On vient de rendre un tardif hommage au plus grand poète de ce siècle:
c'est Lamartine que je veux dire. N'allez pas, à cette occasion,
relire les _Méditations_ ou les _Harmonies_; car, ou vous n'y
trouveriez aucun plaisir et vous me paraîtriez par là fort à plaindre,
ou vous seriez à ce point repris par cette poésie toute divine, que
presque rien ne vous intéresserait plus au monde, pas même les choses
de Paris ni les chroniqueurs parisiens.
Je prends un étrange chemin pour vous parler d'eux; mais croyez que
j'y arriverai d'autant plus vite que j'en suis plus loin... Lamartine
est la poésie même. Certaines strophes de lui vous emplissent pour des
heures de musique et de rêve. Pourquoi celles-ci me reviennent-elles?
Mon coeur, lassé de tout, même de l'espérance,
N'ira plus de ses voeux importuner le sort.
Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance,
Un asile d'un jour pour attendre la mort...
Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile...
Oui, la nature est là, qui t'invite et qui t'aime!
Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours.
Quand tout change pour toi, la nature est la même,
Et le même soleil se lève sur tes jours.
Vous êtes à la campagne. Vous retrouvez dans un coin de bibliothèque
un vieil exemplaire des _Méditations_. Il y a, à la première page, une
vignette qui représente un long poète en redingote sur un promontoire,
les cheveux dans la tempête, ou un ange en robe blanche qui porte une
harpe. Couché dans l'herbe, au pied d'un arbre, vous lisez les
strophes que je citais tout à l'heure, ou d'autres aussi belles; et le
soleil, à travers les branches, jette sur la page des taches
lumineuses et mobiles. Là-dessus, le «piéton» vous apporte le _Figaro_
du jour, et vous parcourez, je suppose, le «Courrier de Paris» de M.
Albert Wolff. Eh bien! je vous promets une impression singulière. Je
gagerais que la chronique de M. Wolff vous sera profondément
indifférente et que, ainsi prévenu, la vanité de beaucoup d'autres
choses vous apparaîtra très clairement.
J'ai eu, sans la chercher, une impression de cette espèce, m'étant
donné la tâche de parcourir d'affilée cinq ou six volumes de
chroniques parisiennes, cependant que des feuillages frissonnaient
sur ma tête et que la Terre vivait autour de moi son éternelle vie. Il
y a, comme cela, des moments d'illumination intellectuelle, de sagesse
absolue, où nous concevons tout à coup la grandeur du monde et
l'inutilité ridicule de certaines manifestations de l'activité
humaine. Tout l'artificiel de la vie contemporaine m'a été
soudainement révélé. Et j'ai senti amèrement que d'écrire des
chroniques dans un journal est une des besognes les plus vaines
auxquelles un homme puisse consacrer ses jours périssables.
Qu'est-ce, en effet, qu'une chronique? Un certain nombre de lignes
imprimées où, neuf fois sur dix, sont relatés et commentés des
événements d'une parfaite insignifiance: fêtes, mariages, scandales
mondains, histoires de comédiens, et ce qu'ont dit ou fait les hommes
du jour, qui sont souvent les hommes d'un jour. Ces événements
négligeables se passent dans un monde excessivement restreint, dans un
très petit groupe humain, et ne deviennent intéressants (quelquefois,
et pas pour tout le monde) que parce que ce petit groupe s'agite sur
un point imperceptible du globe qui s'appelle Paris. Quant aux
commentaires, vous y trouverez, neuf fois sur dix, la philosophie la
plus banale, ou la plus vulgaire ironie, ou le scepticisme le plus
grossier et le plus accessible, ou même le plus niais pédantisme, et,
aux meilleurs endroits, de l'esprit fabriqué, des plaisanteries que
l'on sent déduites selon d'immuables formules. La sensation totale
est celle d'un vide profond. Quand ces morceaux de style ont quelques
mois de date, ou quelques jours, l'insignifiance en est telle qu'ils
sont absolument illisibles--à moins qu'on ne prenne un méchant et
triste plaisir à constater cette insignifiance même.
