UNE FAMILLE D’ÉMIGRANTS

Parmi les nombreux passagers du paquebot anglais faisant le service

habituel de Liverpool à New-York, et que le beau temps engageait à

demeurer sur le pont tant que les côtes de l’Angleterre restaient en

vue, se trouvait un groupe de personnes pour lesquelles cet adieu aux

rivages de la patrie était solennel, parce que, selon toute

vraisemblance, il devait être définitif.

Aussi était-ce avec une amère tristesse que l’homme qui paraissait être

le chef de cette famille regardait les falaises crayeuses dont les

contours commençaient à se noyer, à se perdre dans la brume légère de

l’horizon.

«Adieu! adieu! et c’est pour jamais!» murmura-t-il lorsque la ligne

moutonneuse des flots se maria dans le lointain aux nuages pommelés du

ciel; sous cette impression douloureuse il décroisa ses bras, qu’il

avait tenus jusque-là serrés sur sa poitrine oppressée, et tandis que sa

main droite se portait à ses yeux pour dérober une larme furtive, sa

main gauche retombait le long de son corps par un mouvement de

découragement suprême.

Mais elle fut saisie au passage par sa femme, qui était assise sur un

banc à ses côtés. Par une inspiration vraiment féminine, après avoir

serré la main de son mari, elle la mit sur la tête blonde de la petite

fille qu’elle tenait sur ses genoux; soit que l’enfant comprît ou non le

sens de cette caresse, elle éleva ses petits bras et couvrit de baisers

la main paternelle.

«Robert, murmura la jeune mère, voici notre patrie, et nous l’emportons

avec nous.»

Elle lui montrait la petite fille et deux jeunes garçons de onze et de

treize ans, inattentifs à cette scène, car ils s’amusaient à regarder le

sillage que creusait le passage du bateau. Ce spectacle était si nouveau

pour eux, ainsi que l’installation du paquebot, qu’ils vinrent à ce

moment demander la permission de promener leur sœur Mary.

«Le pont est aussi peu mouvant qu’un plancher, dit Franck, qui était

l’aîné. D’ailleurs, nous la tiendrons.

--Tu crois donc qu’à sept ans je ne saurai pas marcher sans aide sur un

bateau?» dit Mary, qui se laissa glisser des genoux de sa mère et qui

s’avança seule entre les groupes des passagers se promenant sur le pont,

jusqu’au moment où un mouvement de tangage lui eut prouvé que l’image

dont Franck s’était servi n’était pas rigoureusement exacte et que

l’appui d’un bras n’était pas à dédaigner.

Ces trois enfants étaient de physionomies si heureuses que chacun leur

faisait fête, et même, au moment où Mary faillit tomber contre un banc

pour avoir voulu opérer seule sa tournée d’exploration, une vieille dame

la retint, et, après avoir flatté de la main les grosses boucles blondes

de la petite fille, elle lui dit:

«Puisque je vous ai empêchée de vous étaler par terre et de salir votre

jolie robe bleue sur ce pont mouillé de vapeur, voulez-vous, ma chère

enfant, me donner un baiser qui me paiera bien de ce petit service?»

Le baiser pris, la dame continua:

«Nous allons nous voir tous les jours, pendant cette longue traversée.

Dites-moi donc votre nom, mon petit cœur, pour que je puisse vous

appeler.

--Je me nomme Mary Rolfe, répondit l’enfant. Voici mes deux frères,

Franck et Henri, qui me cherchent à travers tout ce monde, et là-bas,

voilà papa et maman. Nous allons tous en Amérique pour faire fortune.

--Que Dieu vous aide! dit la vieille dame avec la mélancolie que donne

l’expérience, et en souhaitant du fond de son cœur un heureux succès à

toute cette famille d’émigrants. Mais, chère enfant, c’était seulement

votre petit nom que je vous demandais et non pas les affaires de votre

papa, car je ne suis pas une personne indiscrète.»

Mary réfléchit un instant:

«Oui, dit-elle, c’est moi qui l’ai été; on me dit toujours que je parle

trop.»

