Bruxelles

1833

Gamiani,

deuxième partie.

Je pensais que Fanny jeune encore, innocente de coeur, ne

conserverait de Gamiani qu'un souvenir d'horreur et de dégoût.

Je l'accablais de tendresse et d'amour, je lui prodiguais les

plus douces les plus enivrantes caresses: parfois je l'abîmais

de plaisir, dans l'espoir qu'elle ne concevrait plus désormais

d'autre passion que celle avouée par la nature, qui confond

les deux sexes dans la joie des sens et de l'âme. Hélas! je me

trompais. L'imagination était frappée, elle dépassait tous nos

plaisirs. Rien n'égalait aux yeux de Fanny les transports de

son amie. Nos plus forts excès lui semblaient de froides

caresses, comparés aux fureurs qu'elle avait connues dans

cette nuit funeste.

Elle m'avait juré de ne plus revoir Gamiani, mais son serment

n'éteignait pas le désir qu'elle nourrissait en secret.

Vainement elle luttait, ce combat intérieur ne servait qu'à

l'irriter d'avantage. Je compris bientôt qu'elle ne

résisterait pas. J'avais perdu sa confiance; il fallut me

cacher pour l'observer.

A l'aide d'une ouverture habilement pratiquée, je pouvais la

contempler chaque soir à son coucher La malheureuse! Je la vis

souvent pleurer sur son divan, se tordre, se rouler

désespérée, et tout-à-coup, déchirer, jeter ses vêtements, se

mettre nue devant une glace, l'oeil égaré, comme une folle.

Elle se touchait se frappait, s'excitait au plaisir avec une

frénésie insensée et brutale. Je ne pouvais plus la guérir,

mais je voulus voir jusqu'où se porterait ce délire des sens.

Un soir, j'étais à mon poste, Fanny allait se coucher, lorsque

je l'entendis s'écrier:

F -- Qui est là? Est-ce vous Angélique?... Gamiani... Oh!

madame, j'étais loin....

G -- Sans doute, vous me fuyez, vous me repoussez: j'ai du

recourir à la ruse. J'ai trompé, éloigné vos gens et me voici.

F -- Je ne puis vous comprendre, encore moins qualifier votre

obstination; mais si j'ai tenu secret ce que je sais de vous,

mon refus formel de vous recevoir devait vous dire assez que

votre présence m'est importune.... odieuse.... Je vous

rejette, je vous abhorre... Laissez-moi par grâce! éloignez-vous,

évitez un scandale.

G -- Mes mesures et ma résolution sont prises, vous ne les

changerez pas, Fanny. Oh ma patience était usée.

F -- Eh bien! Que prétendez-vous faire? Me forcer encore, me

violenter, me salir.... Oh! non madame, vous sortirez, ou

j'appelle mes gens.

G -- Enfant! nous sommes seules; les portes sont fermées, les

clefs jetées par la fenêtre. Vous êtes à moi.... Mais calmez-vous,

soyez sans crainte.

F -- Pour Dieu! ne me touchez pas.

G -- Fanny, toute résistance est vaine. Vous succomberez

toujours Je suis plus forte et la passion m'anime. Un homme ne

me vaincrait pas. Allons! Elle tremble.... elle pâlit.... mon

Dieu! Fanny! ma Fanny!.... Elle se trouve mal, oh! qu'ai-je

fait? Reviens à toi, reviens..... Si je te presse ainsi sur

moi, c'est par amour. Je t'aime tant, toi, ma vie, toi, mon

âme. Tu ne peux donc pas me comprendre.... Va! je ne suis pas

méchante, ma petite, ma chérie.... non, je suis bonne, bien

bonne, puisque j'aime. Vois dans mes yeux, sens comme mon

coeur bât. C'est pour toi, pour toi seule. Je ne veux que ta

joie, ton ivresse en mes bras. Reviens à toi, reviens sous mes

baisers. Oh! folie! Je l'idolâtre cette enfant.

F -- Vous me tuerez. Mon Dieu! laissez-moi. Laissez-moi donc

enfin; vous êtes horrible.

G -- Horrible! horrible! qui peut donc inspirer tant d'horreur?

Ne suis-je pas jeune encore? Ne suis-je pas belle aussi? On me

le dit partout. Et mon coeur! En est-il un plus capable

d'aimer? Le feu qui me consume, qui me dévore, ce feu brûlant

de l'Italie qui redouble mes sens et me fait triompher, alors

que tous les autres cèdent, est-ce donc chose horrible?

Dis..... un homme, un amant, qu'est-ce près de moi! deux ou

trois luttes l'abattent, le renversent; à la quatrième, il

râle impuissant et ses reins plient dans le spasme du plaisir.

C'est pitié! moi je reste encore forte, frémissante,

inassouvie. Oh! oui, je personnifie les joies ardentes de la

matière, les joies brûlantes de la chair. Luxurieuse

implacable, je donne un plaisir sans fin, je suis l'amour qui

tue.

F -- Assez, Gamiani, assez!

G -- Non, non, écoute encore, écoute Fanny. Etre nues, se

sentir jeunes et belles, suaves, embaumées, brûler d'amour et

trembler de plaisir; se toucher, se mêler, s'exhaler corps et

âme en un soupir, un seul cri, un cri d'amour.... Fanny!

Fanny! c'est le ciel.

F -- Quel discours! quels regards.... et je vous écoute, je

vous regarde... Oh! grace pour moi. Je suis si faible. Vous me

fascinez..... Quelle puissance as-tu donc?.... Tu te mêles à

ma chair, tu te mêles à mes os, tu es un poison.... oh! oui,

tu es horrible et.... je t'aime.....

G -- Je t'aime! je t'aime! dis encore, dis encore, mais c'est

un mot qui brûle.. -- Gamiani était pâle, immobile, les yeux

ouverts, les mains jointes, à genoux devant Fanny. On eut dit

que le ciel l'avait soudainement frappée pour la changer en

marbre. Elle était sublime d'anéantissement et d'extase.

F -- Oui! oui! je t'aime de toutes les forces de mon corps. Je

te veux, je te désire. Oh! j'en perdrai la tête.

