtant tout d’un coup

le chariot et en mettant un appui pour soutenir la charge de la voiture.

«Ah, maître, dit Cudjo, c’est maintenant que nous aurions besoin d’un

coup de main.»

Et il se haussa sur la pointe de ses pieds pour apercevoir le dernier

wagon qui apparaissait à l’extrême horizon.

La première idée de Rolfe fut en effet de mettre son cheval au galop

pour aller solliciter l’assistance de la caravane; mais il se souvint de

la mauvaise grâce avec laquelle plusieurs Mexicains l’avaient raillé de

son inexpérience des voyages dans les prairies et avaient même refusé de

lui être utiles en diverses circonstances; le brave Écossais, seul

peut-être, aurait couru à son secours.

Mme Rolfe aperçut dans la physionomie de son mari les causes de son

indécision.

«Robert, dit-elle, il faut essayer de nous tirer d’affaire tout seuls.

N’avons-nous point à apprendre à nous passer de tout le monde? Et ce

n’est pas si difficile de faire le métier de charron. Tous les outils

sont là dans la boîte sous le chariot; Frank et Henri vont couper des

branches d’arbre et vous tailler des coins; moi je serai la mouche du

coche, car je ne pourrai que vous encourager à l’ouvrage, mais je serai

bonne au moins à vous rappeler que nous nous sommes trouvés dans des

situations plus fâcheuses. Voyons! n’ayez pas une mine si attristée. Ne

vous trouvez-vous pas mieux ici que dans votre ferme sous l’eau? Vite, à

l’ouvrage, et nous pourrons peut-être rejoindre nos compagnons avant la

nuit.»

Cudjo s’était mis à rire à cette allusion à la ferme du Caire, où ses

jeunes maîtres auraient été parfaitement heureux, selon lui, à la

condition d’être de petits canards; cette hilarité, autant que

l’enjouement de Mme Rolfe, rendit de l’énergie au chef de la famille. Il

mit habit bas, saisit le marteau, et, à force d’essais plus ou moins

habiles, la roue fut resserrée et devint plus solide que jamais.

Malheureusement, lorsque le chariot fut rétabli sur son essieu et prêt à

rouler de nouveau, le soleil était sur le point de se coucher. Ne

connaissant pas la piste, on risquait de s’égarer en marchant dans

l’obscurité: force fut donc d’allumer du feu là où l’on était et d’y

passer la nuit. Sauf sa solitude, ce campement sur les bords de la

rivière réunissait les commodités désirables.

Le jour trouva la famille Rolfe debout et prête à partir. Après avoir

pris le premier repas, on se remit sur les traces visibles de la

caravane, en s’attendant à voir venir du monde au-devant du wagon

attardé. Malgré cette espérance, à midi, aucun voyageur de la caravane

n’avait encore paru, et le chariot avançait toujours dans un pays âpre,

couvert de collines rocheuses et dont les vallées ne contenaient que

quelques rares arbustes.

Comme on poussait en avant vers les montagnes, un bruit, semblable à la

détonation d’une bombe, se fit entendre tout à coup. Qu’est-ce que cela

voulait dire? La caravane avait des bombes et des obusiers qu’elle

rapportait au gouverneur de Santa-Fé: s’était-elle servi de ce signal

pour faire connaître sa direction au wagon retardé? Ce n’était pas

probable. Avait-elle été attaquée par un parti d’indiens, et cette

attaque avait-elle été repoussée par le canon? Telles furent les

questions que se posèrent les voyageurs.

«Non, dit Mme Rolfe la première, la détonation ne se renouvelle pas, il

ne s’agit pas d’un combat.

--Ce doit être plutôt un accident, dit à son tour Robert Rolfe après

réflexion, car le tir d’un obusier produit deux détonations, celle qui

suit la décharge et puis l’explosion de la bombe. Or, nous en avons

entendu une seule. Quelque projectile aurait-il éclaté par accident?...

Pourvu qu’il n’y ait pas de blessés!»

On fit une halte d’une demi-heure, afin d’épier les moindres bruits;

mais au bout de ce temps, comme rien ne se faisait plus entendre,

l’inquiétude gagna tout le monde, et le wagon reprit sa marche en avant.

Les voyageurs constatèrent que la caravane avait fourni une longue

traite le jour précédent, car le soleil était près de se coucher lorsque

le chariot atteignit les hauteurs, et l’on était encore loin du lieu où

la caravane avait dû faire son campement la nuit précédente.

«Allons en avant! allons!» dit courageusement Mme Rolfe, à laquelle son

mari demandait s’il fallait renoncer pour cette nuit encore à rejoindre

leurs compagnons.

Enfin, aux premières clartés de la lune, le chariot atteignit ce

campement qui lui présenta un horrible spectacle. Les wagons étaient

tous là avec leurs bannes déchirées et leur cargaison dispersée à terre;

l’artillerie y était aussi, et des feux à demi éteints fumaient auprès

des pièces. Des êtres humains gisaient sur le sol privés de vie, et des

loups hurlant, se querellant, se disputaient cet horrible festin.

Un cri d’effroi et de douleur partit du chariot. Les enfants se

rejetèrent en arrière, ne pouvant soutenir la vue de cet affreux

spectacle, et Mme Rolfe éleva sa pensée vers Dieu pour lui recommander

l’âme des malheureux voyageurs.

Les Robinsons de terre ferme · 第 11 / 53 题