Un bouddhiste me dit:
--Cette série de chroniqueurs est sans intérêt. S'il est vrai que le
dernier effort de la critique soit de définir les esprits, elle ne
serait pas malavisée de laisser de côté les journalistes. Car on ne
les peut définir qu'en bloc, étant tous semblables les uns aux autres
et à peu près indiscernables (sauf quelques-uns que l'on
caractériserait suffisamment en quelques lignes). Il y a à cela
plusieurs raisons. D'abord la besogne du journalisme souffre
merveilleusement une certaine médiocrité d'esprit. Elle la réclame
presque et quelquefois elle la donne. Puis on sait où et comment se
recrute, en grande partie, la rédaction des journaux. De bons jeunes
gens, de plus de prétention que de littérature, qui auraient pu faire
d'excellents notaires ou des commerçants habiles, s'imaginent (ô
candeur!) que rien n'est plus beau, plus noble ni plus agréable que
d'être imprimé et lu tous les jours. Ils veulent «entrer dans un
journal»; ils finissent par y entrer et ils y montent en grade à peu
près comme dans un ministère. Là ils écrivent toute leur vie les
choses quelconques qu'ils sont capables d'écrire. Qui en a lu un, a
lu les autres. Le journalisme politique surtout est, dans son
ensemble, admirable d'inutilité et parfois de niaiserie. Mais la
chronique même--sauf les exceptions que tout le monde connaît--n'est
guère plus reluisante. Vous avez une bonne douzaine de chroniqueurs,
jeunes ou vieux, chez qui vous retrouverez le même échauffement
artificiel, le même désir vulgaire d'étonner, la même outrance facile,
le même claquement de cravache, au reste le même vide et souvent la
même insuffisance de style et, par endroits, de syntaxe. Ceux mêmes
qui sont nés avec quelque originalité d'esprit ont beaucoup de peine à
la garder intacte. La nécessité de la besogne quotidienne, le peu de
temps laissé à la réflexion, l'obligation de «faire sa copie» même
quand on n'a rien à dire, absolument rien, tout cela fait glisser les
meilleurs à une certaine banalité, soit à des lieux communs
insupportables, soit à des paradoxes aussi insipides que des lieux
communs. Il ne faut ni s'en étonner ni surtout en triompher. C'est là
une des conséquences fatales de ce très étrange métier de journaliste.
Ceux surtout qui écrivent tous les jours, si excellemment doués qu'ils
soient, n'y échappent pas. L'originalité de la forme ou de la pensée a
presque toujours besoin, pour s'achever, du recueillement d'un travail
volontaire. Elle s'atténue et s'efface en se dispersant. Dans les
cinquante ou soixante mille lignes qu'un journaliste écrit tous les
ans, ce qui lui appartient en propre, ce qui le signale et le
distingue se trouve perdu dans ce qui le confond et le mêle, dans
tout ce qu'il a laissé s'écouler de lui sans y apporter d'attention et
sans y attacher de prix. Sa personnalité se dilue dans cet écoulement
perpétuel. Le meilleur journaliste est comme noyé dans la surabondance
de sa prose: c'est dans ce flot qu'il faut repêcher ses membres épars.
I
Tout cela peut être vrai souvent. Il me suffit que ce ne le soit pas
toujours. Je ne m'occupe partout que des exceptions. M. Fouquier en
est une. Il a trouvé moyen d'être à la fois le plus abondant et le
plus distingué des chroniqueurs. Celui-là est facile à «discerner»,
s'il reste malaisé à définir. Sa production, considérable et continue,
si elle n'est pas toujours égale à elle-même, n'est du moins jamais
banale. S'il se dérobe, c'est par l'excès même de sa souplesse, par la
variété et la richesse de ses dons. Essayons de le saisir et de le
ramasser, fût-ce en tâtonnant un peu et en m'y reprenant.