La réputation de Mary devait être faite à cet égard, car au même moment

Franck, qui venait enfin de l’apercevoir, vint l’enlever à sa nouvelle

amie; tout en promenant sa sœur, il exerça le devoir d’un frère aîné en

lui rappelant que maman désirait qu’on ne se liât pas trop vite avec des

étrangers

Pendant que les trois enfants s’amusaient du spectacle de la pleine mer,

si nouveau pour eux, M. et Mme Rolfe étaient retombés dans un silence

pénible; la jeune femme observait les traits contractés de son mari, et

elle oubliait ses propres peines pour chercher quelle bonne parole

serait capable de le consoler. Mais elle ne savait pas encore comment

toucher assez délicatement aux points douloureux de leur commune

destinée, lorsque Robert Rolfe lui dit:

«Avez-vous remarqué, ma chère Ellen, à quelle date nous nous sommes

embarqués, et quel souvenir elle nous rappelle?

--Oui, Robert, c’est à pareil jour que je vous revis, il y a quatorze

ans, à votre retour de vos voyages sur le continent, et ce fut un jour

béni, puisque l’un et l’autre nous sentîmes se réveiller en nous notre

mutuelle affection d’enfance et que, peu de temps après, vous demandâtes

ma main.

--Ce fut un jour funeste pour vous, ma pauvre Ellen, repartit Robert

Rolfe avec un accent plein d’amertume; je n’étais pas le mari que vous

méritiez. Qu’ai-je su faire pour votre bonheur et pour celui de ces

trois chères créatures que vous m’avez données? Rien, sinon dissiper

leur patrimoine, et, pour conclusion logique, vous entraîner tous les

quatre dans les aventures.

--Vous êtes trop sévère pour vous-même, mon ami; ce n’est pas dans la

dissipation, où tant d’autres gaspillent leur vie et leur argent, que

vous avez perdu votre temps et votre bien; de fausses combinaisons

d’intérêt sont un malheur et non une faute, quand l’honneur reste sauf.

--Si tu es trop bonne pour m’adresser un reproche, ma chère Ellen, ne

sais-je pas bien que mes torts, à moi, sont très grands, et que je n’ai

pas trop de toute ma vie pour les réparer? Si j’avais possédé un peu de

bon sens, n’aurais-je pas continué à vivre sur mes terres, à les

cultiver comme le faisait mon père?

--Non, je le répète, reprit Mme Rolfe de sa douce voix, on n’est exilé

que lorsqu’on vit loin de ceux qu’on aime; puisque ma mère est morte,

rien ne m’attache à l’Angleterre que le souvenir de notre heureuse

enfance; mais partout où vous serez avec nous, partout où nos fils

pourront nous sourire, dès notre réveil, il me sera impossible de me

considérer comme une exilée. Et puis, Robert, n’y a-t-il pas injustice à

vous donner ce triste nom d’émigrant, qui n’est attribué généralement

qu’à ceux que la faim chasse de leur pays? Il nous reste une petite

fortune qui vous permettra d’acheter en Amérique une propriété que nous

ferons valoir, puisque vous voulez en revenir avec raison à

l’agriculture. Je vous l’avoue, j’ai des goûts de fermière, et je me

plairai mieux dans notre plantation que dans ces salons de Londres où

vous me meniez, lorsque vous étiez dans ces affaires de chemin de fer et

de haute spéculation auxquelles je n’entendais rien.»

Robert Rolfe ne put s’empêcher de sourire.

«Excellente femme! dit-il; à t’en croire, tout serait pour le mieux! Et

qui sait ce qui nous attend là-bas, vers cette rive où nous courons à

travers cet immense Océan?...»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mme Rolfe n’était pas aussi optimiste qu’elle voulait le paraître à son

mari; elle ressentait aussi vivement que lui les angoisses de

l’incertitude de leur avenir et la douleur des adieux à la patrie, dans

lesquels se résume l’abandon de toutes les chères habitudes du cœur et

de l’esprit; mais c’était une vaillante créature qui sentait la

nécessité de relever le moral abattu de son mari. Elle en trouvait

d’ailleurs le courage dans le sens exquis qui l’avait empêchée de

participer aux illusions dans lesquelles s’étaient consumés le temps et

la petite fortune de Robert Rolfe.

C’était d’elle qu’était partie l’énergique résolution qui allait

transplanter par delà les mers le nid de la famille, secoué, ruiné à

demi par de nombreux orages.

Robert Rolfe avait gardé la plus entière déférence pour l’avis de sa

femme, ce grand parti avait été adopté.

