II

Il peut également s'appeler Gaston Paris. Il est alors plus jeune,

plus mêlé aux choses du siècle, moins rêveur, moins hanté par saint

Doctrové, et assurément les élèves de l'École des chartes ne le

traiteront jamais comme ils traitent l'exquis Silvestre en se

promenant sous les ombrages du Luxembourg. M. Gaston Paris est un des

exemplaires accomplis de l'érudit lettré de notre temps. Il est un des

ouvriers qui, tout en taillant leur bloc, pourraient le mieux dessiner

le plan de la cathédrale. On sent sous ce philologue un savant, un

philosophe, un artiste. Cependant qu'il s'applique à sa tâche

minutieuse, il se tient au-dessus. Il a réuni, voilà quelques mois,

une petite partie de ses leçons sous ce titre: _la Poésie au moyen

âge;_ et l'on ne sait ce qui est le plus intéressant dans ce volume,

de M. Paris étudiant le moyen âge, ou du moyen âge étudié par M.

Paris. Je dirai donc un mot sur l'écrivain, puis un mot sur l'objet de

ses études.

M. Gaston Paris a d'abord, au plus haut degré, l'esprit scientifique.

Je ne connais pas de plus belle définition de cet esprit que celle

qu'il en donne dans une leçon sur la _Chanson de Roland_, faite au

Collège de France le 8 décembre 1870:

«... Je professe absolument et sans réserve cette doctrine, que

la science n'a d'autre objet que la vérité, et la vérité pour

elle-même, sans aucun souci des conséquences bonnes ou mauvaises,

regrettables ou heureuses, que cette vérité pourrait avoir dans

la pratique. Celui qui, par un motif patriotique, religieux et

même moral, se permet dans les faits qu'il étudie, dans les

conclusions qu'il tire, la plus petite dissimulation,

l'altération la plus légère, n'est pas digne d'avoir sa place

dans le grand laboratoire où la probité est un titre d'admission

plus indispensable que l'habileté. Ainsi comprises, les études

communes, poursuivies avec le même esprit dans tous les pays

civilisés, forment au-dessus des nationalités restreintes,

diverses et trop souvent hostiles, une grande patrie qu'aucune

guerre ne souille, qu'aucun conquérant ne menace, et où les âmes

trouvent le refuge et l'unité que la cité de Dieu leur a donnés

en d'autres temps.»

Et voici une autre page où cet amour de la vérité s'exprime comme

ferait la foi jalouse d'un croyant, en laisse voir les scrupules, les

délicatesses, les pieuses intransigeances:

... Il y a au coeur de tout homme qui aime véritablement l'étude

une secrète répugnance à donner à ses travaux une application

immédiate: l'utilité de la science lui paraît surtout résider

dans l'élévation et dans le détachement qu'elle impose à l'esprit

qui s'y livre; il a toujours comme une terreur secrète, en

indiquant au public les résultats pratiques qu'on peut tirer de

ses recherches, de leur enlever quelque chose de ce que

j'appellerai leur pureté.

Qu'est-ce que cet amour de la vérité, poursuivie en dehors de tout

intérêt matériel ou moral, à plus forte raison en dehors de toutes les

théologies et dans l'oubli de toutes les explications qu'on a pu

tenter de l'univers et de sa destinée,--qu'est-ce que cet amour, sinon

une religion encore? Sans doute le seul plaisir de l'enquête

expliquerait en grande partie le courage de l'érudit; mais il y a, je

crois, autre chose. Cette recherche désintéressée, pour être soutenue

avec l'espèce d'héroïsme qu'y apportent certains esprits, suppose, ou

la foi en cette idée que la vérité est bonne, quelle qu'elle puisse

être, ou la résignation à la vérité même triste, même décevante, même

inintelligible. Or ces deux sentiments, confiance ou soumission à

l'ordre éternel des choses, ont assurément un caractère religieux.

Tout érudit a nécessairement au fond du coeur, qu'il le sache ou non,

la profession de foi de Sully-Prudhomme:

La Nature nous dit: Je suis la Raison même,

Et je ferme l'oreille aux souhaits insensés[61], etc.

[Note 61: _Les Destins._]

L'univers n'a peut-être aucun but; mais, s'il en a un, on peut croire

que c'est d'être connu de l'homme, de se réfléchir enfin entièrement

et exactement dans l'homme. Le savant, l'érudit, qui contribue à cette

connaissance totale en se gardant des interprétations hâtives et

incomplètes qui en retarderaient le progrès est donc l'homme du monde

qui se conforme le mieux à la pensée divine. Et c'est pour cela que la

passion scientifique a chez quelques savants la sérénité et l'énergie

d'une foi religieuse et qu'ils apparaissent à la foule avec quelque

chose de l'antique prestige des prêtres.

Un des charmes de M. Gaston Paris, c'est que ce culte absolu du vrai

s'allie chez lui avec les plus beaux et les plus délicats des

sentiments humains. Et d'abord il aime sa patrie presque autant que la

vérité. La définition de l'esprit scientifique que je citais tout à

l'heure a été donnée en plein siège de Paris; et, ce qu'il y a de

touchant, c'est l'embarras de l'érudit scrupuleux à qui la patrie

monte aux lèvres et qui dit qu'il l'oubliera, et qui ne peut cependant

songer à autre chose. Est-ce sa faute, à lui, si ce qui fait un

peuple, l'amour du sol et le sentiment de l'honneur national, est déjà

dans la _Chanson de Roland_? Toute cette leçon, faite au bruit des

obus allemands, tourmentée, embarrassée de déclarations peu s'en faut

contradictoires, me paraît par là même d'une éloquence singulière. Je

ne puis me tenir de détacher de la conclusion ces lignes où l'émotion

de l'érudit, tout en se contenant, teint son style d'une couleur

charmante:

... Certes nous avons eu, depuis la Renaissance, une littérature

plus belle, plus variée, plus riche pour le coeur et pour

l'esprit que la poésie rude et simple de _Roland_; et, quand nous

revenons écouter ce langage naïf en sortant des harmonies

savantes de nos grandes oeuvres littéraires, il nous semble

entendre le bégayement de l'enfance. Mais surmontons cette

première impression, prêtons une oreille attentive et

sympathique, et nous reconnaîtrons que _cet enfant robuste et

sain, plein de vigueur, de bonté et de courage, que cet enfant

qui est déjà le grand peuple français_ parle aussi la grande

langue française. Elle aura plus tard des accents plus souples,

plus nuancés, plus délicats; elle n'en aura jamais de plus pleins

et de plus justes, ni qui se fassent entendre de plus loin...

Ainsi ce prêtre austère de l'érudition a le coeur le plus sensible du

monde. Et ce collationneur de vieux textes a l'esprit éminemment

philosophique. Travailleur de bibliothèques, déchiffreur de

parchemins, habile à fixer une date par des rapprochements et des

déductions et à dresser la généalogie d'une famille de manuscrits, il

l'est autant qu'aucun professeur de l'École des chartes. Lisez l'étude

sur le _Pèlerinage de Charlemagne_, où il établit la date, l'origine

et le sens de la vieille chanson: vous y verrez ce qu'il peut y avoir

d'intérêt dans ces menues besognes. Le chapitre sur la légende

religieuse de l'_Ange et l'Hermite_ est encore un modèle de clarté, de

précision et de sagacité. Mais déjà l'érudit s'y double d'un historien

et d'un philosophe. Regardez-y de près: cette étude des

transformations d'un vieux récit populaire contient comme un

raccourci de l'histoire des religions. Ce travail est un de ceux qui

nous montrent le mieux comment l'examen d'une question très

particulière peut servir à l'éclaircissement de questions essentielles

et très générales, et quel rapport il peut y avoir entre l'effort

obscur d'un vieil archiviste acharné sur quelque manuscrit poudreux et

l'oeuvre glorieuse d'un Mommsen ou d'un Renan. Et que dirons-nous des

études où M. Gaston Paris n'expose que des idées générales, de celle

qu'il consacre, par exemple, aux _Origines de la littérature

française_? Il est impossible de mieux démêler les éléments

constitutifs de cette littérature ni de mieux raconter la formation

première de notre génie national. Mais, après avoir admiré cette

exposition si large et si précise, si majestueuse et si pleine,

songeons qu'elle résume tout un amoncellement d'études spéciales,

minutieuses, insignifiantes, sans lesquelles cette exposition n'est

pourtant pas possible; qu'un érudit de l'espèce de M. Paris absout des

milliers d'érudits et justifie leur existence, et qu'il faut que

d'innombrables chartistes préparent l'histoire pour qu'un seul puisse

l'écrire.

Enfin ce savant de tant de patriotisme et cet érudit de tant de

philosophie est, par surcroît, un artiste, un poète. Je vous

recommande son admirable leçon sur la _Poésie du moyen âge_, sur la

poésie de sa religion, de sa science, de sa vie entière. Vous y verrez

que non seulement M. Paris comprend le moyen âge, mais qu'il le sent,

qu'il a pénétré l'âme de nos aïeux et qu'il a su la faire revivre,

sans quitter l'attitude du savant, par la vivacité de son impression,

et, sans quitter le ton de l'exposition scientifique, par la magie des

mots. Cela est d'autant plus remarquable que M. Gaston Paris,

uniquement préoccupé d'être clair, n'a point, en écrivant, de marque

très personnelle et ne cherche pas à en avoir, et qu'il n'arrive à la

couleur, quelquefois à l'émotion, que par l'extrême précision et la

sincérité de son style.

Mais le chef-d'oeuvre de son art, c'est peut-être le morceau où il en

a mis le moins, je veux dire la leçon sur Paulin Paris. Cela est

délicieux de franchise et de «candeur» (je prends le mot au sens du

mot latin, qui ne signifie point naïveté). Il avait à raconter et à

apprécier les travaux de son père. Il le fait tranquillement,

n'esquivant rien, n'exagérant rien, avec un désintéressement, une

impartialité, une indépendance de jugement telle, que cette sorte de

sacrifice ou plutôt (car il n'avait point à la sacrifier) d'oubli

provisoire de la piété filiale en face de la science qui prime tout,

m'a rappelé, je ne sais comment, la hauteur d'âme des vieux Romains

mettant tout naturellement l'intérêt de la patrie au-dessus des

affections de famille... Puis, tout à coup, après ce long, tranquille

et consciencieux exposé qui n'eût point été différent s'il se fût agi

d'un étranger, la voix du professeur s'altère et laisse tomber ces

mots:

... Moi qui vous parle, moi qui seul sais le respect et la

reconnaissance que je lui dois, j'ai dû m'abstenir de les

exprimer comme je les sens, autant pour être fidèle à cette

modération qu'il aimait à garder en toutes choses, autant pour ne

rien dire ici qui ne dût être dit par tout autre à ma place, que

pour ne pas m'exposer à être envahi par une émotion trop

poignante qui ne m'aurait pas laissé la liberté et la force de

rendre à cette mémoire si chère et encore si présente l'hommage

public auquel elle a droit.

Je vous assure que ces simples lignes, à leur place, sont d'un très

grand effet.

Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 38 / 81 题