G -- Que dis-tu, bien-aimée? Que dis-tu.... Je suis

heureuse!.... Tes cheveux sont beaux, qu'ils sont doux! ils

glissent dans mes doigts, fins, dorés comme de la soie. Ton

front est bien pur, plus blanc qu'un lys. Tes yeux sont beaux,

ta bouche est belle. Tu es blanche, satinée, parfumée, céleste

de la tête aux pieds. Tu es un ange, tu es la volupté. Oh! ces

robes! ces lacets! Sois donc nue.... Vite, à moi.... je suis

nue déjà moi... Tiens! ah! bien. Eblouissante!.... Reste

debout, Que je t'admire. Si je pouvais te peindre, te rendre

d'un seul trait... Attends que je baise tes pieds, tes genoux,

ton sein, ta bouche. Embrasse-moi. Serre-moi. Plus fort Quelle

joie! quelle joie! Elle m'aime... -- Les deux corps n'en

faisaient qu'un. Seulement les têtes se tenaient séparées et

se regardaient avec une expression ravissante. Les yeux

étaient de feu, les joues d'un rouge ardent Les bouches

frémissaient, riaient, ou se mélaient avec transport.

J'entendis un soupir s'exhaler, un autre lui répondre: après,

ce fut un cri, un cri étouffé et les deux femmes restèrent

immobiles.

F -- J'ai été heureuse, bien heureuse.

G -- Moi aussi, ma Fanny, et d'un bonheur qui m'était inconnu.

C'était l'âme et les sens réunis sur tes lèvres.... Viens sur

ton lit, viens goûter une nuit d'ivresse.

A ces mots, elles s'entraînent mutuellement vers l'alcove.

Fanny s'élance sur le lit, s'étend, se couche voluptueusement.

Gamiani à genoux sur un tapis l'attire sur son sein, l'entoure

de ses bras.

Silencieuse, elle la contemple avec langueur..... Bientôt les

agaceries recommencent. Les baisers se répondent, les mains

volent habiles au toucher. Les yeux de Fanny expriment le

désir et l'attente, ceux de Gamiani le désordre des sens.

Colorées, animées par le feu du plaisir toutes deux semblaient

étinceler à mes yeux, ces furies délirantes à force de rage et

de passion poëtisaient en quelque sorte l'excès de leur

débauche, elles parlaient à la fois aux sens et à

l'imagination.

J'avais beau me raisonner, condamner en moi ces absurdes

folies, je fus bientôt ému, échauffé, posséde de désirs. Dans

l'impossibilité où j'étais d'aller me mêler à ces deux femmes

nues, je ressemblais à la bête fauve que tourmente le rut et

qui des yeux dévore sa femelle à travers les barreaux de sa

cage. Je restais stupidement immobile, la tête clouée près de

l'ouverture d'où jaspirais, pour ainsi dire, ma torture, vraie

torture de damné, horrible, insupportable, qui frappe d'abord

la tête, se mêle ensuite au sang, dans les os, jusques à la

moelle qu'elle brûle. Je souffrais trop à force de sentir. Il

me semblait que mes nerfs tendus, irrités finissaient par se

rompre. Mes mains crispées s'accrochaient au parquet. Je ne

respirais plus, j'écumais. Ma tête se perdit. Je devins fou,

furieux, et m'empoignant avec rage, je sentis toute ma force

d'homme s'agiter furibonde entre mes doigts serrés,

tressaillir un instant, puis fondre et s'échapper en saillies

brûlantes comme une rosée de feu. Jouissance étrange qui vous

brise, vous renverse à terre.

Revenu à moi, je me vis énervé. Mes paupières étaient lourdes.

Ma tête se tenait à peine. Je voulus m'arracher de ma place;

un soupir de Fanny m'y retint. J'appartenais au démon de la

chair. Tandis que mes mains se lassaient à ranimer ma

puissance éteinte, je m'abîmais les yeux à contempler la scène

qui me jettait dans un si horrible désordre.

Les poses étaient changées. Mes tribades se tenaient

enfourchées l'une dans l'autre, cherchant à mêler leurs duvets

touffus, à frotter leurs parties ensemble. Elles

s'attaquaient, se refoulaient avec un acharnement et une

vigueur que l'approche du plaisir peut seul donner à des

femmes. On aurait dit qu'elles voulaient se fendre, se croiser

tant leurs efforts étaient violents, tant leur respiration

haletait bruyante. Ai! ai! s'écriait Fanny, je n'en puis plus,

cela me tue. Va seule. Va!.... encore, répondait Gamiani Je

touche au bonheur. Pousse! Tiens donc! tiens.... Je m'écorche,

je crois. Ah! je sens, je coule.... Ah! ah! ah!... La tête de

Fanny retombait sans force. Gamiani roulait la sienne, mordait

les draps, mâchait ses cheveux flottant sur elle. Je suivais

leurs élans, leurs soupirs; j'arrivai comme elles au comble de

la volupté.

F -- Quelle fatigue! Je suis rompue; mais quel plaisir j'ai

goûté.....

G -- Plus l'effort dure, plus il est pénible, plus aussi la

jouissance est vive et prolongée.

F -- Je l'ai éprouvé J'ai été plus de cinq minutes plongée dans

une sorte de vertige énivrant. L'irritation se portait dans

tous mes membres. Ce frottement des poils contre une peau si

tendre me causait une démangeaison dévorante. Je me roulais

dans le feu, dans la joie des sens. O folie! ô bonheur!

jouir!..... Oh! je comprends ce mot.

Une chose m'étonne, Gamiani. Comment si jeune encore as-tu

cette expérience des sens? Je n'aurais jamais supposé toutes

nos extravagances. D'où te vient ta science? D'où vient ta

passion qui me confond, qui parfois m'épouvante? La nature ne

nous a pas faites de la sorte.

G -- Tu veux donc me connaître. Eh bien! enlace moi dans tes

bras, croisons nos jambes, pressons-nous. Je vais te raconter

ma vie de couvent. C'est une histoire qui pourra nous monter à

la tête, nous donner de nouveaux désirs.

F -- Je t'écoute, Gamiani.

G -- Tu n'as pas oublié le supplice atroce que me fit subir ma

tante, pour servir sa lubricite. Je n'eus pas plutôt compris

l'horreur de sa conduite, que je m'emparai de quelques papiers

qui garantissaient ma fortune. Je pris aussi des bijoux, de

l'argent et, profitant d'une absence de ma digne parente,

j'allai me réfugier dans le couvent des soeurs de la

rédemption. La Supérieure, touchée sans doute de mon jeune âge

et de mon apparente timidité, me fit l'accueil le plus propre

à dissiper mes craintes et mon embarras.

