VILLE SUPERBE... SUR LE PAPIER

Il fallait pourtant se hâter de trouver l’emploi de tant d’activités

impatientes de s’exercer, et du peu de ressources qui restaient à la

famille, désormais accrue. La première épreuve avait été trop funeste

pour que Robert Rolfe se confiât de nouveau à des hommes d’affaires.

N’ayant point d’autres connaissances dans un pays absolument neuf pour

lui, dont il ne savait que par ouï dire les mœurs et les coutumes, il ne

lui restait d’autre moyen de renseignement au sujet de ce qu’il

cherchait que la voie des journaux qui vulgarisent toutes les affaires.

Parmi les annonces qu’il y lut, une surtout lui sembla réaliser son vœu.

Il s’agissait d’une cité nouvelle qui s’édifiait au confluent du

Mississipi et de l’Ohio. Le Caire, c’est ainsi qu’on la nommait, ne

pouvait manquer de devenir rapidement une des plus florissantes villes

des États-Unis, à cause de sa situation sur les deux plus grandes

rivières navigables de l’Amérique. Les annonces faisaient valoir

pompeusement ces avantages, et elles donnaient même des plans de la

nouvelle cité qui désignaient les églises, les édifices publics, les

théâtres, les quais, en un mot, qui représentaient une ville toute

pourvue de ce qui constitue un grand centre de population.

On offrait des lots de terrain à vendre près de la ville, donnant ainsi

aux habitants la possibilité d’allier les occupations agricoles aux

manipulations commerciales. Cette combinaison plut à Robert Rolfe, qui

n’eut pas à se reprocher cette fois de ne pas s’être bien informé, car

un mois durant il resta en pourparlers avec l’agence où se vendaient ces

lots.

Une foule si compacte se pressait dans ces bureaux, tant de convoitises

alléchées par les superbes promesses des prospectus se disputaient la

priorité des achats, que l’émigrant pensa faire une affaire excellente

en concluant l’achat d’une ferme et d’un terrain annexe dont on lui

remit le plan en poche en échange de ses dollars; mais, comme il avait

appris la prudence à ses dépens, il ne voulut pas exposer sa jeune

famille à manquer des aises habituelles dans un pays encore si neuf, et

il laissa Mme Rolfe et les enfants à Saint-Louis, pour aller visiter son

nouveau bien avec Cudjo.

Le voyage fut long et pénible, mais moins rude que l’épreuve qui

attendait Robert Rolfe. La superbe ville du Caire n’existait que sur les

feuilles d’annonces. Ses bâtiments, son théâtre, ses églises, ses quais,

se réduisaient à une mauvaise auberge plantée sur l’unique endroit de la

plaine qui ne fût pas un marécage. Tout l’emplacement destiné à la cité

gisait sous plusieurs pieds d’eau croupie, et les parties un peu plus

élevées étaient couvertes de roseaux et d’arbres.

L’auberge elle-même n’était préservée de l’envahissement des eaux que

par une digue, et sa création dans cette triste solitude n’était

explicable que parce qu’elle servait de gîte aux mariniers des deux

fleuves.

Robert Rolfe se félicita de n’avoir pas mené sa femme et ses enfants

dans ce lieu de désolation; mais, comme il perdait là son dernier

argent, sa suprême espérance, il voulut se rendre compte de la situation

de son lot de terrain, afin de savoir s’il pourrait le revendre sans

trop engager son honnêteté personnelle. Il partit donc de l’auberge avec

Cudjo, et tous deux constatèrent que ce lot de _ville_ était dans un

marais où l’on enfonçait jusqu’à mi-jambes dans la boue. Quant à la

ferme, les bâtiments avaient existé, en effet, mais il fallut prendre un

bateau pour la visiter, et l’acquéreur put naviguer tout à son aise à

trois pieds au-dessus du toit de son habitation.

Le désastre était complet.

Il ne restait plus qu’à retourner à Saint-Louis pour y annoncer cette

mauvaise nouvelle, car Robert Rolfe dédaigna de suivre l’avis que lui

donnait l’aubergiste de revendre son lot par la même agence dont il le

tenait. En sondant l’amertume de sa déception, il ne voulut pas

l’infliger à d’autres qui auraient pu, comme lui, y engloutir leur

dernière espérance, et il se plut à croire qu’il rentrait près de sa

famille plus digne d’elle en lui revenant ruiné, mais irréprochable,

qu’en lui rapportant un argent par lequel il aurait sanctionné la

tromperie dont il était victime.

Ce fut cependant en désespérant de l’avenir que Robert Rolfe arriva à

Saint-Louis, car ses seules ressources consistaient désormais dans une

somme de 2.500 francs qu’il avait laissée à sa femme. Son entrée

soudaine dans l’hôtel où sa famille était logée fut accidentée par une

scène enfantine qui lui valut une aide inattendue.