Et l'on se demande: À quoi bon? Voilà un genre d'écrits dont on s'est
passé pendant six mille ans. De rares gazettes, pendant les deux
derniers siècles, contentaient amplement le besoin qu'ont les hommes
de savoir (pourquoi? pour rien) les petites choses qui se passent
autour d'eux. Il y a cinquante ans, Paris n'avait guère qu'une dizaine
de journaux, que se partageaient la politique et la littérature. La
chronique, comme on l'entend aujourd'hui, en était à peu près absente.
Personne n'en souffrait. On peut donc vivre sans elle. Depuis, elle a
envahi toute la presse. Est-ce la curiosité de la foule qui a provoqué
ce développement de la chronique? ou bien est-ce la chronique qui a
développé cette badauderie? Mystère.
Mais qui donc, Seigneur! lit toutes ces chroniques parisiennes qui
s'étalent tous les jours à la première ou à la seconde page des
journaux? Les gens du métier ne les lisent guère. Les délicats les
effleurent tout au plus du bout des cils. Les hommes occupés aux
travaux de l'esprit n'ont même pas le temps et n'auraient point le
goût de les parcourir. Toutes ces chroniques ont les lecteurs qu'elles
méritent et auxquels d'ailleurs elles s'adressent. Et ce sont
exactement les mêmes qui se délectent aux romans de M. Georges Ohnet.
Et comment sont-elles faites, ces chroniques? Ô grande misère du
métier de journaliste! Ces considérations sur l'événement parisien de
la veille, que des milliers d'âmes simples lisent avec tant de candeur
et de foi, un malheureux homme de lettres les a écrites tantôt avec un
inexprimable dégoût, tantôt avec l'indifférence résignée qu'on apporte
à une corvée journalière. Il s'est dit: «Il faut qu'aujourd'hui, comme
hier, comme demain, je raconte des histoires et fournisse des
idées--des idées?--à cinquante mille abrutis qui me sont parfaitement
indifférents. De quoi vais-je leur parler, mon Dieu? Un sujet!
donnez-moi un sujet!» Et sur n'importe quoi il écrit n'importe quoi.
Il est enjoué, il est sérieux, il est sceptique, il est ému, il fait
de l'esprit, il fait de la philosophie, parce que c'est son métier, à
tant la ligne. Comme cela est bizarre, quand on y songe! Entretenir le
public de choses qui ne vous intéressent pas du tout et, là-dessus,
faire semblant d'avoir des impressions pour les gens qui n'en ont pas,
mais qui pourraient si bien se passer d'en avoir! Est-il rien de plus
artificiel et de plus vain?
Tout cela est vrai. Et cependant, à mesure que j'exprime ces vérités,
banales elles-mêmes comme une chronique, je n'en suis plus si sûr. Ce
que je dis de la chronique peut se dire de tout le journal, et aussi
de la littérature tout entière; et la littérature est vaine si vous
voulez; mais dire que tout est vain, ce n'est rien dire. Des fragments
de la réalité reflétés dans un esprit, les plus beaux livres ne sont
pas autre chose. Mais cette définition convient aussi au moindre
article de journal, avec cette différence qu'il s'agit, dans ce
dernier cas, de fort petits fragments d'une réalité journalière et
superficielle. La chronique sera donc, si vous voulez, de la poussière
de littérature; mais c'est de la littérature encore.
Et c'est aussi ou ce peut être de la poussière d'histoire. Si vous
relisez les chroniques du mois dernier, il est probable qu'elles vous
sembleront insipides, superflues, et que vous n'y apprendrez rien.
Mais lisez, pour voir, des recueils de chroniques d'il y a vingt ans.
Là encore vous trouverez sans doute beaucoup de fatras et un vide
lamentable; mais parfois, noyé dans cette insignifiance, un détail
vous frappera, un détail caractéristique d'une époque et dont
l'écrivain n'avait peut-être pas soupçonné la valeur future. Les
chroniques des journaux, en vieillissant, deviennent mémoires. Celles
d'aujourd'hui paraîtront prodigieusement intéressantes dans cent ans.
Seulement, il y en aura trop.
Enfin j'ai raisonné jusqu'à présent comme si le chroniqueur était
toujours et nécessairement un esprit médiocre. Mais il n'en est pas
toujours ainsi. Quelques-uns sont des esprits originaux et charmants.