Je lui racontai ce qui m'était arrivé, je lui demandai un

asyle et sa protection. Elle me prit dans ses bras, me serra

affectueusement et m'appela sa fille. Après, elle m'entretint

de la vie tranquille et douce du couvent; elle réchauffa

encore ma haine pour les hommes et termina par une exhortation

pieuse, qui me parut le langage d'une âme divine. Pour rendre

moins sensible la transition subite de la vie du monde à la

vie du cloître, il fut convenu que je resterai près de la

Supérieure et que je coucherai chaque soir dans son alcove.

Dès la seconde nuit nous en étions à causer le plus

familièrement du monde. La supérieure se retournait, s'agitait

sans cesse dans son lit. Elle se plaignait du froid et me pria

de me coucher avec elle pour la réchauffer. Je la trouvai

absolument nue. On dort mieux, disait-elle, sans chemise. Elle

m'engagea à ôter la mienne; ce que je fis pour lui être

agréable. Oh! ma petite, s'écria-t-elle, en me touchant, tu es

brûlante. Comme ta peau est douce. Les barbares! oser te

martyriser de la sorte. Tu as dû bien souffrir. Raconte moi

donc ce qu'ils t'ont fait. Ils t'ont battue; dis. Je lui

répétai mon histoire, avec tous les détails, appuyant sur ceux

qui paraissaient l'intéresser davantage. Le plaisir qu'elle

prenait à m'entendre parler fut si vif qu'elle en éprouvait

des tressaillements extraordinaires. Pauvre enfant! pauvre

enfant! répétait-elle en me serrant de toutes ses forces.

Insensiblement je me trouvai étendue sur elle. Ses jambes

étaient croisées sur mes reins, ses bras m'entouraient. Une

chaleur tiède et pénétrante se répandait par tout mon corps.

J'éprouvais un bien-être inconnu, délicieux qui communiquait à

mes os, à ma chair je ne sais quelle sueur d'amour qui faisait

couler en moi comme une douceur de lait. Vous êtes bonne, bien

bonne, dis-je à la supérieure. Je vous aime, je suis heureuse

près de vous. Je ne voudrais jamais vous quitter. Ma bouche se

collait sur ses lèvres, et je reprenais avec ardeur, oh! oui,

je vous aime à en mourir.... je ne sais.... Mais je sens....

La main de la Supérieure me flattait avec lenteur. Son corps

s'agitait doucement sous le mien. Sa toison dure et touffue se

mêlait à la mienne, me piquait au vif et me causait un

chatouillement diabolique. J'étais hors de moi dans un

frémissement si grand que tout mon corps tremblait. A un

baiser violent que me donna la supérieure, je m'arrêtai

subitement. Mon Dieu! m'écriai-je, laissez-moi.... ah!....

Jamais rosée plus abondante, plus délicieuse ne suivit un

combat d'amour.

L'extase passée, loin d'être abattue, je me précipite de plus

belle sur mon habile compagne; je la mange de caresses. Je

prends sa main, je la porte à cette même place qu'elle vient

d'irriter si fort. La Supérieure me voyant de la sorte,

s'oublie elle même, s'emporte comme une bacchante. Toutes deux

nous disputons d'ardeur de baisers, de morsures.... quelle

agilité, quelle souplesse cette femme avait dans ses membres.

Son corps se pliait, s'étendait, se roulait à m'étourdir. Je

n'y étais plus. J'avais à peine le temps de rendre un seul

baiser à tous ceux qui me pleuvaient de la tête aux pieds. II

me semblait que j'étais mangée, dévorée en mille endroits

Cette incroyable activité d'attouchemens lubriques me mit dans

un état qu'il est impossible de décrire. O Fanny! que n'etais-tu

témoin de nos assauts, de nos élans. Si tu nous avais vues

toutes deux furibondes, haletantes, tu aurais compris tout ce

que peut l'empire des sens sur deux femmes amoureuses. Un

instant ma tête se trouva prise entre les cuisses de ma

lutteuse. Je crus deviner ses désirs. Inspirée par ma

lubricité, je me mis à la ronger dans ses parties les plus

tendres. Mais je répondais mal à ses voeux. Elle me ramène

bien vite sur elle, glisse, s'échappe sous mon corps et,

m'entr'ouvrant subtilement les cuisses, elle m'attaque

aussitôt avec la bouche. Sa langue agile et pointue me pique,

me sonde comme un stylet qu'on pousse et retire rapidement.

Ses dents me prennent et semblent vouloir me déchirer. J'en

vins à m'agiter comme une perdue. Je repoussais la tête de la

Supérieure, je la tirais par les cheveux. Alors elle lachait

prise: elle me touchait doucement, m'injectait sa salive, me

léchait avec lenteur, ou me mordillait le poil et la chair

avec une raffinerie si délicate, si sensuelle à la fois que ce

seul souvenir me fait suinter de plaisir. Oh! quelles délices

m'enivraient! quelle rage me possédait! Je hurlais sans

mesure; je m'abatais abîmée, ou je m'élevais égarée, et

toujours la pointe rapide, aigue m'atteignait, me percait avec

raideur. Deux lèvres minces et fermes prenaient mon clitoris,

le pincaient, le pressaient à me détacher l'âme. Non Fanny, il

est impossible de sentir, de jouir de la sorte, ce n'est

qu'une fois en sa vie. Quelle tension dans mes nerfs! quel

battement dans mes artères! quelle ardeur dans la chair et le

sang. Je brûlais, je fondais et je sentais une bouche avide,

insatiable, aspirer jusqu'à l'essence de ma vie. Je te

l'assure je fus desséchée et j'aurais dû être inondée de sang

et de liqueur. Mais que je fus heureuse! Fanny Fanny! Je n'y

tiens plus. Quand je parle de ces excès je crois éprouver

encore ces mêmes titillations dévorantes. Achève-moi.... Plus

vite, plus fort.... bien! ah! bien! las! je meurs....

Fanny était pire qu'une Louve affamée.