Comme lui et Cudjo pénétraient, la tête basse, dans le vestibule, un cri

partant du salon se fit entendre, et Mary, qui jouait avec une petite

fille de son âge, se leva avec tant de précipitation pour venir

embrasser son père qu’elle renversa la chaise basse dans laquelle

celle-ci était assise.

Ce fut un désordre pendant lequel Robert Rolfe ne sut ce qu’il devait

faire, soit embrasser sa Mary qui se pendait à lui, soit venir au

secours de l’enfant étranger qui avait roulé sur le tapis comme une

petite boule, sans se faire mal, mais qui criait de surprise, ses

cheveux noirs rabattus sur sa figure et sa chaise de bambou renversée

sur son corps.

Mary, d’ailleurs, quitta vite son père en s’apercevant du mal qu’elle

avait causé; elle releva sa petite amie en lui demandant pardon, et,

comme Robert Rolfe prenait dans ses bras cette petite fille de six ans

qui le regardait de ses grands yeux noirs encore un peu effarés, un

homme de haute taille entra précipitamment dans le salon en disant:

«Louisa, ma mignonne, que t’est-il arrivé?

--Rien, papa, répondit l’enfant qui souriait déjà à travers ses larmes,

au père de sa petite amie.

--Oh! si, monsieur Mac Knight, dit naïvement Mary, c’est moi qui ai fait

tomber Louisa en courant au-devant de mon papa, mais j’espère qu’elle ne

s’est pas fait beaucoup de mal, car elle m’a dit que ce n’était rien

quand je lui ai demandé pardon.

--Un compatriote, je pense», dit Robert Rolfe en tendant au jeune père

l’enfant qui avait causé une entrée en connaissance un peu brusque.

L’étranger n’avait, en effet, ni l’accent ni la tournure des Américains,

et bien que ses traits accentués, sa barbe fauve et sa stature dégagée

annonçassent plutôt un Écossais qu’un Anglais pur sang, à tant de

distance de la mère patrie, Robert Rolfe avait à le rencontrer le même

plaisir qu’il eût ressenti en voyant un Anglais de son comté natal.

«Oui, monsieur Rolfe, dit Mac Knight avec une vive cordialité; et même

quelque chose de plus, car nos femmes et nos enfants se sont déjà liés;

j’ai beaucoup causé avec Mme Rolfe, que j’ai trouvée une personne pleine

de sens et de cœur; à force de remuer les souvenirs de la vieille

Angleterre, nous avons découvert qu’une Rolfe a épousé un Mac Knight de

Glasgow; cela ne nous fait pas du tout parents dans le sens de la loi.

Nous ne pourrions hériter l’un de l’autre, ajouta-t-il avec un gros

rire; mais qu’importe, il y a eu alliance entre nos deux familles, et si

jamais vous aviez besoin de moi dans ce pays-ci, vous connaissez le

proverbe: Écossais, épaule contre épaule.»

Cette ouverture amicale fut corroborée d’une énergique poignée de main.

La liaison entre les deux familles était en effet complètement établie,

car, lorsque Robert Rolfe se présenta chez sa femme, il trouva auprès

d’elle Mme Mac Knight, jeune Mexicaine d’aimable physionomie; toutes

deux travaillaient à des ouvrages d’aiguille; mais l’étrangère se retira

discrètement, non sans demander à sa nouvelle amie si l’arrivée de M.

Rolfe mettrait obstacle au dîner en commun.

«Bien au contraire, madame, car M. Mac Knight et moi nous sommes déjà de

connaissance», répondit Robert Rolfe.

Restés seuls, le mari et la femme eurent le loisir de déplorer le

mauvais sort qui s’attachait à leurs entreprises depuis qu’ils étaient

en Amérique, et, dans l’embarras où ils étaient, ils crurent ne pouvoir

mieux faire que d’expliquer leur situation à M. Mac Knight, afin

d’obtenir de lui un bon conseil.

Sa qualité d’Écossais devait donner un grand poids à son avis, car c’est

une vérité d’observation en Angleterre qu’à mauvaise chances égales un

Écossais trouve moyen de se tirer d’affaire là où un Anglais succombe.

C’est une singulière race que celle des montagnards. Sobre, patiente,

tenace, aidée d’un tact presque divinatoire, voyant courir les pensées

des gens autour de leur tête, elle s’implante partout, arrive au succès

malgré vent et marée, et cela sans perdre aucune de ses qualités

natives, ni même le souvenir et le profond amour de ses Highlands.