Peu de traversées sont aussi heureuses que le fut la leur; les enfants,

auxquels le beau temps laissait leur liberté de mouvements, l’égayèrent

de leur babil joyeux, et la famille Rolfe, grâce à ces trois lutins,

gagna si bien les sympathies de tous les passagers que, lors de

l’arrivée à New-York, elle fut accompagnée de mille vœux de favorable

augure. Toutes les passagères embrassèrent la blonde Mary; tous les

passagers serrèrent les mains de Franck et d’Henri, qui acceptaient ces

témoignages avec le sérieux d’hommes qui vont travailler de tout leur

courage.

C’est que, bien que fort jeunes, ces deux adolescents sentaient que leur

destinée différait de celle des enfants de leur âge; mais ils ne s’en

effrayaient pas; tout au contraire, ils se félicitaient, ils étaient

même fiers de penser qu’ils pourraient se rendre utiles à leurs parents,

et la perspective de ce nouveau mode d’existence les transportait: aussi

voulurent-ils accompagner leur père lorsque, dès le lendemain de

l’arrivée à New-York, celui-ci se rendit au cabinet d’un homme

d’affaires qui lui avait été recommandé à Londres comme s’occupant de la

vente de propriétés.

Les lettres de références que Robert Rolfe portait à M. Crawford étant

conçues dans les termes les plus chaleureux, l’émigrant crut pouvoir

dire, sans réticence adroite, en quoi consistaient ses ressources

pécuniaires. Telle était sa bonne foi qu’il ne crut pas être exploité

par cet agent d’affaires lorsque celui-ci vanta une plantation dans

l’État de Virginie, dont le prix était, à peu de chose près, équivalent

à l’argent dont Robert Rolfe pouvait disposer.

Les enfants furent ravis de prendre un aperçu de ce domaine sur une

aquarelle qui faisait l’ornement, avec beaucoup d’autres, du cabinet de

M. Crawford; elle représentait une vaste maison, construite en bois,

devant laquelle s’étalait une verte prairie arrosée d’un ruisseau et

dans laquelle un lot de superbes bestiaux paissait; le fond du tableau

était un coteau boisé, et le tout se montrait fort engageant... si

engageant que, séance tenante, Robert Rolfe conclut le marché.

Mme Rolfe eût préféré moins de précipitation, plus de prudence; mais,

comme il était inutile de récriminer contre un fait accompli, elle garda

ses craintes pour elle, et l’on partit sans plus tarder pour l’État de

Virginie.

La ferme était bien telle que M. Crawford l’avait décrite; mais une

déception cruelle à bien des titres y attendait les nouveaux planteurs.

Lorsque la voiture qu’ils avaient louée à la ville la plus voisine

déposa la famille entière aux barrières qui fermaient l’enclos de la

plantation, elle fut reçue par un nègre de physionomie intelligente

auquel M. Robert Rolfe se fit connaître comme le nouveau propriétaire.

Aussitôt le nègre prit la manche de l’habit de M. Rolfe et la baisa

humblement, non sans jeter un regard inquiet sur tous ces visages

inconnus, avec la crainte d’y trouver quelque chose de cette dureté dont

ses pareils ont si souvent à souffrir.

«Quelle est cette cérémonie? dit M. Rolfe en souriant Etes-vous au

service de la ferme et désirez-vous que je vous garde? Comment vous

appelez-vous, mon ami?»

Le nègre écoutait le nouveau propriétaire avec stupéfaction; mais à ce

dernier mot, articulé avec bonté, il fut pris d’un singulier accès, car

il se mit à rire, à battre des mains, à baiser de nouveau le pan de

l’habit de M. Rolfe, à essuyer des larmes qui coulaient le long de ses

joues noires, et après s’être livré à cette pantomime incompréhensible,

qui effraya Mary au point de lui faire cacher sa figure dans la robe de

sa mère, il dit dans son langage primitif:

«Cudjo trop heureux! il va avoir bon maître, pauvre Cudjo! Il ne sera

battu que lorsqu’il l’aura mérité, le pauvre esclave!

--Comment, battu! s’écria Mme Rolfe. Est-ce ainsi qu’on respecte la

dignité humaine dans ce pays?»