Et alors ils ont beau écrire trop vite et trop souvent; ils ont beau
écrire par métier, sans goût, sans plaisir, sans conviction: la
qualité, le tour de leur esprit se révèle toujours par quelque
endroit. Ces réflexions improvisées et que rien ne les poussait à
faire sur un sujet qui leur est fort égal, ces considérations ou ces
plaisanteries qu'ils griffonnent d'une plume rapide et dédaigneuse
portent quand même leur marque, trahissent leur philosophie
habituelle, leur conception de la vie, leur tempérament. Et, plus
souvent qu'on ne croirait, une fois mis en train, il leur arrive de se
laisser prendre à ce travail forcé, de penser ce qu'ils écrivent et
d'achever avec intérêt ce qu'ils avaient commencé avec ennui. En
somme, tant vaut le chroniqueur, tant vaut la chronique. Nous
rencontrerons tel journaliste dont la personne même, devinée à travers
le tas énorme des improvisations quotidiennes, nous séduira
étrangement. Et d'autres, moins originaux, nous frapperont du moins
par l'adroite accommodation de leur esprit à la besogne qu'ils font et
au public qu'ils entretiennent.
I
C'est au _Figaro_ que vous trouverez ces derniers. Le _Figaro_, ayant
quelque cent mille lecteurs, est condamné, s'il les veut garder, à une
certaine médiocrité littéraire. L'homme intelligent et fin qui le
dirige s'y est résigné. Les esprits vraiment originaux traversent ce
journal, mais n'y séjournent pas. Ainsi M. Émile Zola; ainsi M. Émile
Bergerat. Sa clientèle ne les supporte qu'à titre de curiosités, de
phénomènes qu'on lui exhibe. Je suis même étonné qu'Ignotus, qui
n'est souvent qu'un Jocrisse à Patmos, mais qui a quelquefois, parmi
tout son galimatias, des visions saisissantes et comme des lueurs de
génie, soit resté si longtemps dans la maison. MM. Wolff, Blavet et
Millaud, voilà le vrai fond du _Figaro_. Tous trois sont hommes
d'esprit; M. Wolff a notamment celui de n'en pas avoir trop: juste ce
qu'il faut pour la clientèle du journal, qui est foncièrement
bourgeoise et, je crois, plus provinciale que parisienne.
Admirable journal d'ailleurs, à l'affût de tout ce qui surgit un
moment sur l'horizon de Paris; le journal-barnum, le mieux informé des
journaux, c'est-à-dire rempli jusqu'aux bords de choses superflues;
souple et accommodant comme l'aimable valet de comédie dont il porte
le nom; étalant en première page les opinions politiques du comte
Almaviva et entr'ouvrant la quatrième aux menues industries du mari de
Rosine.
M. Albert Wolff est une des lumières de ce surprenant journal. Il
mérite de nous arrêter un moment, car il offre un cas fort singulier
et qui suffirait à le tirer de pair.
M. Wolff est, pour un très grand nombre de Français, le chroniqueur
parisien par excellence. Il se pique lui-même de représenter, par une
grâce spéciale d'en haut, l'esprit du boulevard. Il a fait de Paris sa
chose; il célèbre, il démontre, il encourage Paris; il est le gardien
de ce lieu de plaisir. Les titres de ses volumes marquent bien cette
préoccupation: l'_Écume de Paris_, _Paris capitale de l'art_, la
_Gloire à Paris_. M. Wolff patronne les grands hommes et les tutoie;
il est lui-même un homme illustre. Un jeune romancier a récemment
consacré à sa gloire un livre tout entier, qui est bien un des livres
les plus extraordinairement bouffons qu'on ait jamais écrits sans le
savoir. L'auteur l'appelle «le grand Wolff» et voit en lui «la plus
puissante incarnation de l'esprit parisien dans le journalisme». Enfin
la _Revue illustrée_ vient de donner son portrait, après ceux de MM.
Alphonse Daudet, Massenet et de Lesseps. Et le public a évidemment
trouvé cela tout naturel.