C'est l'esprit le plus facile, le plus alerte, le plus adroit, le plus
prêt sur toutes choses. Il est extrêmement intelligent (donnez, je
vous prie, au mot toute sa force). Il sait tout ou du moins devine
tout et semble s'être tout assimilé. Il n'ignore rien de ce que tous
les esprits originaux de ce siècle ont pensé et senti; il le repense
avec une hardiesse légère, il le ressent avec une vivacité
d'impression jamais émoussée. S'il n'est pas et s'il ne peut être, à
cause des nécessités mêmes de sa profession, une de ces intelligences
créatrices par lesquelles s'accroît, pour parler comme M. Renan, la
conscience que l'univers prend de lui-même, il est du moins de ces
grands curieux auxquels nul de ces progrès n'échappe. C'est un miroir
sensible largement ouvert au monde et à la vie. Sur toute question
historique, sociale, morale ou littéraire, il sait tout ce qu'un
«honnête homme» peut savoir au moment précis où il écrit. Il ne
retarde jamais. Il reproduit en courant, avec une rapidité aisée et
comme s'il la connaissait de toute éternité, la plus récente façon de
comprendre et de voir que les hommes aient inventée. Il porte au plus
haut point ce don merveilleux de «réceptivité» que Proudhon attribue
aux mieux douées d'entre les femmes. Et il a d'ailleurs, dans les
moindres mouvements de sa sensibilité et de sa pensée, une grâce d'un
charme si pénétrant que, si je ne puis l'appeler féminine, je ne
saurai vraiment de quel autre nom la nommer.
Cet esprit, si délicatement impressionnable et si apte à tout
comprendre et à tout retenir, est en outre singulièrement actif. Quand
je songe que M. Fouquier fait au moins une chronique par jour,
qu'aucune de ces chroniques n'est tout à fait insignifiante et vide et
que beaucoup sont exquises, je demeure stupide. Il n'est guère ni
d'esprit mieux meublé ni de plus grand travailleur. Et voici où ma
surprise redouble. Je ne me sers ici que de ce que M. Fouquier nous
livre de sa personne, volontairement ou non, dans ses écritures
publiques. Sa prose a une odeur qu'il est agréable et qu'il n'est
point indiscret de respirer. Je puis bien dire que les articles de M.
Fouquier, par les préoccupations dont ils portent souvent la trace,
par la profondeur et la subtilité de l'expérience dont ils témoignent,
laissent entrevoir derrière cette vie de grand laborieux une autre vie
non moins remplie, une vie de grand épicurien. Prenez le mot, de
grâce, au sens le plus favorable. Épicure, tout le premier, fut un
fort honnête homme. Pétrone est mort comme vous savez, et
Saint-Évremond, Chapelle, la Fontaine et beaucoup d'autres chez nous
ont été des esprits charmants. Mais en même temps (pardonnez-moi ces
retours et ces retouches) on sent que ce voluptueux serait volontiers
un homme d'action et qu'il suffirait (qui sait?) aux emplois les plus
considérables et les plus difficiles. L'action proprement dite,
l'action directe sur les hommes, par la parole ou par le gouvernement,
il l'aime et il l'a recherchée. Il a été directeur de la presse, il a
été candidat (pourquoi pas?) à diverses situations, et, s'il a échoué
(ce qui arrive aux plus dignes), c'est ou parce qu'il a trop d'esprit,
ou parce que ses autres occupations ne lui permettaient pas d'apporter
assez de ténacité dans les brigues et les candidatures et peut-être
aussi l'exposaient aux distractions et l'inclinaient aux nonchalances.
Vous commencez à apercevoir la richesse de cette nature. M. Fouquier
est un méridional. Il a, de son pays, la gaieté, l'alacrité d'humeur,
la facilité heureuse, l'optimisme--sans en avoir la suffisance ni la
naïveté toujours prompte aux enthousiasmes. Et M. Fouquier est aussi
un méridional de Marseille, un Phocéen, un Grec. La Grèce, il l'adore
et il en parle souvent. Et vraiment les dieux lointains de son antique
patrie lui ont donné la finesse, la grâce, le bien dire, la joie de
vivre, l'équilibre des facultés intellectuelles. Il est bien fils de
cette race qui a vécu si noblement, de la vie la plus naturelle et la
plus cultivée à la fois, de cette race qui n'a point maudit la chair
et qui n'a répudié aucun des présents du ciel. Pourtant je le vois
comme un Grec un peu amolli, plus près d'Alcibiade que de Socrate,
pour qui il a été maintes fois injuste (après d'autres), et plutôt
encore comme un Grec d'arrière-saison, contemporain de Théocrite,
jouissant de ses dieux sans y croire, mais sans les nier publiquement;
et moins comme un Athénien que comme un Grec des îles, plein de
science et de douceur, traînant sa tunique dénouée dans les bosquets
de lauriers-roses... Mais ce méridional est un méridional blond. Son
front «s'est élargi» par le temps, comme celui de la Pallas de M.
Renan, jusqu'à «comprendre plusieurs espèces de beauté»; et ce Phocéen
conçoit quand il le veut la mélancolie des Sarmates et des Saxons et
les tristesses et raffinements d'art et de pensée des hommes du Nord.