Assez, assez, répétait Gamiani. Tu m'épuises. Démon de fille!

Je te supposais moins habile, moins passionnée. Je le vois, tu

te développes. Le feu te pénètre.

F -- Cela se peut-il autrement. Il faudrait être dépourvue de

sang et de vie, pour rester insensible avec toi. -- Que fis-tu

ensuite?

G -- Plus savante alors, je rendis avec usure, j'abîmai mon

ardente compagne. Toute gêne fut désormais bannie entre nous

et j'appris bientôt que les soeurs du couvent de la Rédemption

s'adonnaient entr'elles aux fureurs des sens, qu'elles avaient

un lieu secret de réunion et d'orgie pour s'ébattre à leur

aise. Ce Sabbat infame s'ouvrait à complies et se terminait à

matines.

La Supérieure déroula ensuite sa philosophie. J'en fus

épouvantée au point de voir en elle un Satan incarné.

Cependant elle me rassura par quelques plaisanteries et me

divertit surtout en me racontant la perte de son pucelage. Tu

ne devinerais jamais à qui fut donné ce précieux trésor.

L'histoire est singulière et vaut la peine d'être contée.

La supérieure que j'appellerai maintenant Sainte était fille

d'un capitaine de vaisseau. Sa mère, femme d'esprit et de

raison, l'avait élevée dans tous les principes de la saine

religion, ce qui n'empêcha point que le tempérâment de la

jeune Sainte ne se développât pas de très bonne heure. Dès

l'âge de douze ans elle ressentait des désirs insupportables,

qu'elle cherchait à satisfaire par tout ce qu'une imagination

ignorante peut inventer de plus bizarre. La malheureuse se

travaillait chaque nuit. Ses doigts insuffisants gaspillaient

en pure perte sa jeunesse et sa santé. Un jour elle appercut

deux chiens qui s'accouplaient. Sa curiosité lubrique observa

si bien le mécanisme et l'action de chaque sexe, qu'elle

comprit mieux désormais ce qui lui manquait. Sa science acheva

son supplice. Vivant dans une maison solitaire, entourée de

vieilles servantes sans jamais voir un homme, pouvait-elle

espérer de rencontrer jamais cette flêche animée, si rouge, si

rapide qui l'avait si fort émerveillée et qu'elle supposait

devoir exister pareillement pour la femme. A force de se

tourmenter l'esprit, ma nymphomane se rémemoria que le singe

est de tous les animaux celui qui ressemble le plus à l'homme.

Son père avait précisément un superbe orang-outang. Elle fut

le voir, l'étudier et comme elle restait long-temps à

l'examiner, l'animal, échauffé sans doute par la présence

d'une jeune fille, se développa tout-à-coup de la façon la

plus brillante. Sainte se mit à bondir de joie. Elle trouvait

enfin ce qu'elle cherchait tous les jours, ce qu'elle rêvait

chaque nuit. Son idéal lui apparaissait réel et bien palpable.

Pour comble d'enchantement l'indicible joyau s'élançait plus

ferme, plus ardent, plus menaçant qu'elle ne l'eut jamais

ambitionné. Ses yeux le dévoraient. Le singe s'approcha, se

pendit aux barreaux et s'agita si bien que la pauvre Sainte en

perdit la tête. Poussée par sa folie, elle force un des

barreaux de sa cage et pratique un espace facile que la

lubrique bête met de suite à profit. Huit pouces francs, bien

prononcés, saillaient à ravir. Tant de richesse épouvanta

d'abord notre pucelle. Toutefois le diable la pressant, elle

ose voir de plus près; sa main toucha, caressa. Le singe

tressaillit à tout rompre. Sa grimace était horrible. Sainte

effrayée crut voir Satan devant elle. La peur la retint. Elle

allait se retirer, lorsqu'un dernier regard jeté sur la

flamboyante amorce reveille tous ses désirs. Elle s'enhardit

aussitôt, relève ses jupes d'un air décidé et marche bravement

à reculons, le dos penché contre la pointe redoutable. La

lutte s'engage, les coups se portent. La bête devient l'égal

de l'homme. -- Sainte est embestialisée, dévirginée,

ensinginée. Sa joie ses transports éclatent en une gamme de

oh! et de ah! mais sur un ton si élevé que la mère entend,

accourt et vous surprend sa fille bien nettement enchevillée,

se tortillant, se débattant et déjectant son âme

F -- La farce est impayable!

G -- Pour guérir la pauvre fille de sa manie singesque on la

place dans le couvent.

F -- Mieux eut valu la laisser à tous les singes.

G -- Tu vas mieux juger combien tu as raison. Mon tempérament

s'accommodait volontiers d'une vie de fêtes et de plaisirs. Je

consentis joyeusement à être initiée aux mystères des

Saturnales monastiques. Mon admission ayant été adoptée au

chapitre, je fus présentée deux jours après. J'arrivai nue

selon la règle. Je fis un serment exigé et, pour achever la

cérémonie, je me prostituai courageusement à un énorme Priape

de bois disposé à cet effet. J'achevais à peine une

douloureuse libation que la bande des soeurs se rua sur moi

plus pressée qu'une troupe de cannibales. Je me prétai à tous

les caprices, je pris les poses les plus lubriquement

énergiques, enfin je terminai par une danse obscène et je fus

proclamée victorieuse. J'étais exténuée. Une petite nonne,

bien vive, bien éveillée, plus raffinée que la supérieure,

m'entraina dans son lit: C'était bien la plus damnée Tribade

que l'enfer put créer. Je conçus pour elle une vraie passion

de chair et nous fumes presque toujours ensemble pendant les

grandes orgies nocturnes.

F -- Dans quel lieu se tenaient vos Lupercales?