Or ce montreur et cet émule des gloires parisiennes, ce Parisien qui a
le dépôt de l'esprit de Paris, est né à Cologne; et je n'ai pu
parvenir à comprendre, dans le récit de M. Toudouze, s'il s'était fait
naturaliser Français. Il va sans dire que je ne lui fais pas un
reproche de son origine, et je sais du reste qu'il est brave homme et
galant homme et que sa conduite pendant la guerre a été exactement ce
qu'elle devait être. Si je rappelle que le plus Parisien de nos
chroniqueurs nous vient d'Allemagne, c'est tout simplement parce qu'il
y paraît. Cet homme d'esprit n'a jamais été spirituel, du moins à ma
connaissance. Et ce prince des chroniqueurs, dès qu'il cesse de nous
raconter des anecdotes et s'élève à des «idées générales», écrit la
plupart du temps dans une langue qui n'a pas de nom: un pur charabia
de cheval d'outre-Rhin. J'avais recueilli quelques-unes de ses phrases
les plus étranges; mais faites vous-même l'épreuve. Prenez sa
dernière chronique. Lisez au milieu: «L'heure est venue de réagir
contre les idées prudhommesques qui nous _étranglent_.» Lisez à la
fin: «Le génie de Molière a _moins d'influence sur l'éclat_ d'une fête
nationale que les bombes et les fusées de Ruggieri.» Et, croyez-moi,
ces deux phrases, prises au hasard, son encore parmi les plus
passables du moraliste du _Figaro_.
Je ne cède point ici au médiocre plaisir de faire le régent et le
professeur de grammaire. Mais il est des choses qu'il faut dire.
J'obéis à un sentiment de religieux amour pour la très belle, très
claire et très noble langue de mon pays. Je vous assure que je ne mets
dans ces critiques aucune espèce de pédanterie, rien de dédaigneux ni
de suffisant. M. Wolff écrit fort mal? Mais le don du style est un don
gratuit, qui ne s'acquiert point, qui peut seulement se développer--et
sans lequel on peut être d'ailleurs un honnête homme, un habile homme
et même un grand homme. Et je conçois aisément quelque chose au-dessus
du génie littéraire, à plus forte raison au-dessus du talent d'écrire
congrûment. Si le choix m'en avait été laissé, j'aurais choisi d'abord
d'être un grand saint, puis une femme très belle, puis un grand
conquérant ou un grand politique, enfin un écrivain ou un artiste de
génie. Je ne crois donc pas faire tant de tort à M. Wolff en
constatant la mauvaise qualité de son style, si j'ajoute aussitôt
qu'il sait merveilleusement son métier de chroniqueur, ce qui est un
don aussi rare peut-être que celui de bien écrire.
Malgré tout, il reste un peu de mystère dans la fortune de M. Albert
Wolff. Comment a-t-il pu, avec rien, se faire une telle renommée?
Dirons-nous qu'à force de se croire le plus Parisien des chroniqueurs,
il a fini par le faire croire au public? Louis Veuillot nous fournira
peut-être une meilleure explication. Vous vous souvenez que, dans les
_Odeurs de Paris_, il appelle M. Wolff «_Lupus_ le respectueux». Il se
pourrait, en effet, que M. Wolff fût arrivé par le respect. Il a
commencé par être un reporter plein de déférence; puis il s'est poussé
et s'est maintenu par le respect du public, entendez par le respect
des opinions et des goûts présumés de la haute et moyenne bourgeoisie.
Il a toujours su ce qu'il faut à ses lecteurs, la dose exacte et
l'espèce de philosophie, de fantaisie et de liberté d'esprit qu'ils
peuvent admettre. Il sait aussi à quoi ils ne veulent point qu'on
touche. Jamais il ne les heurte, jamais il ne les dépasse. Et son
procédé est tel qu'il ne les fatigue jamais.
Ce procédé est fort simple. Une seule idée dans un article; que
dis-je? une seule phrase. L'article est généralement divisé en quatre
paragraphes. Vous mettez, je suppose, au commencement du premier:
«Paris est la capitale de l'art.» Puis, vers le milieu du second:
«Paris est véritablement la ville des artistes.» Puis, quelque part
dans le troisième: «Le centre de l'art est à Paris.» Et à la fin du
quatrième: «Je ne crois pas trop m'avancer en affirmant que Paris est
le foyer des arts.» Et dans l'intervalle de ces phrases, rien, des
mots. L'article est fait.
Tel est le procédé pour les chroniques à idées générales. Pour les
chroniques à anecdotes..., c'est encore la même chose. L'écrivain
raconte n'importe quoi et ramène de temps en temps un thème, un
refrain. Voici le refrain d'un article sur M. Rochefort (_La Gloire à
Paris_): 1º «L'action très grande de Rochefort est dans cette belle
gaieté qui est le fond de son tempérament vraiment français»;--2º
«Rochefort est un des rares Parisiens de l'ancien temps qui ait
conservé dans l'âge mûr cette belle insouciance et cette bonne humeur
qui furent autrefois les qualités maîtresses de la race française.»