Cudjo ne se méprit pas au sens de cette exclamation indignée, car il

écarta la veste de cotonnade blanche qui couvrait son buste, et il

montra ses épaules et sa poitrine zébrées de cicatrices encore fraîches

qui marbraient de rouge sa teinte de bronze.

«Oui, dit-il en hochant la tête, l’agent de massa Crawford a battu Cudjo

l’autre jour, et ce n’est pas la faute de Cudjo s’il ne peut pas faire

tout l’ouvrage. Il faut vingt esclaves à la plantation. On en avait

davantage du temps où elle rapportait beaucoup d’argent... Il est fini,

ce temps-là. Bonne terre a été épuisée; elle a trop produit; elle a

donné maïs, coton, tabac, et jamais on ne l’a soignée, fumée. Elle a

servi jusqu’au moment où la voilà bonne à rien pour longtemps, comme

pauvre nègre trop harassé.»

Tout en donnant ces détails inquiétants sur l’avenir de la plantation,

Cudjo s’occupait d’en faire les honneurs de son mieux, et bientôt toute

la famille fut habituée à cette noire figure souriante qui allait et

venait dans la maison, déballant les malles, ouvrant les fenêtres,

courant à la basse-cour, assez pauvre d’ailleurs, pour y chercher les

éléments d’un premier repas.

Les enfants suivaient Cudjo, même Mary, qui n’en avait plus peur, car,

pour parler à cette petite fille, le nègre adoucissait le timbre de sa

voix de basse et prenait un ton de fausset très réjouissant, pendant que

son large rire montrait deux rangées de dents d’un blanc de perle.

Pendant ce temps, M. et Mme Rolfe visitaient les dépendances du domaine,

et ils trouvaient à quelque distance de l’habitation, parquées d’une

barrière comme un corral à bestiaux, de pauvres huttes désertes dont le

nombre justifiait l’assertion de Cudjo.

«C’est ici, dit le père de famille, qu’on reléguait sans doute la troupe

des noirs nécessaires à la culture. De vrais terriers de fauves! Des

êtres humains peuvent-ils être ainsi traités! Et qu’attendre de leur

conscience au travail quand on a ravalé leur dignité jusqu’à faire d’eux

une marchandise?... Non, je n’aurai point passé l’Océan pour venir en

Amérique faire travailler à coups de fouet nos pauvres frères noirs!

Non, dût-il m’en coûter le peu qui nous reste.

--Merci! mon ami, dit Mme Rolfe, je n’attendais pas moins de ton cœur;

mais il nous faut des bras pour cultiver cette vaste propriété; toi, nos

fils et Cudjo, vous n’y suffiriez pas.

--J’irai demain prendre langue à la ville voisine», répondit M. Rolfe

soucieux.

Mais il n’eut pas cette peine; dès le lendemain, deux planteurs du

voisinage, qui passaient sur la route commune, eurent la curiosité de

venir saluer le nouveau propriétaire, et il obtint d’eux les

renseignements dont il avait besoin. Il ne fallait pas s’attendre à

trouver des blancs disposés à se soumettre, en service gagé, au travail

agricole dans tout l’État de Virginie. Ces services, réputés serviles, y

étaient exclusivement attribués à la race noire, achetée ou louée, et

dans les deux cas laissée à la merci de ceux qui l’employaient.

Les deux planteurs ne cachèrent pas à Robert Rolfe qu’il avait conclu un

mauvais marché en achetant une propriété que M. Crawford avait fait

produire à outrance, afin de ne la revendre qu’après complet épuisement

du sol. Pourtant, dirent-ils, en y dépensant un gros capital, en

sacrifiant les revenus de plusieurs années, on pouvait améliorer la

terre et lui redonner sa première valeur.

C’est ce qui n’était pas au pouvoir de Robert Rolfe; il le leur déclara

naïvement, en leur demandant les moyens de se défaire d’une propriété

dont l’achat équivalait presque pour lui à un désastre; les planteurs

lui donnèrent l’adresse d’un homme d’affaires à la ville, non sans avoir

trouvé bizarres les scrupules qu’éprouvait le nouveau venu à se

soumettre au mode en usage dans tout le pays, c’est-à-dire à l’achat, au

commerce, par conséquent, de la race noire.