G -- Dans une vaste salle que l'art et l'esprit de la débauche

s'étaient plu à embellir. On y arrivait par deux grandes

portes fermées à la façon des orientaux avec de riches

draperies, bordées de franges d'or, ornées de mille dessins

bizarres. Les murs étaient tendus en velours bleu foncé

qu'encadrait une large plaque en bois de citronnier habilement

ciselée. A distance égale de grandes glaces partaient du

plafond et touchaient au parquet. Dans les scènes d'orgie les

grouppes nuds des nonnes en délire se réflétaient sous mille

formes, ou bien se détachaient vifs ou brillans: Sur les

panneaux tapissés. Des coussins, des divans tenaient lieu de

sièges et servaient mieux encore les ébats de la volupté, les

poses de la lubricite. Un double tapis, d'un tissu délicat,

délicieux au toucher, recouvrait le parquet. On y voyait

représentés avec une magie surprenante de couleurs vingt

groupes amoureux dans des attitudes lascives bien propres à

rallumer les désirs éteints. Ailleurs, sur des tableaux, dans

le plafond, la peinture offrait à l'oeil les images les plus

expressives de la folie et de la débauche. Je me rappelle

toujours une thyade fougueuse que tourmentait un corybante. Je

ne regardais jamais ce tableau sans me provoquer aussitôt au

plaisir.

F -- Ce devait être délicieux à voir!

G -- Ajoute encore à ce luxe de décoration l'enivrement des

parfums et des fleurs. Une chaleur égale, tempérée, puis une

lumière tendre, mystérieuse qui s'échappait, de six lampes

d'albâtre, plus douce qu'un reflet d'opale. Tout cela faisait

naître en vous je ne sais quel vague enchantement, mêlé de

désir inquiet, de rêverie sensuelle. C'était l'Orient, son

luxe, sa poësie, sa nonchalante volupté. C'était le mystère du

harem. Ses secret délices et par dessus tout son inéfable

langueur.

F -- Qu'il eut été doux de passer là des nuits d'ivresse près

d'un objet aimé.

G -- Sans doute, l'amour en eut fait volontiers son temple, si

la bruyante et sale orgie ne l'avait transformée chaque soit

en repaire immonde.

F -- Comment cela?

G -- Dès que minuit sonnait, les nonnes entraient vêtues d'une

simple tunique noire, pour faire ressortir la blancheur des

chairs. Toutes avaient les pieds nuds, les cheveux flottans,

Un service splendide paraissait bientôt comme par

enchantement. La supérieure donnait le signal et l'on y

répondait à l'envi. Les unes se tenaient assises, les autres

couchées sur les coussins. Les mets exquis, les vins chauds

irritans étaient enlevés avec un appétit dévorant. Ces figures

de femmes usées par la débauche, froides, pâles aux rayons du

jour, se coloraient, s'échauffaient peu-à-peu. Les vapeurs

bacchiques, les apprêts cantharidés portaient le feu dans le

corps, le trouble dans la tête. La conversation s'animait,

bruissait confuse et se terminait toujours par des propos

obscènes, des provocations délirantes lancées, rendues au

milieu des chansons, des rires, des éclats, du choc des verres

et des flacons Celle des nonnes le plus pressée, le plus

emportée tombait tout-à-coup sur sa voisine et lui donnait un

baiser violent qui électrisait la bande entière. Les couples

se formaient, s'enlaçaient se tordaient dans de fougueuses

étreintes. On entendait le bruit des lèvres s'appliquant sur

la chair, ou s'entremelant avec fureur. Puis partaient des

soupirs étouffés, des paroles mourantes, des cris d'ardeur ou

d'abattement. Bientôt les joues, les seins, les épaules, ne

suffisaient plus aux baisers sans frein. Les robes se

relevaient ou se jetaient de côté. Alors, c'était un spectacle

unique que tous ces corps de femmes, souples, gracieux,

enchainés nuds l'un à l'autre, s'agitant, se pressant avec la

raffinerie, l'impétuosité d'une lubricité consommée. Si

l'excès du plaisir différait trop au gré de l'impatient désir,

on se détachait un instant pour reprendre haleine. On se

contemplait avec des yeux de feu, et on luttait à qui rendrait

la pose la plus lascive la plus entrainante. Celle des deux

qui triomphait par ses gestes et sa débauche, voyait tout-à-coup

sa rivale éperdue fondre sur elle, la culbuter, la

couvrir de baisers, la manger de caresses, la dévorer jusqu'au

centre le plus secret des plaisirs, se plaçant toujours de

manière à recevoir les mêmes attaques. Les deux têtes se

dérobaient entre les cuisses, ce n'était plus qu'un seul

corps, agité, tourmenté convulsivement, d'où s'échappait un

râle sourd de volupté lubrique suivi d'un double cri de joie.

Elles jouissent! elles jouissent! répétaient aussitôt les

nonnes damnées. Et les folles de se ruer égarées les unes sur

les autres plus furieuses que des bêtes qu'on lache dans une

arène.

Pressées de jouir à leur tour, elles tentaient les efforts les

plus fougueux. A force de bonds et d'élans, les groupes se

heurtaient entr'eux et tombaient pêle mêle à terre, haletans,

rendus, lassés d'orgie et de luxure; confusion grotesque de

femmes nues, pamées, expirantes, entassées dans le plus

ignoble désordre et que venait souvent éclairer les premiers

feux du jour.

F -- Quelles folies!

G -- Elles ne se bornaient point là: elles variaient encore à

l'infini. Privées d'hommes, nous n'en étions que plus

ingénieuses à inventer des extravagances. Toutes les priapées,

toutes les histoires obscènes de l'antiquité et des temps

modernes nous étaient connues. Nous les avions dépassées.

Elephantis et l'Arétin avaient moins d'imagination que nous.

Il serait trop long de dire nos artifices, nos ruses, nos

philtres merveilleux pour ranimer nos forces, éveiller nos

désirs et les satisfaire. Tu pourras en juger par le

traitement singulier qu'on faisait subir à l'une de nous pour

aiguillonner sa chair. On la plongeait d'abord dans un bain de

sang chaud pour rappeler sa vigueur. Après elle prenait une

potion cantharidée, se couchait sur un lit et se laissait

frictionner par tout le corps. A l'aide du magnétisme, on

tachait de l'endormir. Sitôt que le sommeil l'avait gagnée, on

l'exposait d'une manière avantageuse, on la fouettait jusqu'au

sang, on la piquait de même. La patiente s'éveillait au milieu

de son supplice. Elle se relevait égarée, nous regardait d'un

air de folle et entrait aussitôt dans les plus violentes

convulsions. Six personnes avaient peine à la comprimer. Il

n'y avait que la léchement d'un chien qui put la calmer. Sa

fureur s'épanchait à flots; mais si le soulagement n'arrivait

pas, la malheureuse devenait plus terrible et demandait à

grands cris un ane.