Son esprit étant comme une abeille qui butine la fleur des choses et
tout ce que cet univers offre de meilleur, vous imaginez aisément sur
quoi il s'arrête de préférence. Je n'offenserai point M. Fouquier et à
coup sûr je ne surprendrai personne (car cela ressort assez de ce
qu'il écrit) en disant qu'il est grand «ami des femmes», pour parler
comme M. Dumas--avec plus d'abandon que de Ryons, quelque chose de
moins pincé, de moindres rigueurs théoriques; grand connaisseur
toutefois aux choses de l'amour, grand docteur et casuiste subtil dans
les questions féminines. Comme M. Rabusson, et à meilleur titre
peut-être (car l'auteur de l'_Amie_ a un fond d'amertume), M. Fouquier
donne l'idée de quelque dilettante du XVIIIe siècle, d'un Crébillon
fils ou d'un Laclos. Et cela ne l'empêche pas, je ne sais comment--par
quelque chose de caressant et de félin, par la subtilité et la cruauté
de quelques-unes de ses ironies, par la longueur toute féminine et la
férocité de certaines de ses rancunes (même contre des femmes)
--d'évoquer aussi des idées de stylet caché sous un manteau de pourpre
traînante, de vie batailleuse autant que voluptueuse, et de faire
songer (avec toutes les atténuations qu'il vous plaira: il en faut
dans ces transpositions d'images) à quelque Italien de ce magnifique
et terrible XVIe siècle.
Grec de la décadence, Florentin d'il y a trois siècles, roué du siècle
dernier, Parisien d'aujourd'hui et Français de toujours, homme de
plaisir et homme d'action..., voilà bien des affaires! Jamais je ne
pourrai ramener tout cela à quelque semblant d'unité.
Cependant, si l'on considère l'homme, que l'écrivain fait deviner, on
voit que sa marque est la recherche constante de tous les plaisirs
délicats. Je vous prie de ne vous point scandaliser. La recherche bien
entendue du plaisir, ç'a été, pour beaucoup de philosophes anciens, la
définition même de la vertu.--Si, d'autre part, vous considérez
l'écrivain, vous trouverez que sa qualité la plus persistante est le
bon sens. Par là il est bien de race latine ou de vieille race
française. Il sait, à l'occasion, entrer dans toutes les folies et s'y
intéresser; mais il n'a pas le moindre grain de folie pour son compte.
Cet homme qui n'a guère de foi ni de principes a d'excellentes
habitudes d'esprit. Son bon sens peut quelquefois paraître hardi: le
bon sens, quand on l'applique résolument à certaines questions, est le
père des paradoxes; mais, en réalité, il y a chez ce disciple
d'Aristippe une rare fermeté de raison, même une défiance presque trop
grande de ce qui n'est pas raisonnable. Cherchez bien, et vous finirez
par découvrir chez M. Fouquier un mélange tout à fait imprévu. C'est,
dans le monde de la littérature, un don Juan qui recouvre un
bourgeois. Il y a chez lui du Renan et du Voltaire, du Borgia et, du
Béranger, du roué et du garde national. Ils y sont à la fois, et c'est
cette simultanéité qui est piquante.
S'ils y sont à la fois, c'est apparemment qu'ils s'accordent. Voyons
comment. C'est que la raison est encore ce qui nous fait le mieux
jouir des choses, le plus sûrement et le plus longtemps. Un parfait
épicurien est nécessairement un homme de sens très rassis. Dans le
domaine de la pensée, la modération même de la solution où l'on a
voulu s'arrêter suppose qu'on a passé en revue toutes les autres et
qu'on s'est imaginé les divers états d'esprit auxquels elles
correspondent, ce qui est un grand plaisir. De même, l'état
sentimental le plus agréable et le mieux garanti contre la souffrance
est celui auquel on se prête sans se donner tout à fait. La passion
éperdue devient aisément douloureuse; les sens exaspérés ont aussi
leurs maladies. Ce qui vaut mieux, c'est un rien de libertinage à la
française et un peu de rêve. La raison, en présidant aux ébats du
coeur et des sens, les garde de tout mal et leur permet de varier
leurs aimables expériences. M. Fouquier est un homme qui aime la vie,
et c'est justement à la mieux aimer, à tirer d'elle tout ce qu'elle
contient, que lui sert sa tranquille raison. Et c'est pour cela qu'il
n'est pas artiste au sens étroit du mot, mais moraliste et curieux. Un
artiste ne jouit que des formes et ne considère les hommes et les
choses que sous un angle particulier; le curieux les saisit tour à
tour sous tous leurs aspects. Seul celui-là jouit de tout, qui est
curieux de tout; et celui qui est curieux de tout est par là même un
esprit tempéré et maître de soi.