[Note 62: _Les femmes de France poètes et prosateurs_,
morceaux choisis avec introduction, des notices biographiques
et littéraires et des notes philologiques, littéraires,
historiques, par P. Jacquinet, inspecteur général honoraire
de l'instruction publique, recteur honoraire.--Veuve Eugène
Belin et fils. Paris.]
M. Jacquinet serait-il las de Bossuet? Je ne sais, mais voici qui est
bien étrange. L'auteur des _Prédicateurs avant Bossuet_, le savant et
fin commentateur des _Oraisons funèbres_ et du _Discours sur
l'histoire universelle_, vient de publier, avec introduction, notices
et notes, un recueil de textes choisis, de 660 pages, et ces textes ne
sont pas de Bossuet!
Mais au moins, direz-vous, sont-ils de quelque évêque ou de quelque
sévère écrivain.--Point; M. Jacquinet, après de longues années de
vertu, a voulu de délasser des austères compagnies, et il est allé
trouver...--Une femme, peut-être?--Une femme? non; toutes les femmes!
toutes les femmes de France qui ont écrit, depuis Christine de Pisan
jusqu'à Eugénie de Guérin. Voilà ce qui s'appelle se décarêmer!
Quand je dis toutes..., rassurez-vous: M. Jacquinet a fait un choix.
Grâce à ses bonnes habitudes littéraires, il a su apporter de la
délicatesse et du goût dans cette débauche, et même de la modestie. Il
n'a réuni, pour nos divertissements et pour les siens, que les dames
les plus illustres et, sauf quelques exceptions, les plus honnêtes. Et
il nous les présente dans d'élégantes notices d'une irréprochable
courtoisie. Si quelqu'une a fait parler d'elle, il feint de croire que
c'est seulement pour ses talents d'écrivain. Il est, sur les erreurs
de ses amies, d'une discrétion parfaite; et, comme elles ont belle
tenue, Bossuet lui-même, introduit dans ce salon, n'y verrait que du
feu, lui à qui Mme de Montespan en faisait si facilement accroire,
comme le conte Mme de Caylus. Sérieusement, M. Jacquinet a composé là,
avec un tact très sûr, pour les jeunes filles de nos lycées, un
recueil délicieux que les hommes même liront avec plaisir et profit,
qui prête à beaucoup de remarques et au sujet duquel se pose
naturellement plus d'une question intéressante.
M. F. Brunetière a récemment étudié[63] la plus importante de ces
questions: celle de l'influence des femmes sur notre littérature.
Cette influence, il nous l'a montrée bienfaisante--et restrictive:
comment les femmes, par les salons, ont imposé et appris aux écrivains
la décence et l'agrément, comment aussi elles ont émoussé
l'originalité de quelques-uns et les ont, par trop de souci de
l'agrément, détourné des certains problèmes et d'une vue complète de
la vie. Je ne vois rien d'essentiel à ajouter là-dessus, car j'ai même
appris beaucoup en lisant l'étude de M. Brunetière. Il ne me reste
qu'à noter quelques impressions, un peu à l'aventure, en feuilletant
cette séduisante anthologie féminine.
[Note 63: _Revue des Deux-Mondes_ du 1er novembre 1886.]