F -- Un âne, misérable!

G -- Oui, ma chère, un âne. Nous en avions deux bien dressés,

bien dociles. Nous ne voulions le céder en rien aux dames

Romaines qui s'en servaient dans leurs saturnales.

La première fois que je fus mise à l'épreuve, j'étais dans le

délire du vin. Je me précipitai violemment sur la selette,

défiant toutes les nonnes. L'âne fut à l'instant dressé devant

moi, à l'aide d'une courroie. Son braquemarre terrible,

échauffé par les mains des soeurs, battait lourdement sur mon

flanc. Je le pris à deux mains, je le plaçai à l'orifice: et,

après un chatouillement de quelques secondes, je cherchai à

l'introduire. Mes mouvements aidant, ainsi que mes doigts et

une pommade dilattante, je fus bientôt maîtresse de cinq

pouces au moins. Je voulus pousser encore, mais je manquai de

forces, je retombai. Il me semblait que ma peau se déchirait,

que j'étais fendue, écartelée. C'était une douleur sourde,

étouffante, à laquelle se mêlait pourtant une irritation

chaleureuse, titillante et sensuelle. La bête remuant toujours

produisait un frottement si vigoureux que toute ma charpente

vertébrale était ébranlée. Mes canaux spermatiques s'ouvrirent

et débondèrent. Ma Cyprine brûlante tressaillit un instant

dans mes reins Oh! quelle jouissance! Je la sentais courir en

jets de flamme et tomber goutte à goutte au fond de ma

matrice. Tout en moi ruisselait d'amour. Je poussai un long

cri d'énervement et je fus soulagée.... Dans mes élans

lubriques j'avais gagné deux pouces; toutes les mesures

étaient passées, mes compagnes étaient vaincues. Je touchais

aux bourrelets, sans lesquels on se serait éventrée.

Epuisée, endolorie dans tous les membres, je croyais mes

voluptés finies lorsque l'intraitable fléau se roidit de plus

belle, me sonde, me travaille et me tient presque levée. Mes

nerfs se gonflent, mes dents se serrent et grincent. Mes bras

se tendent sur mes deux poings crispés. Tout-à-coup un jet

violent s'échappe et m'inonde d'une pluie chaude et glueuse,

si forte, si abondante, qu'elle semble regorger dans toutes

mes veines et toucher jusqu'au coeur. Mes chairs lachées,

détendues par ce baume exubérant, ne me laissent plus sentir

que des félicités poignantes qui me piquent les os, la moelle,

la cervelle et les nerfs, dissolvent mes jointures et me

mettent en fusion brûlante.... torture délicieuse! intolérable

volupté qui défait les liens de la vie et vous fait mourir

avec ivresse.

F -- Quels transports tu me causes, Gamiani. Bientôt je n'y

tiens plus.... Enfin, comment es-tu sortie de ce couvent du

diable?

G -- Le voici: après une grande orgie, nous eumes l'idée de

nous transformer en hommes, à l'aide d'un godemiché attaché,

de nous embrocher de la sorte à la suite les unes des autres;

et de courir ensuite comme des folles. Je formais le dernier

anneau de la chaîne, j'étais la seule par conséquent qui

chevaucha sans être chevauchée. Quelle fut ma surprise lorsque

je me sentis vigoureusement assaillie par un homme nu qui

s'était, je ne sais comment, introduit parmi nous. Au cri

d'effroi qui m'échappa, toutes les nonnes se débandèrent et

vinrent s'abattre incontinent sur le malheureux intrus:

Chacune voulait finir en réalité un plaisir commencé par un

fatigant simulacre. L'animal trop fêté fut bientôt épuisé. Il

fallait voir son état de torpeur et d'abattement, son

elytroïde flasque et pendant, toute sa virilité dans la plus

négative démonstration. J'eus grande peine à ravitailler

toutes ses miseres quand mon tour fut venu de goûter aussi de

l'élixir prolifique. J'y parvins néanmoins. Couchée sur mon

moribond, ma tête entre ses cuisses, je suçai si habilement

messer Priape endormi qu'il s'éveilla rubicond, vivace à faire

plaisir. Caressée moi-même par une langue agile, je sentis

bientôt approcher un incroyable plaisir que j'achevai, en

masseyant glorieusement et avec délices sur le sceptre que je

venais de conquérir. Je donnai et je reçus un déluge de

volupté.

Ce dernier excès acheva notre homme. Tout fut inutile pour le

ranimer. Le croirais-tu? Dès que les nonnes comprirent que ce

malheureux n'était plus bon à rien, elles décidèrent sans

hésiter qu'il fallait le tuer et l'ensevelir dans une cave, de

peur que ses indiscrétions ne vinssent à compromettre le

couvent. Je combattis vainement ce parti criminel; en moins

d'une seconde, une lampe fut détachée et la victime enlevée

dans un noeud coulant. Je détournai la vue de cet horrible

spectacle.... Mais voilà, à la grande surprise de ces furies,

que la pendaison produit son effet ordinaire. Emerveillée de

la démonstration nerveuse, la Supérieure monte sur un

marchepied et, aux applaudissemens frénétiques de ses dignes

complices, elle s'accouple dans l'air avec la mort et

s'encheville à un cadavre. -- Ce n'est pas la fin de

l'histoire. Trop mince ou trop usée pour soutenir ce double

poids, la corde cède et se rompt Mort et vivant tombent à

terre et si rudement que la nonne en a les os rompus et que le

pendu dont la strangulation s'était mal opérée revient à la

vie et menace dans sa tension nerveuse d'étouffer la

supérieure.