Lorsqu’au dessert Robert Rolfe eut raconté son voyage à cette cité du

Caire... superbe sur le papier, et dont le moindre défaut était de ne

pas exister, M. Mac Knight hocha la tête et dit que cela ne l’étonnait

pas... qu’il n’avait pas osé inquiéter Mme Rolfe de ses pressentiments;

mais ces grands coups de réclames dans les journaux cachaient toujours

quelques gigantesques _hum-bug_, et, sans s’étendre davantage sur ce

sujet mortifiant pour la simplicité de Rolfe, sans attendre même que

celui-ci demandât un avis, il mit en pratique ses proverbes écossais:

«Je suis, dit-il, directeur d’une mine de cuivre qui est située à

l’ouest de la rivière del Norte, dans les montagnes qu’on appelle Los

Mimbres, au centre à peu près du grand désert américain. J’y fais assez

bien mes affaires et tout y dépend de moi, j’entends que je l’administre

sans contrôle aucun. Notre sous-directeur, qui tient la comptabilité,

s’ennuie à périr dans notre désert; il est célibataire, il n’a pas pour

s’occuper après ses travaux les joies de la famille, et il m’a demandé

bien des fois de l’envoyer aux États-Unis à titre de représentant de nos

mines; j’ai refusé jusqu’ici. Je ne trouvais pour le remplacer personne

qui me plût. Songez-y, monsieur Rolfe.--On est là-bas comme perdu au

fond du désert américain, loin de toute communication, puisqu’on n’y

arrive qu’en caravanes, par crainte des tribus indiennes; on doit donc

se faire une petite société entre soi, se voir fréquemment pour échapper

à l’ennui de la solitude. Or, vos enfants sont aimables et bien élevés,

et eux-mêmes pourraient se faire plus tard une situation dans les mines;

ma femme me dit qu’elle aura du chagrin à quitter Mme Rolfe, tant elle

la trouve à son gré, et votre mauvais succès m’intéresse autant que

votre physionomie, et tout ce que je sais de vous m’agrée. J’ai connu

comme vous la mauvaise chance, et si je n’avais pas trouvé des mains

tendues vers moi pour m’aider à me relever quand j’étais tombé bas, qui

sait ce que je serais devenu? J’ai passé, cher monsieur Rolfe, par des

épreuves que vous n’avez certes pas connues, et vous voyez qu’il ne faut

jamais désespérer du sort, puisque me voilà satisfait du mien. Donc,

pour me résumer, voulez-vous venir dans ma mine à titre de

sous-directeur?»

Et il énuméra les avantages de ce poste, qui dépassaient tout ce que

Robert Rolfe aurait osé espérer.

«Ne me remerciez pas, ajouta-t-il bientôt pour couper court aux actions

de grâces qui accompagnaient l’acceptation des offres cordiales. C’est

moi qui reste votre obligé, car je crains que le séjour de nos montagnes

ne soit bien triste pour une famille habituée à la vie citadine. C’est

ma femme et moi qui gagnons à ce marché, sans parler de ma petite

Louisa, qui sera heureuse d’avoir une compagne.»

Il fallut donc que Robert Rolfe acceptât ce bienfait sans trop insister

sur sa réelle reconnaissance, puisque la délicatesse de M. Mac Knight

lui interdisait cette expansion, mais il n’en apprécia que plus vivement

la bonté de son compatriote. Celui-ci lui conseilla de commencer dès le

lendemain les préparatifs nécessaires. Il attendait pour partir une

petite caravane d’Espagnols qui se formait pour aller au nouveau

Mexique, car il n’y aurait aucune sécurité à voyager par bandes

restreintes dans ces vastes solitudes où errent des tribus d’indiens

nomades.

L’argent qui restait aux émigrants suffisait à les équiper

convenablement. Robert Rolfe acheta un chariot et deux paires de bœufs

vigoureux pour traîner sa famille et ses bagages, ainsi que les

approvisionnements nécessaires à une aussi longue route. L’utilité de

Cudjo s’affirmait immédiatement, le nègre s’entendant à diriger un

attelage mieux que personne. De plus, Rolfe se munit d’un cheval pour

lui, d’une carabine, et, se trouvant encore un peu de fonds après tous

ces achats, il fit don à Franck et à Henri de deux petites carabines, ce

qui les rendit tous les deux très fiers de leur importance, car ils

promirent de s’en servir, si par hasard l’on faisait en route des

rencontres fâcheuses.

Ce n’était pas là une de ces prévisions enfantines dont les grandes

personnes sourient; la petite caravane était armée jusqu’aux dents en

cas d’attaque; outre les Mac Knight et les Rolfe, elle se composait pour

la plupart de Mexicains qui revenaient des États-Unis, où ils étaient

allés chercher quelques pièces d’artillerie pour le compte du gouverneur

de Santa-Fé. Ils ramenaient avec eux un canon et deux mortiers avec

leurs caissons et leurs affûts.

C’était donc vers de nouvelles aventures que Robert Rolfe allait avec sa

famille; mais, cette fois, il se sentait plus fort, tant est puissante

l’action d’une espérance et d’une aide amicale, et ce fut sans terreur

qu’il quitta les villes civilisées et qu’il se lança pour la seconde

fois vers l’inconnu en partant pour les vastes solitudes des prairies

américaines.

Les Robinsons de terre ferme · 第 9 / 53 题