Ce ne fut qu’au bout de huit jours, nécessaires au repos des enfants

après un long voyage, ainsi qu’à la maturité de cette décision, que

Robert Rolfe se résolut à quitter pour toujours sa plantation. Pendant

ce temps, il avait pesé avec sa femme toutes les raisons pour et contre,

et ni l’un ni l’autre n’avait trouvé honnête de tenter l’entreprise dans

les conditions en usage; quant aux enfants, ils étaient chagrins de ce

départ; cette vaste maison, cet enclos ouvert à leurs jeux, leur

plaisaient, et encore plus la familiarité qu’ils avaient prise avec

Cudjo, toujours prêt à leur être agréable, à chanter des chansons nègres

pour Mary et à la balancer sur une escarpolette de son invention.

Quand M. Rolfe donna au nègre l’ordre d’atteler à la carriole les deux

seuls chevaux qui fussent dans l’écurie de la plantation, Cudjo obéit

avec empressement; il rangea les malles dans le fond, fit tous les

préparatifs avec cette gaieté insouciante qui compose le fond du

caractère de sa race; c’est qu’il n’avait pas compris qu’il s’agissait

d’un adieu définitif. Pourtant Franck et Henri lui avaient déjà serré la

main avec regret, en lui disant qu’ils ne l’oublieraient pas; M. Rolfe

l’avait remercié de ses bons soins en lui mettant quelque argent dans la

main; Mme Rolfe regardait avec des yeux humides ce pauvre noir, en se

félicitant de n’avoir à se reprocher la servitude d’aucun malheureux de

sa race, lorsque Mary se jeta au cou de Cudjo et l’embrassa en lui

disant:

«Tu ne veux donc pas venir avec nous? Est-ce que tu ne sais pas que nous

nous en allons pour toujours?

--Pour toujours! s’écria le nègre, qui porta ses deux mains crispées à

sa chevelure crêpue. Mon temps de paradis est donc fini! Ah! faites

passer la carriole sur mon corps, massa Rolfe. Qu’est-ce que je

deviendrai tout seul ici en revoyant tous ces endroits où ces beaux

enfants ont aimé pauvre nègre? Un autre maître viendra peut-être, et il

n’y a pas d’autre maître comme vous, massa. Oui, j’aime mieux mourir que

vivre pour redevenir malheureux.»

Et le pauvre Cudjo se jeta par terre avec de vrais signes de désespoir.

Les deux jeunes garçons restaient muets, presque effrayés de cette

démonstration violente; mais la petite Mary, qui serrait de toutes ses

forces les mains de sa mère, s’écria:

«Maman, ne laissons pas Cudjo. Emmenons-le avec nous.»

Mme Rolfe fut touchée de ce vœu naïf, mais elle n’osa pas y donner son

acquiescement la première. Il n’était pas bien raisonnable, en effet, de

se charger d’une personne de plus tant qu’on n’avait pas une existence

assurée.

Mais cet encouragement avait suffi pour faire comprendre au nègre que

tous les cœurs sympathisaient avec sa douleur, et il vint se jeter aux

genoux de Mme Rolfe en lui disant:

«Maîtresse, je travaillerai pour vous tous de si bon cœur! Cudjo gagnera

son pain, Cudjo donnerait sa vie pour ceux qui sont bons à son égard. Il

sera votre fidèle esclave.

--Esclave, non, jamais! dit Robert Rolfe en posant sa main sur la toison

laineuse de Cudjo. Tu m’appartenais, puisque je t’avais acheté sans le

savoir. Je te fais libre. Si tu veux venir avec nous, tu peux nous

suivre; tu seras notre serviteur, et, si tu le mérites, tu deviendras

notre ami.

--Toujours votre esclave!» s’écria Cudjo, qui pleurait en baisant

alternativement la main de Mme Rolfe et de Mary.

Le lendemain, la plantation était revendue avec grande perte, et, après

avoir accompli ce sacrifice, Robert Rolfe dit à sa femme:

«Nous avons perdu les deux tiers de ce qui nous restait à cette mauvaise

spéculation.

--Oui, répondit-elle en regardant Cudjo, qui remplissait avec

ravissement son nouvel emploi, mais tout n’a pas été perte pour nous,

car je crois que nous y avons gagné un dévouement.»

Les Robinsons de terre ferme · 第 7 / 53 题