La foudre tombant sur une foule produirait moins d'effet que

cette scène, sur les nonnes. Toutes s'enfuirent épouvantées

croyant que le diable était avec elles; la supérieure resta

seule à se débatte avec l'intempestif ressuscité. L'aventure

devait entrainer des suites terribles, pour les prévenir je

m'echappai le soir même de ce repaire de débauche et de

crime..... Je me réfugiai quelque-temps à Florence, pays

d'amour et de prestige. Un jeune Anglais, Sir Edward,

enthousiaste et rêveur comme un Osvald, concut pour moi une

passion violente. J'étais lasse de plaisirs immondes. Jusques-là

mon corps seul s'était agité, avait vécu; mon âme

sommeillait encore. Elle s'éveilla doucement aux accents purs,

enchanteurs d'un amour noble et élevé. Dès lors, je compris

une existence nouvelle; j'éprouvai ces désirs vagues

ineffables qui donnent le bonheur et poëtisent la vie... Les

corps combustibles ne brûlent pas d'eux-mêmes: qu'une

étincelle approche, et tout part. Ainsi prit feu mon coeur aux

transports de celui qui m'aimait. A ce langage nouveau pour

moi, je sentis un frémissement délicieux. Je prêtai une

oreille attentive, mes avides regards ne laissaient rien

échapper. La flamme humide qui sortait des yeux de mon amant

pénétrait dans les miens jusqu'au fond de mon âme, y portait

le trouble, le délire et la joie. La voix d'Edward avait un

accent qui m'agitait, le sentiment me semblait peint dans

chacun de ses gestes; tous ses traits animés par la passion,

me la faisaient ressentir. Ainsi la première image de l'amour

me fit aimer l'objet qui me l'avait offerte Extrême en tout,

je fus aussi ardente à vivre du coeur que je l'avais été à

vivre des sens. Edward avait une de ces âmes fortes qui

entrainent les autres dans leur sphère. Je m'élevai à sa

hauteur. Mon amour s'exalta: d'enthousiaste il devint sublime.

La seule pensée du plaisir grossier me révoltait. Si l'ont

m'eut forcée, je serais morte de rage. Cette barrière

volontaire irritant l'amour des deux côtés, il en devint plus

ardent par la contrainte. Edward succomba le premier. Fatigué

d'un platonisme dont il ne pouvait deviner la cause, il n'eut

plus assez de force pour combattre les sens. Il me surprit un

jour endormie et me posséda.... Je m'éveillai au milieu des

plus chaudes étreintes: éperdue, je mêlai mes transports aux

transports que je causais; je fus trois fois au ciel, Edward

fut trois fois dieu, mais quand il fut tombé, je le pris en

horreur; ce n'était plus pour moi qu'un homme de chair et

d'os, c'était un moine!.... Je m'échappai subitement de ses

bras avec un rire affreux. Le prisme était brisé; un souffle

impur avait éteint ce rayon d'amour, ce rayon des cieux qui ne

brille qu'une fois en la vie; mon âme n'existait plus. Les

sens surgirent seuls et je repris ma vie première.

F -- Tu revins aux femmes?

G -- Non! je voulus auparavant rompre avec les hommes. Pour

n'avoir plus de désir ou de regret, j'épuisai tout le plaisir

qu'ils peuvent nous donner. Par le moyen d'une célèbre

entremetteuse, je fus exploitée tour-à-tour par les plus

habiles, les plus vigoureux hercules de Florence. Il m'arriva

dans une matinée, de fournir jusqu'à trente deux courses et de

désirer encore. Six athlètes furent vaincus et abîmés. Un soir

je fis mieux. J'étais avec trois de mes plus vaillans

champions. Mes gestes et mes discours les mirent en si belle

humeur, qu'il me vint une idée diabolique, pour la mettre à

profit je priai le plus fort de se coucher à la renverse et

tandis que je festoyais à loisir sur sa rude machine, je fus

lestement gomorhisée par un second: ma bouche s'empara du

troisième et lui causa un chatouillement si vif qu'il se

demena en vrai démon et poussa les exclamations les plus

passionnées Tous trois à la fois nous éclatames de plaisir en

roidissant nos quatre membres. Quelle ardeur dans mon palais!

quelle jouissance délicieuse au fond de mes entrailles!....

Conçois-tu cet excès? Aspirer par sa bouche toute une forme

d'homme: d'une soif impatiente la boire, l'engloutir en flots

d'écume chaude et âcre et sentir à la fois un double jet de

feu vous traverser dans les deux sens et creuser votre

chair.... C'est une jouissance triple, infinie qu'il n'est pas

donné de décrire. Mes incomparables lutteurs eurent la

généreuse vaillantise de la renouveler jusqu'à extinction de

leurs forces.

Depuis, fatiguée, dégoutée des hommes, je n'ai plus compris

d'autre désir, d'autre bonheur, que celui de s'entrelacer nue

au corps frêle et tremblant d'une jeune fille timide, vierge

encore, qu'on instruit, qu'on étonne, qu'on abîme de plaisir,

qu'on assouvit de volupté.... Mais!.... Fanny qu'as-tu donc?

que fais-tu?

F -- Je suis dans un état affreux. J'éprouve des désirs

horribles, monstrueux, Tout ce que tu as senti de plaisir ou

de douleur, je voudrais le sentir aussi, de suite, à

présent.... Tu ne pourras plus me satisfaire.... ma tête

brûle.... elle tourne... Oh! j'ai peur de devenir folle.

Voyons! que peux-tu? Je veux mourir d'excès, je veux jouir

enfin!..... jouir!.... jouir!

G -- Calme-toi, Fanny! calme-toi! tu m'épouvantes par tes

regards. Je t'obéirai, je ferai tout;: que veux-tu?

Eh bien! que ta bouche me prenne, qu'elle m'aspire.... là!

fais-moi rendre l'âme. Je veux te saisir après, te fouiller

jusqu'aux entrailles et te faire crier.... Oh! cet âne! il me

tourmente aussi. Je voudrais un membre énorme, dut-il me

fendre et me créver.

G -- Folle! folle! tu seras satisfaite. Ma bouche est habile et

j'ai de plus apporté un instrument.... Tiens! regarde.... Il

vaut bien l'action d'un âne.

F -- Ah! quel monstre! donne vite, que je tente..... ai!

ai!..... ouf! impossible! cela m'étouffe.

G -- Tu ne sais pas le conduire. C'est mon affaire. Sois ferme

seulement.

F -- Quand je devrais y rester, je veux tout l'engloutir; la

rage me possède.

G -- Couche toi donc sur le dos, bien étendue, les cuisses

écartées, les cheveux au vent laisse tes bras tomber

nonchalamment. Livre toi sans crainte et sans réserve.

F -- Oh! oui, je me livre avec transport. Viens dans mes bras,

viens vite.