(Je pense qu'il faut entendre: «Rochefort est un Parisien de l'ancien
temps, un des rares Parisiens qui aient conservé», etc.);--3º «Chacun
dans sa sphère plisse le front... Je ne vois plus guère que Rochefort
qui ait conservé la gaieté de la vieille race française»;--4º «Après
avoir exaspéré beaucoup de ses contemporains par la violence excessive
de ses écrits, il les ramène aussitôt à lui par les éclats de sa
gaieté si française.»
Pour Offenbach, le refrain est: «Quel artiste!» Rien de plus; cela dit
tout. Ainsi M. Homais parlant du ténor Lagardère. Ainsi, dans _Bouvard
et Pécuchet_, le médecin dit à Pécuchet en lui donnant une petite tape
sur la joue: «Trop de nerfs..., trop artiste!» Artiste! vous entendez
dans quel sens vague, mystérieux et saugrenu le mot est pris ici. Ah!
que M. Wolff connaît bien son public!
Et comme il sait ce qui lui convient, à ce public, et ce qu'il peut
supporter! Comme il sait faire avec lui, pour sa joie et pour son
édification, l'homme à la fois dégagé et sérieux, le boulevardier et
le moraliste, le monsieur qui comprend tout, mais qui pourtant
respecte ce qui doit être respecté, le monsieur qui n'a pas de
préjugés, mais qui a cependant des principes! Savourez, je vous prie,
ces phrases exquises où respire tout le libéralisme indulgent d'un
esprit supérieur. Il s'agit du Père Hyacinthe:
... Mes convictions personnelles n'ont pas à intervenir dans
cette affaire; j'étais allé là comme un Parisien désireux
d'entendre une grande parole qui jadis fit courir tout Paris à
Notre-Dame, et je n'ai trouvé qu'un comédien de talent. Il m'est
arrivé de subir une grande impression dans une belle cathédrale
aussi bien que dans un temple protestant ou dans une synagogue.
Si ce n'est pas la propre croyance (?) qui se réveille, c'est la
foi des autres qui vous surprend.
Voilà le philosophe. Voulez-vous le critique? M. Wolff compare aux
trois mousquetaires, qui étaient quatre, les quatre romanciers
naturalistes: Edmond de Goncourt, «à qui la carrure des épaules et
l'embonpoint donnent _un certain vernis majestueux_», Émile Zola,
Alphonse Daudet et Guy de Maupassant. Pour lui, Maupassant est le
«jeune abbé» de la petite Église naturaliste. «Guy de Maupassant,
c'est Aramis.» Comme c'est bien cela! On ne saurait mieux
caractériser, n'est-ce pas? l'auteur de _Boule de suif_ et de
_Mademoiselle Fifi_. Je lis dans un autre article: «Quand un homme a
tenu une telle place dans l'art, quand il a exercé une si grande
influence sur son temps...» De qui croyez-vous qu'il s'agisse? Sans
doute de Lamartine, de Victor Hugo ou de Balzac? Point: il s'agit du
chanteur Darcier. On ne saurait pousser plus loin que M. Wolff le
sentiment des nuances.
* * * * *
Après le critique, voulez-vous l'homme?
... Il y a bien longtemps qu'une polémique tapageuse (pour
«bruyante») avec Zola a été terminée (pour «s'est terminée») par
une bonne et sincère poignée de main. Les médiocres seuls
cultivent le ressentiment éternel; _entre hommes intelligents_ on
ne se brouille pas à jamais pour un coup d'épingle.
Mais si je me mets à citer, je ne m'arrêterai plus. Car ce chroniqueur
sème les perles, sans s'en douter. Concluons. Ne pensez-vous pas qu'on
appellerait assez justement M. Albert Wolff le Georges Ohnet de la
chronique? J'imagine, du reste, qu'il y a dans son fait plus de malice
qu'il ne semble et qu'il sera le premier à sourire de mes innocentes
remarques. Il faut qu'il en sourie; car, s'il n'était pas un homme
très fort, je songe avec tristesse à ce qu'il serait.