G -- Patience, enfant! Ecoute: pour bien sentir tout le plaisir

dont je veux t'enivrer il faut t'oublier un instant; te

perdre, te fondre en une seule pensée, une pensée d'amour

sensuel, de jouissance charnelle et délirante; quels que

soient mes assauts quelles que soient mes fureurs, garde-toi

de remuer ou dagir. Reste sans mouvement, reçois mes baisers

sans les rendre. Si je mords, si je déchire, comprime l'élan

et la douleur aussi bien que celle du plaisir jusqu'au moment

suprême ou toutes deux nous lutterons ensemble pour mourir à

la fois.

F -- Oui! oui! je te comprends, Gamiani. Allons! Je suis comme

endormie, je te rève à présent. Je suis à toi, viens!....

Suis-je bien? attends, cette pose sera je crois plus

lubrique.....

G -- Débauchée! tu me dépasses. Que tu es belle, exposée de la

sorte.... impatiente! tu désires déjà, je le vois....

F -- Je brûle plutôt. Commence, commence, je t'en prie.

G -- Oh! prolongeons encore cette attente irritée, c'est

presque une volupté. Laisse-toi donc aller d'avantage. Ah!

bien! bien! Je te voulais ainsi; on la dirait morte.....

délicieux abandon.... C'est cela! Je vais m'emparer de toi, je

vais te réchauffer, te ranimer peu-à-peu, je vais te mettre en

feu, te porter au comble de la vie sensuelle. Tu retomberas

morte encore, mais morte de plaisirs et d'excès. Délices

inouies! à les goûter seulement la durée de deux éclairs ce

serait la joie de Dieu.

F -- Tes discours me brûlent: A l'oeuvre, à l'oeuvre, Gamiani! A

ces mots Gamiani noue précipitamment ses cheveux flottans qui

la gênent. Elle porte la main entre ses cuisses, s'excite un

instant, puis, d'un seul bond, elle s'élance sur le corps de

Fanny qu'elle touche, qu'elle couvre partout. Ses lèvres

entr'ouvrent une bouche vermeille, sa langue y pompe le

plaisir. Fanny soupire; Gamiani boit son souffle et s'arrête.

A voir ces deux femmes nues immobiles, soudées, pour ainsi

dire, l'une à l'autre, on eut dit qu'il s'opérait entre elles

une fusion mystérieuse, que leurs âmes se mêlaient en silence.

Insensiblement Gamiani se détache et se relève. Ses doigts

jouent capricieusement dans les cheveux de Fanny qu'elle

contemple avec un sourire ineffable de langueur et de volupté.

Sa main se promène indiscrète, elle touche, caresse, manie

chaque trésor. Les baisers, les tendres morsures volent de la

tête aux pieds qu'elle chatouille du bout de ses mains, du

bout de sa langue. Elle se précipite ensuite à corps perdu, se

redresse, retombe encore haletante, acharnée. Sa tête, ses

mains se multiplient. Fanny est baisée, frottée, manipulée

dans toutes ses parties, on la pince, on la presse, on la

mord. Son courage cède: elle pousse des cris aigus; mais un

toucher délicieux vient calmer à l'instant sa douleur et

provoque un long soupir. -- Plus ardente, plus empressée

Gamiani jette sa tête à travers les cuisses de sa victime. Ses

doigts écartent, violentent deux nymphes délicates. Sa langue

plonge dans le calice et lentement elle épuise toutes les

raffineries du chatouillement le plus irritant qu'une femme

peut sentir. Attentive aux progrès du délire qu'elle cause,

elle s'arrête ou redouble selon que l'excès du plaisir ou

s'éloigne ou s'approche. Fanny nerveusement saisie, part

tout-à coup d'un élan furieux.

F -- C'est trop! oh!... je meurs... heu!....

G -- Prends! prends!.... lui crie Gamiani, en lui présentant

une fiole qu'elle vient de vuider a moitié. Bois! c'est

l'elixir de vie. Tes forces vont renaître. ---- Fanny sans

forces, incapable de résister avale la liqueur qu'on verse

dans sa bouche entr'ouverte.

Ah! ah! s'écrie Gamiani? d'une voix éclatante, tu es à moi.

Son regard avait quelque chose d'infernal.

A genoux entre les jambes de Fanny, elle s'attachait son

redoutable instrument et le brandissait d'un air menaçant.

A cette vue les transports de Fanny redoublent plus violents,

il semble qu'un feu intérieur la tourmente et la pousse à la

rage. Ses cuisses écartées se prêtent avec effort aux attaques

du simulacre monstrueux. L'insensée! elle eut à peine commencé

cet horrible supplice qu'une étrange convulsion la fit bondir

en tous sens.

F -- Oi! oï! Ta liqueur brûle, oi! mes entrailles. Mais cela

pique, cela perce... oh! je vais mourir.... Vile et damnée

sorcière tu me tiens.... Tu me tiens.... ah!.... -- Gamiani

insensible à ces cris d'angoisse et de torture, redouble ses

élans. Elle brise, déchire et s'abime à travers des flots de

sang; mais voilà que ses yeux tournent. Ses membres se

tordent, les os de ses doigts craquent. Je ne doute plus

qu'elle n'ait avalé et donné un poison ardent. --Epouvanté je

me précipite à son secours. Je brise les portes dans ma

violence, j'arrive. Hélas! Fanny n'existait plus. Ses bras ses

jambes horriblement contournés s'accrochaient à ceux de

Gamiani qui luttait seule encore avec la mort.

Je voulus les séparer.

Tu ne vois pas, me dit une voix de râle que le poison me

tourmente.... mes nerfs se tordent.... Va-t-en!...... Cette

femme est à moi.... oi! oi!

C'est affreux, m'écriai-je, transporté.

G -- Oui! Mais j'ai connu tous les excès des sens. Comprends

donc, fou! il me restait à savoir si dans la torture du

poison, si dans l'agonie d'une femme mêlee à ma propre agonie,

il y avait une sensualité possible!.... Elle est atroce!

Entends-tu? Je meurs dans la rage du plaisir, dans la rage de

la douleur....... Je n'en puis plus...... heu!...... A ce cri

prolongé venu du creux de la poitrine, l'horrible furie

retombe morte sur son cadavre.

Gamiani, ou Une nuit d'excès · 第 8 / 8 题